Garth Risk Hallberg : Vies et mœurs des familles d’Amérique du Nord

Huit ans avant de publier son best-seller annoncé City on fire (publié en France en 2016, désormais disponible en Livre de poche), Garth Risk Hallberg signait Vies et mœurs des familles d’Amérique du Nord, sorte d’encyclopédie d’une Amérique ordinaire, véritable physiologie, entée sur la vie de deux familles, les Hungate et les Harrison, voisins d’une banlieue de Long Island.
Vies et mœurs des familles d’Amérique du Nord affiche dès son titre une forme de roman moral qui rappelle les riches heures du genre et son récit adopte une forme qui est celle d’un guide ou d’un dictionnaire : des entrées sont classées par ordre alphabétique — d’Adolescence à Vulnérabilité — et chacune étudie sur une double page (texte à gauche, image à droite) un thème à la fois sociologique et romanesque. Le titre de ce drôle de livre ne laisse aucun doute sur le(s) genre(s) qu’il décale — « Guide pratique portant principalement sur les familles Hungate et Harrison, présentant leur mode de vie, leur habitat, leur dispersion, etc., comportant une description exhaustive du plumage des spécimens adultes et jeunes, au sein d’une étude taxinomique de nombreux aspects de la vie familiale » — pas plus que son exergue, empruntée à James Agee, pour les lecteurs qui douteraient encore.

Le romancier se fait donc à la fois anthropologue et taxidermiste pour étudier les spécimens de deux familles, à destination des « lecteurs désireux de se familiariser avec les Familles d’Amérique du Nord ». Le connu devient un inconnu, le réel un dispositif d’étude et le roman ne se déploie que dans les interstices des vignettes, via le mode de lecture aléatoire que permet ce classement de dictionnaire : le lecteur peut choisir de suivre l’ordre alphabétique (soit cet ordonnancement en apparence logique, de fait parfaitement arbitraire) ou se référer aux renvois en fin d’article proposant une lecture thématique du volume, voire s’il a le sens de l’aventure, « choisir de cheminer aux hasards dans le livre ».

La hiérarchisation de l’histoire — via ces articles encyclopédique — est donc un leurre affichée, un (dés)ordre, l’assomption de l’aléatoire capricant des romans excentriques du XVIIIè, que l’on pense à Sterne ou à Diderot. Tout récit, pour paraphraser (et distordre) Ricardou, est l’écriture d’une aventure comme l’aventure d’une écriture, un vrai/faux semblant.

Le roman se déploie depuis ses marges et dehors : si les textes sont bien signés du nom de l’auteur du livre, Garth Risk Hallberg, les 63 illustrations sont dues à différents artistes (à leur tour listés en fin de volume, sous forme de mini-biographies, nouveaux départs et moteurs romanesques). La fiction est dans l’effet de liste, dans cette forme qui tient du puzzle, soit à la fois dans le récit suivi que suppose l’ordonnancement, le désordre que permet toute lecture aléatoire et les interstices entre les différents « morceaux », à la fois là et ailleurs, dans un entre-deux constant, souligné par le texte double, prose et photographies.

Vies et mœurs tient des Américains peints par eux-mêmes, de la mini-encyclopédie, du guide touristique comme zoologique, l’Histoire contemporaine devient ethnologie — et presque archéologie tant le regard de l’auteur se pose depuis un futur, dans une distance à la fois temporelle et critique — à l’image de Marnie songeant à la famille Hungate désunie alors qu’elle « voyait en eux les dernier spécimens d’une race en voie d’extinction, la Grande Famille américaine ».
Si le livre s’énonce depuis un entre-deux démultiplié, il est aussi tissé de croisements : le fils d’une des deux familles fréquente la fille de l’autre, de grands BBQ réunissent les voisins comme les dates obligées qui ponctuent toute existence familiale (mariages, divorces, accidents et morts).

Le récit (ici saga familiale) se construit depuis l’absence de romanesque, par les renvois multiples appelés par les notices ou les associations d’idées des lecteurs comme dans cet imaginaire extérieur immédiatement appelé par des activités typifiées et entrées dans une iconographie collective, une « Mythologie » (entrée aux pages 96-97) —la pom-pom girl, la banlieue, le crédit immobilier, la Télévision, la crise de la quarantaine, l’adultère, etc. et, bien sûr, le barbecue (entrée « Crise de la quarantaine ») :

« Un de ces barbecues vers la fin de l’été. Une saison où les jours raccourcissent, où rode le spectre de l’école, mettant les enfants au défi de lui donner un nom, une réalité. Une saison où les lanternes japonaises sont de nouveau de rigueur. Où si, comme Elizabeth Hungate, dans une de ces fièvres de changement soudaines et malavisées, vous avez demandé à votre fils de sortir la caisse de lanternes japonaises du garage et de la poser sur le trottoir, vous vous en mordez les doigts : vous auriez dû savoir que vous seriez obligée d’en racheter. Après tout, c’est toujours un éternel recommencement. N’avez-vous pas déjà assisté à cette scène : le balancement des petites lanternes à la surface agitée de la piscine ? Le bourdonnement du climatiseur sur le flan de la maison ? L’aboi du chien des voisins ? Les transats regroupés par les adultes et qu’ils ont abandonnés comme des jouets sur la pelouse pendant que Jack fait griller des hamburgers, que Marnie s’assure que tout se passe bien entre Tommy et Gabe, et que Frank rentre à l’intérieur préparer d’autres cocktails ? Elizabeth a déjà vécu tout cela ».

Vous aussi, comme elle, comme Marnie, vous avez déjà assisté à cette scène, l’avez lue, vue au cinéma, avez déjà vécu tout cela, et tout n’est qu’un éternel recommencement… Gary Rish Hallberg puise l’hyper contemporain, la déconstruction du roman attendu dans une énorme tradition, des encyclopédies aux physiologies, du naturalisme au cinéma américain, du roman européen au Grand Roman Américain (ici fresque fragmentée). Son livre est un melting pot, au sens premier du terme, à la fois sociologique et romanesque, drôle et sensible. C’est un biotope qui est raconté, un milieu naturel avec ses espèces, ses prédateurs, sa chaîne alimentaire, ses parasites. Les vignettes sont des saynètes, l’ensemble du puzzle reconstitue un roman avec ces moments et topiques obligés — jalousie, deuil, amour, désir — qui, tout en convoquant les attendus de tout récit ne leur cède jamais, grâce à la distance que permet l’étude qui encadre l’ensemble (cf. « Ironie », p. 84-85).

Si la lecture est d’abord soutenue par la curiosité — sans compter que le livre est un très bel objet —, puis par une forme d’admiration pour le brio avec lequel Garth Risk Hallberg agence son puzzle, on finit par lire Vies et mœurs des familles d’Amérique du Nord comme tout roman, entre projection et distance, quand la banalité de nos existences est passée au microscope d’une entomologiste et ironiste génial.

Garth Risk Hallberg, Vies et mœurs des familles d’Amérique du Nord, traduit de l’anglais (États-Unis) par Elisabeth Peellaert, Plon/Feux croisés, 144 p., 16 € 90