Ce dont rêve la littérature française, ce n’est pas d’une île, mais d’un château ou d’un jardin, toutes époques et versions confondues — de l’éden de Jean-Jacques à la résidence secondaire de nos contemporains : la jonction des deux se trouve peut-être dans le pré de Candide. Et l’écrivain français, quand il voyage, ce n’est pas dans l’espace, mais dans le temps qu’il le fait : Rome, Athènes, Jérusalem. Citadin traversé par l’imaginaire des îles, Luc Dellisse est donc moins écrivain français qu’écrivain tout court.

« J’ai décidé de composer mille poèmes parce que j’ai besoin d’écrire tous les jours, le matin, le soir, et la nuit lorsque je ne dors pas. Venant buter sans relâche contre l’os de l’âme, je ne cesse d’interroger le vide sous mon cœur », écrivait Patrick Varetz en quatrième de couverture de Premier mille (2013). Le journal des travaux et des jours se poursuit avec le Deuxième mille qui vient de paraître, manière de faire de la poésie la forme même du temps, cette gangue de mots et vers qui interroge le vide de l’existence, à défaut de le combler.

Répondant à une question à propos de « A », l’immense « poème d’une vie », Louis Zukofsky décrivait le processus de sa composition dans ces termes : « Écrit à un moment, en un lieu, et se rapportant à d’autres moments et d’autres lieux, tandis qu’on se développe, peu importe dans quelle direction, qu’on assimile, qu’on espère survivre à tout cela, un peu comme la musique de Bach. Peut-être c’est ce qu’on trouve dans ce poème, peut-être fera-t-il entendre sa musique. » (Louis Zukofsky, « Penser les choses telles qu’elles existent », Revue Europe n° 578-579, juin-juillet 1977, p. 106-107).

Est-ce parce que « la cabane est à la mode » que l’auteur, comme pour s’affranchir d’un certain air du temps, s’empresse de déclarer « je ne voulais pas parler de cabane » ? Reste que son livre, Habitacles, évoque bel et bien la chose en ne se privant pas, chemin faisant, de solliciter parmi d’illustres devanciers les noms de Kamo no Chōmei, Urabe Kenkō, Ludwig Wittgenstein, Adolf Loos ou Emmanuel Hocquard, qui prirent au sérieux, comme on sait, l’énigme de l’être-au-monde et celle de l’habitation terrestre. Laissons en tout cas provisoirement la « cabane » de côté pour nous attacher à l’enjeu de ce nouvel ouvrage de Jérôme Orsoni, lequel semble avoir abandonné, notons-le au passage, la veine narrative qu’on avait pu suivre avec bonheur dans ses ouvrages précédents.

« La langue se souvient de toutes les phrases qu’elle a dites, de tous les mots qui sont venus la rendre vive et la parer. Chaque mot est la surface d’apparition d’un sens qui s’est constitué peu à peu, au cours de siècles et de siècles de formation. » Il en va, d’une certaine manière, de même avec l’œuvre de Jean-Christophe Bailly (dont je viens de citer deux phrases, extraites de Saisir, 2018, p. 121) : chacun de ses essais se souvient de toute une constellation de livres dont il actualise et relance la réflexion proliférante.