Nanni Balestrini : « le monde réel n’est pas un objet c’est un procès » (Chaosmogonie)

Dans Chaosmogonie, Nanni Balestrini ne demande pas ce qu’est la poésie mais ce qu’elle fait, ce qu’elle peut faire. Le titre semble proposer une réponse : la poésie crée du chaos, elle crée une langue qui est un chaos indissociable d’un monde qui est lui-même un chaos.

La poésie crée mais pas de l’ordre, elle n’est pas la mise en ordre d’un monde possiblement ordonné ni l’expression d’un monde-cosmos : la poésie détruit l’ordre et installe le règne du « désordre » – poésie révolutionnaire à tous les niveaux et dans toutes les directions, pour toujours révolutionnaire, sans achèvement dans un ordre du monde ou du sens ou de l’être. Nanni Balestrini rejoint Rimbaud et son désir d’une poésie comme « dérèglement » incessant, total, infini : non pas poésie de la révolution (laquelle ?) mais poésie révolutionnaire, pensée et vécue comme devenir-révolutionnaire du monde, de la pensée, de la langue, de l’être.

La question n’est pas celle de l’essence de la poésie car poser cette question revient déjà à penser la poésie en fonction d’un devoir-être immuable, universel, indépassable, qui non seulement pue la théologie à plein nez mais fige et enferme la langue autant que la pensée ou le monde. S’efforcer de penser l’essence de la poésie est l’acte d’un esprit qui désire la mort, en contradiction avec ce que fait ou peut faire la poésie et qui est toujours le mouvement de « la nouvelle vie qui arrive », de cet autre monde qui est toujours « en voie d’apparition ». Si la poésie est révolutionnaire, elle ne peut être au service d’une « révolution » qui s’achèverait dans un état du monde, de la langue, de la pensée, des corps : même le monde créé par une telle révolution serait « en voie de disparition », habité par la mort, correspondant à un état de l’être déjà envahi par un dehors qui l’entraîne ailleurs. C’est cet ailleurs et autrement, ce dehors de tout monde qui concerne la poésie, ce dehors qu’elle exprime et qu’elle est : poésie-dehors, hors cadre, débordante, anormale, flux et non code ni codée, révolution permanente que Balestrini appelle « vie » (« la nouvelle vie qui arrive »).

Ainsi, la poésie est « cette chose / qui de par sa nature est / un affront à l’existant / au moyen de la parole / meurtrière et inexorable indécente et / effrontée impudique et / corrosive la poésie est / l’apocalypse du langage / est un cri sauvage qui arrache des lambeaux / de cerveau moisi fait saigner les / corps anesthésiés par le fric poignarde les / cœurs impuissants cancérisés / la poésie est une / interminable / apocalypse ». Pourquoi au sujet de la poésie parler d’une « interminable apocalypse » – l’important étant qu’elle soit apocalyptique et interminable, sans fin, sans commencement ni fin, sans arrêt possible ? Définir ainsi la poésie ne revient pas à lui attribuer une essence mais à la penser à partir de ce qu’elle peut – ce qu’elle peut révélant une essence qui exclut toute essence, qui n’est au contraire que changements, variations, nouveautés et destructions.

Si « la » poésie n’existe pas, c’est, par exemple, parce qu’elle ne cesse d’échapper à ses normes, à ses formes, aux injonctions diverses qui historiquement jalonnent son histoire. D’un point de vue historique, nous constatons une succession de formes, alors que celle-ci devrait conduire à percevoir la permanence d’un flux d’écriture mobile, hétérogène, incessamment destructeur et créateur (l’apocalypse étant une destruction autant qu’une création, le surgissement d’un nouveau). La poésie est moins un genre qu’un état libre de l’écriture, de la pensée, du monde – la vie toujours anormale d’un monde-chaos : « la poésie est continuelle explosion est / continuelle révolution est continuel / refus est continuelle destruction (…) / la poésie est un machin que vous ne vous / imaginez même pas / la poésie est le jubilé des / énergies vitales qui déferlent se ruent / sur la planète empoisonnée ».

On voit ici comment la poésie est abordée par Balestrini à partir de ce qu’elle fait, de ce qu’elle produit, de ce qu’elle peut, non à partir d’une essence transcendante ou d’une finalité qui l’asservirait à un état politique existant ou souhaitable du monde. La poésie est le chant du chaos de la poésie, comme elle est le chant du chaos du monde, le chant de sa vie – les arts en général étant un tel chant, de même que tout ce qui est, en un certain sens, chante la gloire du chaos, la vie-flux du devenir.

 

Ce que Balestrini appelle « poésie » implique un état instable de la langue, une anormalité de la langue, une pluralité de possibles de et dans la langue (« les expérimentations ne produisent pas un oui ou un non »), une suspension et dissémination du sens (« la poésie est / l’apocalypse du langage » ; « l’écriture comme un flux non comme un code »). Il s’agit de « démanteler les mots les libérer », de « rompre les alphabétiques chaînes » de telle sorte que « les mots semblent ne plus vouloir / dire quelque chose exprimer représenter ». C’est ce que fait la poésie qui « libère les paroles domestiquées / du lest des significations / et rompt les chaînes de la syntaxe / et abolit les camps de l’écriture ». Si la perspective de Balestrini est mallarméenne (la poésie opposée à la « parole brute »), elle est aussi politique, révolutionnaire : la poésie défait l’ordre de la langue (la langue comme ordre), elle est une attaque contre cet ordre, étant capable de défaire la syntaxe, la phrase, de faire exploser le sens, d’incendier les normes de ce qui peut être dit, de ce qui doit l’être – de produire un incendie, une explosion, une attaque permanentes de la langue et dans la langue.

Dans Chaosmogonie, cette attaque, cet incendie ne sont pas pensés abstraitement, idéalement : si la force de la poésie réside dans sa puissance révolutionnaire, cette puissance s’exerce historiquement contre ce qui l’empêche, contre ce qui nie la puissance révolutionnaire de la vie, du devenir. L’ennemi n’est jamais abstrait, il est toujours incarné dans l’histoire, correspondant à telle configuration historique du pouvoir, de la mort. S’il s’agit de ne pas être asservi aux exigences de la raison (« cesser d’être les dociles servants de la raison »), il s’agit également de reconnaître et d’exercer la force de l’écriture poétique contre ceux qui actuellement ont pour tâche d’asservir, d’assassiner, de tuer dans l’œuf ce qu’il y a de puissance révolutionnaire dans le monde : « la poésie est continuelle explosion est / continuelle révolution est continuel / refus est continuelle destruction / de la merde accumulée par la / respectabilité criminelle d’homo / economicus globalisatus (…) / la poésie est la pluie de sang de feu de / pisse qui submergera l’infâme race / de bâtards de l’homme blanc occidental / avec ses bombes ses banques ses culs de marque ». Ainsi, la poésie ne peut qu’être contre la « pensée linéaire métaphysique berceau / de néfastes monothéismes totalitarismes / de la coloniale pensée occidentale ». Le point de vue n’est pas idéaliste mais matérialiste au sens marxiste du terme. Si la poésie est un flux continu, transhistorique, ce flux ne peut perdurer que contre ce qui historiquement, localement, l’empêche, le tarit, le solidifie, et qui est ici la logique occidentale (aristotélicienne), la logique économique du monde, le pouvoir colonisateur de la pensée occidentale, le pouvoir de mort de la politique blanche occidentale.

Contre ce pouvoir de mort, il faut désenchaîner la langue, déchaîner la force de la poésie, la puissance du flux vital et en lui-même révolutionnaire qu’est la poésie. On pourrait dire qu’une telle entreprise n’est révolutionnaire que symboliquement, sans efficacité réelle, qu’un livre de poésie ne change rien à l’ordre du monde, que celle-ci n’est en soi d’aucune efficacité politique, etc. Ces remarques sont sans doute vraies mais elles ne le sont que dans la mesure où la poésie est socialement ignorée, culturellement aseptisée, transformée en opium pour des subjectivités niaises, exclue de la logique du marché littéraire. La poésie existe mais tout est fait, socialement, politiquement, économiquement, pour qu’à peu près tout le monde s’en tape – et, en un sens, tant mieux, ceci étant le signe que la poésie, décidément, n’entre pas dans les réquisits de la rentabilité, de l’acceptation sociale, de la stratégie néolibérale de domination des esprits, des corps, de la langue, du monde, insoumise à un champ littéraire devenu une grande machine à fric pour des subjectivités adéquates à ce champ.

Pourtant, lorsque Nanni Balestrini écrit que la poésie est apocalyptique et révolutionnaire, il faut entendre cela littéralement. Ce qu’écrivent les poètes, les poétesses – ou les deux, ou ni l’un ni l’autre – est toujours absolument vrai dans le sens où l’écriture poétique exprime moins le monde, expose moins un sens, qu’elle n’est un certain état du monde et de l’être qui existe entre autres dans et par l’écriture. La poésie ne dit pas le monde, elle est le monde dans son mouvement vital, dans son état le plus instable, le plus vivant, le plus révolutionnaire, et étant cela elle ne peut que s’associer à ce qui dans le monde rend possible une révolution du monde. C’est cette conscience poétique du monde, c’est-à-dire politique, qui est très claire chez Nanni Balestrini : la poésie est le monde, et la révolution poétique est en elle-même une révolution du monde, là où le monde sort de ses gonds et devient autre. Si tout le monde lisait de la poésie, le monde serait en flammes…

Se pose évidemment la question : comment faire ? comment réaliser dans la poésie la révolution dont elle est porteuse (révolution poétique, révolution du monde, révolution de l’être) ? Nanni Balestrini n’a cessé de chercher des formes nouvelles, recherche qui l’a également conduit à sortir du livre pour le domaine des arts plastiques. Cependant, cette recherche de formes ne doit pas être comprise comme un désir de trouver une forme nouvelle dans laquelle la poésie serait prise, figée, arrêtée. La recherche formelle, chez Balestrini, correspond à la recherche de procédés ou de processus par lesquels la vie poétique pourrait se déployer. Si Nanni Balestrini a sans cesse exploré des formes nouvelles (y compris, donc, en explorant certaines possibilités plastiques hors du champ littéraire), c’est la pluralité de ces formes qui retient l’attention : non pas une forme mais des formes, une pluralité qui contourne la formalisation définitive, dogmatique, mortifère.

Dans Chaosmogonie, on voit comment, par exemple, Balestrini cherche à dynamiter le sens, la logique, à sortir la langue de sa mécanique habituelle en y introduisant de l’absurde, de l’asignifiant : « aide-toi et le poulpe t’aidera / en tout il faut considérer le poulpe / comme on fait son poulpe on se couche / chassez le poulpe il revient au galop ». La vieille signification ne fonctionne plus, la reconnaissance n’est plus possible, la logique commune est effacée : reste une langue qui affirme son illogisme, la suspension de la signification, l’absurdité d’un monde inconnu, la contingence la plus nue d’une langue qui n’en est plus une (qui n’est plus l’outil d’une communication mais l’expression autant d’une destruction que de l’événement d’un monde autre).

Un des procédés les plus favorisés ressemble au cut-up ou au pick-up : prélever dans les textes des autres des fragments, des phrases, des morceaux pour les agencer, produire à partir d’eux un montage, un collage qui crée de nouveaux rapports, de nouveaux rapprochements, la possibilité de sens nouveaux. Ce procédé/processus rejoint l’exemple précédent : reprendre un texte, des phrases déjà écrites par d’autres pour les sauver de la sclérose, de la rigidification, en leur insufflant de nouveaux possibles. Mais il s’agit aussi, en écrivant avec d’autres, de produire une écriture collective et plurielle ouverte au hasard, à la surprise, à la nouveauté, à des possibles involontaires : la langue écrite échappe au point de vue du seul sujet écrivant, celui-ci devenant l’opérateur d’un processus par lequel la langue se construit en incluant d’autres points de vue, d’autres possibles, d’autres significations.

Bien sûr, Balestrini choisit les autres avec lesquels il écrit, par exemple le peintre Francis Bacon, ou Jean-Luc Godard, ou John Cage, autrement dit des créateurs qui affirment eux-mêmes la création artistique comme vie, comme production d’une anormalité, comme mouvement de sortie hors des cadres convenus et emprisonnants, comme invention de paradoxes esthétiques, ontologiques, mentaux : « le monde réel n’est pas un objet c’est un procès / quelque chose qui advient quelque chose d’inattendu d’insignifiant » ; « ce qui m’intéresse ce ne sont pas les règles mais le changement des règles / le monde n’est pas il devient se meut change » ; « on doit pouvoir tout faire il n’existe pas de limites ». Si cette « écriture-avec » permet à Balestrini d’explorer ce que peut la poésie, quelle est sa puissance, sa finalité (sans fin), elle permet également de reprendre et réaffirmer ce que ces textes impliquent de vie révolutionnaire, les auteurs chez lesquels il prélève étant non des compagnons de route mais des compagnons de vie, des opérateurs de la vie intense du monde.

Ce procédé de la reprise, du pick-up, implique chez Balestrini un processus de fragmentation : il ne s’agit pas de reproduire des textes déjà écrits par d’autres mais d’y prélever des fragments qui sont agencés comme tels. Ainsi, le sens qui y était véhiculé se dissémine, se met à exister (s’efface) en tant que disséminé, elliptique, ambigu, énigmatique, flottant. Le texte tend à être une série de possibles qui coexistent et s’articulent entre eux. Les textes de Nanni Balestrini sont moins faits de phrases que de syntagmes agencés, juxtaposés, collés – syntagmes qui s’enchaînent le plus souvent selon des liens logiques ou grammaticaux « faibles », qui s’interrompent brutalement sans souci de la logique ou de la grammaire, qui affirment de manière inattendue, sans explicitation ni unification. Cette écriture fragmentaire, écriture par fragments ou syntagmes, évite une totalisation du texte comme de la phrase, favorisant au contraire leur ouverture, la présence d’un dehors chaotique qui fait et défait. La langue devient un chaos, le monde devient un chaos qui n’est pas un simple désordre mais correspond à une pluralisation du texte et du sens, à une pluralisation du monde et de l’être, à l’agencement de possibles esquissés et contingents, jamais figés dans un achèvement.

Un autre procédé récurrent consiste à reprendre une même « phrase », un même segment en le répétant à l’intérieur d’un ensemble différent. Existent ainsi des textes fragmentaires dont les fragments sont pourtant liés mais de manière « faible » par une reprise, par une répétition qui n’unifie rien, qui apparaît comme la couture entre deux morceaux d’un patchwork. Ce procédé permet la création « d’échos », d’échapper à la linéarité horizontale du texte au profit d’un flottement vertical d’un sens davantage possible plutôt que définitif, s’extrayant de la localisation pour glisser à la surface de la page tel un mouvement discontinu. Le texte est fait de fragments qui, reproduits de la sorte, entrent à chaque fois dans des liens nouveaux, des significations nouvelles, à chaque fois possibles et contingentes, toujours ouvertes à une reprise ailleurs et autrement, à une altération et recréation d’elles-mêmes : la vie encore, le devenir, le flux…

Les textes de Nanni Balestrini sont sans doute parmi les textes qui affirment le plus intensément la croyance en la poésie, en la puissance révolutionnaire, vitale (ce n’est pas un hasard si telle ou telle formule rencontrée chez Balestrini évoque Deleuze), de la poésie. Ce sont aussi des textes qui cherchent le plus intensément à réaliser les conditions de possibilité de la révolution poétique inséparable d’une révolution mentale, politique, sociale, culturelle – révolution permanente qui est la vie de la poésie et du monde.

Est-ce assez clair qu’il est vital de lire Nanni Balestrini ?

Nanni Balestrini, Chaosmogonie, traduit de l’italien par Adrien Fischer. introduction de Nathalie Quintane, éditions La Tempête, août 2020, 120 p., 14 € — Lire ici