On sait depuis Walter Benjamin ce que la technique peut faire aux formes artistiques établies,  et notamment le rôle de la reproductibilité dans leur démocratisation. Voilà plus de cent ans que l’enclave littéraire a été forcée par les avant-gardes diverses, et que, entrés par effraction, les nouveaux occupants n’ont rien laissé de ce qui était tenu pour sacré : le style, le génie, les muses et tout le décorum ont été abattus pour des explorations plus aventureuses.

La mort des autres nous laisse un peu bête. On ne sait quoi dire. Que dire ? L’expérience de la mort des autres est celle de l’inadéquation du langage, de son inanité, de son caractère fuyant. Cette espèce d’hébétude est d’autant plus vraie lorsqu’il s’agit de dire à propos d’un écrivain, et d’un écrivain comme Emmanuel Hocquard qui, à travers sa pratique de l’écriture, a fait du dire, d’abord, un problème. Pourquoi dire ce qu’il a déjà dit, ce qu’il a fait dans son écriture et qu’il suffit de lire ? On ne peut qu’inviter à lire, et pour cette invitation, on ne peut qu’ânonner, comme toujours.

Il est des moments où il faut savoir se taire. Je n’ai jamais su. D’autant moins lorsque les relents d’une polémique nauséabonde viennent me chatouiller les naseaux. Les polémiques sont inventées de toutes pièces, chacun le reconnaîtra en privé. Il faut déjà du temps libre pour écrire ; il faut bien du temps à gâcher pour nourrir une polémique qui ne concerne et n’intéresse que ceux qui la nourrissent.

Le livre de Virginie Poitrasson pourrait être lu comme une sorte de phénoménologie bizarre. Sous le corps propre, sous le corps phénoménal, il s’agirait de faire advenir un autre corps délirant qui ne serait pas celui de la folie psychiatrisée mais celui par lequel le corps se désagrège, se multiplie, bifurque constamment, devient le monde autant que le monde devient le corps. Ce corps est celui de la sensation, du souvenir, comme il est celui du rêve, ou celui de l’écriture, le corps tel qu’il advient par l’écriture.

Sans doute lit-on peu de ces livres-césures qui, de l’époque et du passé, entendent faire place neuve ou tout du moins en dessiner un destin neuf, au prix de la mort d’une idée et des auteurs. Et sans doute Poéticide de Hans Limon qui vient de paraître aux éditions Quidam appartient-il à cette énergie sans faille. Roman, poème, poème du roman, roman contre la poésie, assassinat de poètes : carrefour et compression génériques, Poéticide ouvre de nombreuses questions sur lesquelles Diacritik est revenu avec son auteur le temps d’un grand entretien.

Il s’agit de mouvements : crever, percer, déplacer, déplacements. Les mouvements sont subis ou agis, collectifs ou singuliers – le singulier et le collectif, ici, ne se distinguant pas vraiment. Il s’agit d’action et de passion, d’affects et de politique, et de soi comme des autres. Il s’agit d’un mouvement général : effacer les frontières, les percer, les déplacer, les déborder.