Frédérique Guétat-Liviani : Les dessous de Marseille (Nous sommes des milliardes)

Marseille, Cours Julien ©Mike is Michi/WikiCommons

Nous sommes des milliardes, aux éditions Lanskine, est un livre à mettre entre toutes les mains et de manière urgente.

Parce que la poétesse qui le signe utilise le poème dans un travail comme le faisait une Lorinne Niedecker experte en condenserie dans une Louange du lieu s’appliquant à une composition relevant d’un admirable « Faitmain/Faitmaison » : « J’ai regardé par les fenêtres à l’arrière de la maison qui donnent sur le lac et me suis dit ‘ je suis ce que je suis à cause de tout ceci – je suis ce qui m‘entoure – ces bois m‘ont faite’… »

Parce qu’ici il ne s’agit pas d’un lac ni de la vase des marais mais d’une ville aujourd’hui objet de tous les fantasmes (Marseille c’est cool…Marseille capitale de la poésie… On aime Marseille…). Pourtant Benjamin avait vu juste quand il s’était attaqué à cette ville que Pétain devait désigner comme le chancre de l’Europe. D’autres poètes l’ont depuis traversée, beaucoup rêvent de s’y installer et d’y vivre. Mais « en rendre compte » par la voix du poème c’est comme on disait « une autre paire de manches ». Ici et par la voix d’une singulière poétesse, le poème entreprend de dévoiler un autre visage de « la ville sans nom » …

Ce livre pourrait être la chronique d’une ville. Selon un temps donné. Quelqu’un (celle qui écrit, qui y écrit) pourrait y tenir une caméra et entreprendre ce qui se nomme un documentaire. Quelque chose du « document » comme d’un journal tenu… Végétaux, animaux, personnages vivant ou morts la traversent, y composant une sorte de fresque ou des tableaux vivants loin des clichés qui ordinairement polluent cette ville.

C’est une chronique de la ville où je vis, Marseille. Je n’y suis pas née, mon enfant, oui. Ma mère et mon grand-père y sont enterrés. Je n’y suis pas venue pour le pauvre soleil qu’on vend maintenant aux mieux-disants. Comme beaucoup d’autres, je croyais passer, je ne suis pas allée plus loin. C’est la chronique d’une foule qui se déplace lentement. Une foule sans destination qui n’existe que par son imperceptible mouvement. L’air de rien, elle emmène avec elle ceux que l’on avait déjà déclarés morts socialement, ceux dont le nom n’est inscrit sur aucun papier, ceux qu’on voudrait faire dégager pour valoriser l’immobilier.

Mais la vie est là, latente. Quand les points de contention se déchirent, les bouches s’ouvrent. Quelqu’un parle, je m’arrête pour l’écouter. Oui, c’est comme un reportage minuscule, un anti Grand reportage. Il n’y a rien de sensationnel dans une foule d’humains qui avance au ralenti avec des chiens qui la suivent, des rats qui la regardent, des oiseaux qui l’accompagnent parce qu’ils ne savent plus où se poser, et des fleurs obsolètes qui s’entêtent à pousser. Et puis il y a des arbres, une multitude d’arbres qui bordent la foule. Ceux qui croient pouvoir soumettre tous les corps, les imaginent inertes. Mais les arbres sont solidaires de la foule et la foule est solidaire des arbres, ils n’ont pas l’intention de se laisser faire.

Ce qui s’y filme pourrait fonctionner comme une conjugaison d’arrêts sur image avec incrustation de voix off. La forme du poème dans sa condensation comme l’usage des blancs trouant le corps des strophes ajoute à la violence du récit. Qui parle dans ce livre ?

Dans le premier poème, Lumpenbaum, et dans le dernier, dormance, les vers tentent de faire bloc. Leur forme même impose la lenteur et l’arrêt. Mais ils prennent des coups en chemin et se trouent. Chaque trou laisse apparaître la silhouette d’une créature qui appartient à la foule. Ça peut être une silhouette humaine, animale, végétale, ça peut même être la silhouette de la pluie, désignée coupable de l’effondrement des immeubles par la mairie de l’époque. Les trous dans les blocs laissent aussi passer les voix, elles sont nombreuses, aussi nombreuses que les silhouettes, elles ne font pas de grands discours, elles s’éteignent vite. D’autres vers se forment et puis se déforment. Les blocs de vers mouvants appellent à la dispersion.

Le livre s’ouvre et se ferme sur un poème composé en italiques. Pourrais-tu éclairer le tout premier vers Lumpenbaum (une) ouvrant le recueil et qui, une fois le livre refermé, pourrait fonctionner comme une clef ?

Lumpenbaum (une) ouvre le livre, dormance le referme. Les petits enfants, les jeunes arbres, ont tous un projet. Les jeunes arbres n’ont pas envie de crever au coin de la rue, les petits enfants non plus. Les jeunes arbres ont un souhait, devenir une forêt. Devenir un élément parmi d’autres éléments qui formeront plus tard une constellation. Cinquante arbres en parfaite santé ont été abattus au matin malgré les protestations des habitants du quartier de la Plaine, pour réaliser un réaménagement urbain et changer la population de ce quartier.

Au-delà de la mort des arbres, la brutalité à l’égard des habitants a été manifeste. Elle a été accompagnée d’un argumentaire sur les bienfaits d’un remplacement par d’autres essences plus riches et variées justifiant l’abattage. Or, on sait que l’arbre a été, et est encore aujourd’hui, utilisé comme arme de guerre et de colonisation. Les corps retrouvés au matin, c’était vraiment une scène de crime, des êtres qui la veille encore fleurissaient et participaient à la vie sociale, se retrouvaient sur le carreau, estropiés, en miettes, jetés à la rue, partageant la condition sociale des expulsés. Lumpenbaum c’est un arbre à loques, un arbre à souhaits, on y accroche des lambeaux d’étoffe pour qu’un vœu se réalise mais sans planter de clous dans la chair de l’arbre. L’arbre du Lumpen, l’arbre à loques, c’est lui qui porte les vœux les plus désespérés, on en trouve dans le monde entier, partout il veille. C’est auprès de lui que s’ouvre le livre, c’est à ses côtés qu’il se referme.

Parmi les personnages, rencontrés vivants – tous ou la plupart désigné par leurs prénom –, une exception : Klhebnikov. Quel est le sens de la présence quasi fantômale de ce grand poète russe ?

Entre Lumpenbaum et dormance, il y a les fentes savent se taire. Après l’abattage des tilleuls sur la place Jean-Jaurès, je ressens ce que tout le monde ressent quand on ne peut pas sauver ceux qu’on aime. La honte de n’avoir pas pu empêcher leur mort même si on n’en est pas responsable. Ça me hante. Un peu plus tard, un souhait se réalise, je pars en Ardèche, Marie et Sylvain m’invitent au Bas Cros. Là, les arbres poussent librement sans les contraintes qu’ils subiraient en ville. Je fabrique une forêt, un arbre chaque jour. Les vers-ramilles s’allongent de manière aléatoire. C’est la forme du poème qui lui donne sa lisibilité et le rend reconnaissable à l’œil : conique, étalé, globulaire, pleureur, évasé…

Un soir, Yvan Mignot et Isabelle Cohen viennent me voir. C’est un soir d’orage comme il y en a souvent en Ardèche, ça fait sauter l’électricité, on allume plein de bougies, on dîne. Et forcément, Khlebnikov s’invite à la table. Khlebnikov nous parle dans sa langue d’étoiles, dans sa langue d’oiseaux et Yvan traduit. Et puis quand Yvan et Isabelle s’en vont, je reste toute seule avec Khlebnikov et son drapeau azur, celui des sans-pouvoir qui unit l’humain au stellaire et espère la revanche des esclaves de la Terre sans renier ni le drapeau noir ni le rouge. Avec le mot qui devient une partie de l’univers, avec Zaoum qui fait entrer dans la langue les bruissements les plus inaudibles du monde. Les arbres bordent la foule, Khlebnikov borde les arbres, son ombre circule dans le poème.

Des dessins – dans leur fonction de « contre illustration » – sont présents dans ton livre. Parallèlement à ton travail – de poétesse – tu dessines et performes…

Les dessins dormance sont des présences fantômes dans le poème. L’un d’eux est reproduit en couverture, les autres n’apparaissent pas dans le livre, tous le traversent. J’écris et dessine comme un ver de terre qui creuse des galeries, mélange entre eux les terrains et rapporte avec lui l’obscurité du sous-sol. Mes livres, ce sont des installations que je fabrique avec des objets-lettres, des objets-mots, des objets-dessins. J’installe les dessins, les mots sur une surface plane. Avant d’écrire sur des feuilles, je tente d’approcher le noyau de mes différentes pratiques. Je ne parle pas que des pratiques artistiques, je parle aussi des pratiques de la vie banale, celle qu’on a tous en commun, pour trouver un lieu de rencontre entre le ménage et le poème, entre l’écriture et l’installation, entre le sommeil et la récitation. Les installations, les performances que je fabrique en dehors du livre sont faites de fruits, de gros sel, de bols, de linges, des choses qui se mangent ou servent au quotidien. Pour les mots, c’est pareil, ce sont des mots que je porte tous les jours, des mots que je déplace, pour qu’ils se fassent voir ailleurs. Chaque page a son paysage, les blocs sont mon paysage. Des blocs avec des trous qui me permettent de respirer sans ponctuer, des trous-fenêtres pour élargir mon champ visuel altéré à la suite d’une craniotomie.

« Dormance » semble la clef de ton livre. Que recouvre pour toi ce mot ? Ne pourrait-on pas imaginer qu’une extension de ce mot pourrait s’appliquer aujourd’hui à la fonction d’une forme de poésie qu’une économie du livre actuelle met en péril ?

dormance, c’est le mot pour parler de toutes les vies ralenties. Quand un organisme entre dans une phase de dormance, il peut paraître mort mais c’est tout le contraire, il préserve la vie et la possibilité de la reproduire en conservant son énergie. Je trouve ça très beau et très fort de la part des arbres, des plantes, d’avoir inventé ça. Faire semblant de dormir, faire semblant d’être mort et se mettre en latence pour mieux préparer la prochaine éclosion. Quand on pense au mépris d’expressions comme : « Elle a l’air d’une plante verte », ou bien : « C’est devenu un vrai légume », on ferait mieux de tourner nos langues au moins sept fois dans nos bouches. Les graines peuvent rester en état de dormance tant que les conditions ne sont pas favorables à leur germination. Et la profondeur de ce sommeil est un héritage de leur mère. Alors la poésie, celle qui travaille la langue, celle qui creuse des souterrains, celle qui ne cherche pas un retour immédiat sur investissement, peut s’inspirer de la méthode végétale. Par l’inventivité et la souplesse stratégique, en concevant des actions subversives discrètes mais concrètes.

Il se trouve que depuis des années tu mènes – et précisément dans la ville dont il est question – un travail d’éditrice. Une entreprise assez incroyable et apparemment occultée. On s’intéresse actuellement à l’invisibilité des femmes dans l’espace de ce qu’on a longtemps appelé « la petite édition », as-tu été contactée ? Peux-tu nous éclairer sur l’aventure de Fidel Anthelme X dont le catalogue totalement surprenant s’est intéressé à des poètes comme Huguette Champroux, Pierre Garnier …

Fidel Anthelme X est né à Marseille, il y a plus de trente ans maintenant. À l’origine de Fidel Anthelme X, il y a le désir de créer un centre d’hébergement pour le poème, un lieu de passage qui n’assigne pas le poème à résidence. Ce ne sont pas les poèmes qui doivent se plier aux standards du livre, c’est le livre qui prend forme selon la nécessité du poème. Les couvertures de la collection La Motesta se détachent du poème, elles le protègent mais ne le retiennent pas. Chaque couverture est un triptyque qui ne dévoile ses images qu’à l’ouverture.

Fidel Anthelme X a publié des poètes que l’on a tendance à oublier malgré l’importance de leur travail : Cozette de Charmoy, Pierre Garnier, Huguette Champroux, Geneviève Huttin, Jean-Marc Baillieu, Muriel Modr ou Denise Le Dantec. Des poètes performers comme Julien Blaine, Bernard Heidsieck, John M. Bennett, Philippe Castellin, Démosthène Agrafiotis…Fidel Anthelme X a accueilli des dessins et des poèmes du poète russe Victor Sosnora traduits par Yvan Mignot, et plus récemment une traduction du poète ukrainien Pavlo Tytchina qu’il a réalisé avec le poète russe Sergueï Zavialov. Mais aussi des poèmes d’Yvan Mignot qui, plus connu comme traducteur, est aussi un excellent poète. Roxana Paez, poétesse argentine, a été publiée plusieurs fois également, et nous avons travaillé ensemble sur sa traduction du Journal de la China avec Sarah Kéryna. Dans la collection Main d’œuvre, qui reproduit des textes manuscrits, il y a un texte de Trish Salah traduit par Nathanaël, traductrice et poète, elle aussi publiée chez Fidel. Cette année, un livre de la très jeune Dana Flaifl, poétesse gazaouie traduite par Lotfi Nia. Fidel Anthelme X, ce sont aussi les ouvrages publiés dans la section Les Communs, traces de performances sur la voie publique comme Rafle, La Porte Rouge…ou à la Caisse Primaire d’Assurance Maladie comme Althaea.

Et pour ta question : non, je n’ai jamais été contactée. Je ne dois pas correspondre aux critères de la « vraie » éditrice. D’un point de vue économique, en effet, ça n’a jamais été mon métier, j’ai toujours été employée, dans le sanitaire, dans le social, l’éducation. L’édition n’est pas mon métier, c’est un geste qui accompagne le reste de mon travail.

Récemment, tu a créé une revue qui est aussi un acte, un geste, et qui aurait pu apparaître comme un personnage de ton dernier livre…

La P.Y.R revue, c’est avec Muriel Modr que nous l’avons imaginée, et avec la section Les Communs que nous la réalisons. Une revue de tracts-poèmes. J’ai souvent utilisé les tracts dans mes performances (Allant vers, Rétif, Rafle…) et Muriel n’a jamais cessé d’en distribuer. La question se posait de savoir comment continuer à publier librement et sans financements.

On a eu l’idée de ce mode d’action en trois temps. À la sortie de chaque numéro, nous organisons d’abord une action-collage sur un parcours passant par le quartier Belsunce, et depuis le deuxième numéro, un deuxième parcours qui passe par le quartier de La Plaine. Puis une action-distribution dans une manifestation, qu’elle soit culturelle ou politique (Salon des Revues du Cipm, Manif du 1er mai…) Pour finir, nous rassemblons les 22 tracts-poèmes qui constituent chaque numéro, accompagnés d’un tract-sommaire et les glissons dans l’enveloppe que nous livrons aux abonnés. La P.Y.R est une infra-revue à feuilles caduques, elle est vivace, elle résiste à l’arrachage et aux intempéries.

Frédérique Guétat-Liviani, Nous sommes des milliardes, éditions Lanskine, en librairie le 9 juillet 2026, 96 pages, 15€.