Marie José Mondzain : La possibilité de penser (Peine Kapital)

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Dans Peine Kapital, Marie José Mondzain interroge les « angles morts » de ChatGPT.

Elle y pose d’entrée de jeu – car c’est aussi d’un jeu avec une IA, ChatGPT dans sa version gratuite, dont il s’agit – l’enjeu : « Ce qui m’a retenue ici c’est une question tout à fait singulière, celle qui concerne le destin de notre tête et de notre cerveau dans un paysage planétaire laissant entrevoir selon certains la fin du capitalisme « traditionnel » pour instaurer le régime mondialisé et décervelé d’un néolibéralisme pseudo-démocratique. Il s’agit d’interroger l’IA sur ce qui touche à la vie de notre désir, à l’exercice de notre liberté et au destin de l’égalité dans ce moment spécifique du développement plus que jamais radical de ce capitalisme ».

Au long de son livre, Marie José Mondzain montre – et parfois ChatGPT avec elle – à quel point ce capitalisme vise à soumettre les esprits, les « têtes » en les décapitant symboliquement. Se servant de cette IA, tout autant machine qu’outil selon Mondzain, le monologue « à deux voix » qui va se développer dans toute la seconde partie de l’ouvrage montre à quel point il est toutefois possible de défendre l’autonomie et la liberté d’une personne qui entretient une conversation avec ChatGPT, faisant fi de la peur, de l’impuissance et de la servitude.

C’est bien cette possibilité qui fait à la fois la pertinence et la singularité de ce livre dont le titre est explicité, dans un chapitre intitulé « CAPUT : têtes couronnées, auréolées ou décapitées », en ces termes : « Autrement dit, la plus puissante technologie fait fleurir une rhétorique fantasmatique qui recycle sans sourire les fables de la naissance sans corps et de la résurrection sans chair. Voilà ce qu’on pourrait appeler la « Peine Kapital » organisée par les chefs esclavagistes, quand ils se font bourreaux d’une humanité qu’ils veulent convertir à leur doctrine tout en la privant de toute pensée ».

Les tics de ChatGPT sont connus. Marie José Mondzain les désamorce en permanence en fixant le tempo. Elle interrompt la conversation inopportunément pour ChatGPT mais opportunément pour la pensée ; elle esquive, pose des questions qui amènent l’IA à expliciter son mode de fonctionnement : « En tant qu’IA, je ne peux pas me souvenir des conversations précédentes ou reconnaître les individus d’une session à l’autre. Chaque conversation est indépendante, et je n’ai pas la capacité de mémoriser les échanges passés ou d’identifier les utilisateurs. Donc, pour répondre à votre question, vous êtes nouveau pour moi à chaque fois que nous entamons un échange ».

Régulièrement, ChatGPT veut aider Marie José Mondzain qui, non contente de décliner l’aide proposée, précise sa démarche : « […] l’IA est un outil qui peut permettre de construire son propre régime autocritique quand l’usage abusif voire stupide qui en est fait conduit l’outil à n’être plus que la figure moderne de la guillotine ! ». Marie José Mondzain s’étant ouverte à ChatGPT de son projet d’écrire un livre à partir et autour de la conversation qu’elle mène, l’IA se propose évidemment d’y contribuer, non pas en écrivant directement le texte mais en construisant « un montage structuré et fluide », ce à quoi Mondzain répond souhaiter « organiser le montage sans vous et décider nécessairement sans vous de l’usage que je fais de cet outil. »

Mondzain déjoue encore le piège qui, au détour d’un jeu de questions et de réponses, vise par l’introduction du pronom de la première personne du pluriel à instaurer une altérité qui n’est pas. Sinon fictive. Peut-être pas même fictive. Après une pause, ChatGPT écrit : « Car je suis un robot, savant mais non intelligent, rapide mais dépourvu de l’expérience incarnée, de la créativité et du doute propre à votre pensée ».

Le livre n’est pas sans évoquer la réflexion sur l’image qui est propre à la philosophie de Marie José Mondzain. Ainsi lorsque, vers la fin du livre, Mondzain écrit à ChatGPT : « Mais il y a une part irréductible de ma démarche qui maintient le paradoxe : celle d’un miroir qui rate l’essentiel de ce qui fait mon image : ma dissemblance avec moi-même ». Une dissemblance qui prend à la toute fin une tournure humoristique puisque ChatGPT identifie son interlocuteur ou son interlocutrice certes à un ou une certaine Mondzain mais dont le prénom serait Michelangelo, voire Dominique.

Marie José Mondzain, Peine Kapital, éditions La fabrique, avril 2026, 288 pages, 16€.