« Quand j’étais un enfant / Un dieu souvent me retirait / Des cris et du fouet des hommes. / Je m’amusais alors en sûreté / Et bien avec les fleurs du bois, / Et les brises menues du ciel / S’amusaient avec moi. »
Ces quelques vers de Hölderlin, si pleins de nostalgie et d’un attendrissement qui témoignent d’une absence impossible à combler, laissent encore planer une possibilité ; possibilité de communication avec un ciel en retrait, dont la discrétion n’est peut-être que provisoire. Pourtant, il suffit que quelques décennies passent pour que Nerval lui réponde : « Dieu est mort ! Le ciel est vide… / Pleurez ! Enfants, vous n’avez plus de père ! » Car toute la poésie moderne se fonde sur cet anéantissement, sur le constat de cette fuite qui aboutit, après le passage définitif d’un Rimbaud, à ancrer la parole poétique dans la dureté de la matière. Pour s’en extirper, pour creuser vers le haut, les choix semblent minces et désespérés, de sorte que l’écrivain – Mallarmé quittant son vase – peut paradoxalement décider de s’engouffrer dans une quête impossible car délibérément trop grande. Et cependant, le doux Gérard l’avait déjà compris : cet exode du divin se confond, s’intrique avec la révolte des peuples, comme le lierre s’enroule autour du tronc. Dès lors, le doute – on n’ose dire l’espérance – est encore permis. À partir de cette constatation fatidique, la tâche bien vivante de l’écriture consisterait donc à en jauger la véracité : « J’aimerais être sûre / d’en avoir fini / avec l’absence des dieux », prévient aujourd’hui Laura Tirandaz dans J’étais dans la foule.

Qu’en est-il vraiment de « la blessure qui sépare le ciel et la terre » ? L’imparfait du titre fait écho à celui usité par le poète de Tubingue. Le temps grammatical, dès la couverture de l’ouvrage, témoigne donc d’une expérience, d’un passé continu, d’un lien entre ce qui paraît révolu et ce qui couve sous la cendre. Si la voix s’articule depuis la masse humaine, c’est en porte-parole qui peut se tenir debout et occuper une place jusqu’à présent laissée vacante. Or, cette parole n’est pas mue par un quelconque et répréhensible orgueil mais par une impérieuse nécessité – en un temps où même les utopies se méfient de leur promesse. Sur le terrain de la page, les mots doivent (car c’est un devoir) se gorger d’une charge collective. Et si la poésie nous offre de toucher la texture des images, à mille lieux toutefois du cliché de la joliesse, c’est parce que « selon Ibn’ Arabi, le monde entier n’est rien d’autre que la traduction de la langue divine et les assistants sont, en ce sens, les opérateurs d’une théophanie infinie, d’une révélation continue », comme l’écrit Giorgio Agamben dans Profanations. Or, poursuit le philosophe, « les assistants, les traducteurs, comment fait-on pour les reconnaître ? S’ils se cachent, étrangers parmi les fidèles, qui possède la vision qui permettra de distinguer les visionnaires ? » Et la langue poétique n’est pas un simple scribe : c’est peut-être dans la foule, sinon la foule entière, qui contient ces « assistants », ceux qui feront vibrer les mots pour rendre à l’œil sa capacité de voyance.
Oublions d’abord la compréhension réactionnaire de ce flot d’hommes, longtemps envisagé comme une sorte de tas malléable, que le totalitarisme méprise, courtise et fanatise tout à la fois. Voyons-y plutôt la multitude assemblée, qui respire comme un même organisme, autant qu’elle hoquète parce que chacun porte en lui son souffle propre : « J’étais dans la foule / À l’angle de la rue / quelqu’un reprend son souffle / Il cherche son alphabet / et parle à voix basse / De phrases, des coups de rame / les corps glissent / Les visages se superposent […] / Haleines fortes / Des espaces déchirés – traces d’ongles ». Reprendre le souffle, c’est sans doute le premier acte de revendication et d’émancipation, partant de contestation d’un étouffement imposé par l’oppression de tout un système : refus de l’aliénation, de la réduction de l’humain à un simple moyen de production corvéable à merci, c’est-à-dire jetable. Le sujet, en somme, ressaisit son humanité, reconquiert sa parole quand bien même celle-ci n’est encore qu’un murmure – murmure préludant à la réalisation d’une espérance. Si bien que le poème doit d’abord distinguer les contours des êtres, des laissés pour compte que l’aveuglement général empêche précisément d’apercevoir.
En effet, les mots nettoient le regard, ajustent autant que faire se peut l’œil à un monde tantôt dissimulé tantôt trop manifeste, et s’attardent ainsi sur les invisibles, les assistants cachés. Non averti, le spectateur n’y entrevoit que « des formes – des carcasses qui ne racontent rien / qui ne participent à aucun épisode ». Il importe donc que le langage propre à la poésie en opère activement la translation, qu’elle corrige l’illusion d’optique, cette cosmétique truquée, afin que – répétant de ce fait l’action d’un démiurge – de l’amorphe surgisse la silhouette humaine. D’où ces fantômes sociaux qui apparaissent au détour d’une page, spectres auxquels il importe non seulement de recoller de la chair mais de rendre le pneuma principiel dans un monde où prévôt l’équarrissage économique : « Un grand homme / le cou plié par l’alcool / pose consciencieusement / chaque pas / L’orgueil abandonné / un vêtement à terre ». Ici, le lieu commun du « grand homme » se trouve battu en brèche ; non par ironie, mais davantage pour souligner la grandeur des victimes : le très-bas, somme toute, voilà le lieu où se joue l’épiphanie du très-haut en exil, où il se manifeste dans et par sa nudité.
Devant ces figures du dénuement, il compte plus que tout de ne pas baisser le regard. Être dans la foule, c’est aussi se tenir yeux dans les yeux. Le visage, on le sait depuis Emmanuel Lévinas, est une misère. Il est vulnérable, sans défense ; révélant une pauvreté d’autant plus inadmissible qu’elle se donne d’emblée, sans la moindre médiation, « Visage scandale / signe / affront », à retrouver impérativement. Comme Hölderlin, le poète doit par devoir retourner à l’innocence – au sens étymologique – pour rendre sa face à l’humanité, afin de redevenir « l’enfant qui m’invente un visage ». Et l’invention peut aussi bien être la faculté d’imaginer quelque chose d’inédit que l’action de (re)découvrir une chose oubliée depuis lors. À nouveau, il faut pousser le souffle pour relire l’épopée du peuple, ce « Visage / alphabets perdus / recouverts d’une poussière » ; pour que s’enflamment peut-être ces « Visages à court-circuit », à tout le moins pour leur restituer un lustre dont ils ont été spoliés.

L’eau lave de la poussière. Dès l’Antiquité, le lustre consistait précisément à verser de l’eau pour symboliquement purifier l’adepte en établissant une équivalence avec la fumée du sacrifice par le feu. En retrouvant cette dialectique sacrée, Laura Tirandaz dissémine les références à cette eau venue du ciel – laissant entendre que ce dernier n’est pas ou plus si inoccupé que ça. Comme une litanie, l’averse vient mouiller la scansion des poèmes, redistribuer les éléments d’une cosmogonie, où le monde commence par l’élément humide. À l’instar de l’alchimiste, l’auteure semble observer la réalisation de l’œuvre sur les parois du vase, non dans une buée, un brouillard qui étoufferait les formes ou les rendrait confuses, mais par un jeu de reflets qui offriraient au monde une nouvelle limpidité, qui feuilletterait chaque plaque superposée, épluchant l’imposture d’un système socio-économique morbide où « les vivants rassemblent mensonges après mensonges / de quoi vêtir leurs morts ». La pluie est cet événement terrible et purificateur qui décrasse, lave les yeux de l’humanité pour en saisir la dure condition et, par conséquent, rapprocher malgré tout : « Nous attendrons la fin de la pluie / sous l’abri / soumis à la promiscuité », soumission que l’orage transformera – gardons le futur simple tant il est gros de significations – possiblement en révolte.
Ici, la voix poétique distille une alchimie du Verbe discrète et décidée. Pour ce faire, les mots s’intriquent en un réseau de symboles resémantisés. Ainsi, « cet homme qui porte en lui / la présence d’un vieux » évoquerait volontiers l’état antérieur à la recherche de la Pierre philosophale, le vieillard métaphorique, selon le mot de Paul de Tarse ou Sorhawardi, qui doit muer, rajeunir en son cœur comme « un homme [qui] regarde le labyrinthe / Un garçon monte l’escalier / Il le suit / Abandonne son corps d’avant ». Il nous faut désormais gravir les étapes de cette transmutation tant espérée, à la recherche d’un avènement nouveau. Comprenons aussi que cette délivrance ne se peut opérer qu’en passant par un sursaut de la vie, antagoniste à la putréfaction consumériste du monde : « Il veut que nous soyons tous / à l’intérieur d’un fruit / à attendre qu’il pourrisse et nous libère ». Or le changement corporel est un ouvrage collectif, non plus une dilution ou une dispersion, mais bel et bien une nouvelle économie du vivant, donc un partage : « Nous échangeons nos mains / nos membres / nos dents / Ils sortent de la grotte nus / rêvant d’autres naissances ». Changer la vie, transformer le monde ; le mot d’ordre des horribles travailleurs n’est donc pas si désuet.
Dès lors, cette redistribution des forces définit un nouveau rapport du macrocosme et du microcosme, puisque le bouleversement politique s’applique à tous les domaines du vivant. Le livre ne manque pas de ces créatures métamorphiques dont l’aspect traverse et rassemble toutes les espèces. Certes, l’indistinction ressortit à la mort, à l’organisme qui se fond dans le néant. Bien entendu, cette condition n’échappe pas à la poète : « Des formes – des carcasses qui ne racontent rien / qui ne participent à aucun épisode » se tiennent comme les chambres d’échos aux destins brisés, minés par le capitalisme. Cependant, comme nous le disions, la vie ne manque pas d’irriguer, de traverser de toute son irrésistible puissance le texte pour en faire surgir une vitalité débordante – débordante à nouveau par devoir et éthique – qui ne peut s’épanouir qu’une fois l’affliction éradiquée : « N’être qu’une pierre une ombre un soupçon de fourrure / Il faudrait que le vent arrête de souffler / Ne plus entendre ce qui hurle ». Il faudrait désormais que « maître et chien s’endorment ensemble » pour que l’Unité se laisse entrevoir, enfin. Alors, traquant les signes et rassemblant les indices, tel l’auspice antique, on peut assister à l’apparition de « l’oiseau la plaie d’un nuage / traversant les formes claires », puisqu’il faut crever la nuée pour que l’éclaircie autorise de se manifester. Oiseau d’espérance, donc ; à l’instar du Simorgh, qui a vu trois fois le monde détruit, mais qui revient toujours plus grand et porteur de sagesse. Animal psychopompe qui « s’approche de la barrière / Lui qui connaît le déluge et les couchants / Sa solitude laisse passer la lumière », puisque « tout n’est pas qu’à l’usage des vivants » et qu’il importe au plus haut chef de distinguer désormais « des anges sur le sable éteint ».

Nous sommes donc ces volatiles qui partons à sa recherche, guidés par une versification à la fois si douce et si brutale qui rythme le vol de la cohorte. Si nous suivons la route des dieux en exil, c’est sans doute pour mieux les retrouver ou pour nous emparer du terrain de leur absence, là où « les lieux sont innocents ». Sommes-nous pour autant appelés à profaner ces espaces ? Peut-être, si profaner, comme le signale encore Agamben « signifiait au contraire leur restitution au libre usage des hommes ». Mais Laura Tirandaz ne délimite surtout pas des frontières qui divisent. Au contraire, le souffle qui anime l’ouvrage nous engage à respirer en commun, pour sentir que les divinités s’ouvrent et s’offrent pour que nous les habitions. C’en est bel et bien fini de la tour d’ivoire pour rejoindre le mot d’ordre de Pierre Dalle Nogare dans Cellules : « j’étais dans la foule ! // je m’échappais de cette glue pour servir / la révolte ! // je ne sus que plus tard que les souillures / d’un peuple sont la reconnaissance des dieux ».
Laura Tirandaz, J’étais dans la foule, éditions Héros-Limite, mai 2025, 72 pages, 16€.