La couleur bleue est un « sortilège », écrit Maggie Nelson dans son livre culte, Bleuets, qui paraît enfin en France, dans une traduction de la magicienne du verbe Céline Leroy. Le bleu n’est pas une couleur, c’est un état d’âme, une manière de se raconter, dans et par une tonalité qui est une nuance, une note et une attitude, une manière d’être au monde, une « couleur du temps » comme la robe de Peau d’âne, un prisme « comme une croix sur une carte trop vaste pour être entièrement déployée mais qui contiendrait tout l’univers connu ».

Mona, 24 ans, est femme de ménage et fait du bénévolat dans un centre qui distribue des kits aux drogués. Mona fantasme sur M. Dégoûtant en passant l’aspirateur, « ne sachant rien de lui en dehors de son goût pour la drogue et les livres de la bibliothèque, elle pouvait laisser libre cours à sa rêverie ». Sur cette trame en apparence mince, Jen Beagin compose un premier roman qui explose toutes les catégories romanesques, de la love story au coming of age novel : le mantra de Mona pourrait être celui de Jen, « la franchise craignos, j’adore ».

L’ auteur de Parmi les loups et les bandits, est un jeune écrivain américain au patronyme pas tout à fait inconnu. Pourtant, avec ce premier roman, il a définitivement associé ce nom de famille à son prénom et non plus celui de son père. Aux États-Unis, Preparation for the next life a été couronné par un Pen/Faulkner Award, en France par le Grand prix de littérature américaine ; publié en 2016 par Juliette Ponce chez Buchet-Chastel, dans une traduction de Céline Leroy, il vient de sortir au livre de poche, l’occasion de le (re)découvrir.

Sur le bandeau de couverture, lors de la parution du livre en grand format, une citation du Guardian annonçait « une histoire d’amour inoubliable ». Inoubliable, le premier roman de Karl Geary, qui paraît aujourd’hui en poche aux éditions Rivages dans une traduction de Céline Leroy, l’est indéniablement.

En épigraphe de Contrecoup, Rachel Cusk avait placé un extrait de L’Orestie, Eschyle soulignant l’unité de la conscience et de la douleur : « il n’y a pas d’intelligence vraie sans souffrance ». Contrecoup était un essai très personnel sur le mariage et le divorce, le sentiment qu’un monde s’écroule, que l’identité se perd dans la rupture : « Mon mari et moi nous sommes séparés il y a peu, et en quelques semaines, la vie que nous avions construite a été brisée, tel un puzzle réduit à un tas de pièces aux formes irrégulières ». Le personnage principal du roman de Rachel Cusk, Disent-ils, qui sort en poche chez Points, a vécu plus ou moins la même expérience et le roman prend la forme de ce puzzle aux formes irrégulières.

Parmi d’autres, trois livres récemment publiés — Heather, par-dessus tout de Matthew Weiner, Requiem pour le rêve américain de Noam Chomsky et Le procès de l’Amérique de Ta-Nehisi Coates — sont trois manières (fictionnelle pour Weiner, plus théorique pour Chomsky et Coates) de porter un même constat : l’Amérique (ou les états désunis) est un territoire éclaté, profondément divisé par de multiples partages liés à la couleur de peau, à la classe sociale, à l’argent.
Ces livres sont donc trois « réquisitoires implacables », pour reprendre les mots de Christiane Taubira en préface à la nouvelle Colère noire de Ta-Nehisi Coates, face à un « système pluriséculaire d’oppression ». Ce sont trois « Plaidoyers pour une réparation » enfin, sous-titre du Procès de l’Amérique, puisque déconstruire cette oppression, exposer les « dix principes de concentration de la richesse et du pouvoir » (Chomsky) ou incarner la scise à travers les personnages romanesques de Weiner, c’est offrir un recul.

Si un inconnu vous aborde est, à ce jour, l’unique recueil de nouvelles de Laura Kasischke, paru aux USA en 2013. Les éditions lilloises Page à Page, après Mariées rebelles (son premier recueil de poèmes, 2016), publient toute cette part réputée moins commerciale de l’univers d’un écrivain dont le public français, qui l’adore, n’avait qu’une vue partielle, n’ayant accès qu’à ses neuf romans. C’était une hérésie :

Il est des livres qui emportent par l’histoire qu’ils proposent, puissante, véritable lame de fond qui masque le tour de force littéraire qu’une telle puissance suppose : Vera est de ceux-là. Ce pourrait être une histoire d’amour (impossible, dévastatrice), un roman d’apprentissage, un roman social. Tous ces types de récits sont là et pourtant ailleurs, comme un horizon, un idéal et peut-être une béance.

« Incarner l’un des personnages principaux de votre vie » : peut-être est-ce le « but » que se fixe Renata Adler lorsqu’elle entreprend d’écrire Speedboat, publié en 1976. Déambuler dans New York comme dans son passé, être dans l’excursion (vers des îles, d’autres lieux) pour tenter de cerner ce point mouvant, son «moi» dans le monde, face aux êtres, aux choses vues.