Barry Lopez par John Freeman

Barry Lopez (1945-2020)

Un jour, alors que je ne le connaissais pas encore très bien, j’ai demandé à Barry de me raconter son plus vieux souvenir. Du tac au tac, le plus grand voyageur des lettres nord-américaines et le plus raffiné des hommes en quête spirituelle — un écrivain d’une sensibilité et d’une grâce mystiques qui s’était déjà enfoncé dans la neige jusqu’aux aisselles en traquant des loups en Alaska, avait décrit la migration des oies des neiges à travers le Canada et avait suivi l’enseignement de peuples indigènes aux quatre coins du monde et dans l’Arctique, plus particulièrement — s’est mis à disserter sur l’eau.

L’eau a été au commencement de sa vie, m’a dit Lopez.

Il m’a raconté sa fascination pour la luminescence d’une fine colonne d’eau coulant d’un robinet dans la maison où il a grandi, dans la San Fernando Valley en Californie. Ce devait être à la fin des années 40 et Lopez n’avait donc que trois ou quatre ans à l’époque, mais il sentait déjà le pouvoir enveloppant de la beauté… son pouvoir protecteur, même. Il s’est tournée vers elle, envoûté comme nous le sommes tous face aux forces vitales de la nature.

Ce souvenir a longtemps accompagné Lopez, depuis cette véranda de Reseda jusque dans ses voyages à travers l’Arctique, le Sahara, et quelques quatre-vingt-dix pays, venant alimenter en lui des réservoirs singuliers. Son esprit coulait de source, il suffisait de le rencontrer pour se rendre compte. S’il a traîné ses guêtres un peu partout, il a vécu la majeure partie de sa vie dans une petite cabane de l’Oregon, sur les berges de la McKenzie où chaque jour, il allait plonger les mains. Ce que la rivière lui a dit l’a rendu fort. Il partageait la profondeur qu’elle lui prodiguait avec quasiment tous ceux que le lui demandaient.  Si je devais nommer ces puits auxquels il se ravitaillait, je les appellerais patience, curiosité, humilité et générosité. Si je devais parler de lui en compagnie d’amis, je mentionnerais peut-être ses vastes citernes de détermination, d’obstination et de loyauté, aussi. Peut-être que si cette conversation se poursuivait tard dans la nuit, j’ajouterais que tout au fond s’étendait une épaisse nappe phréatique qui représentait sa foi. Il ne s’agissait pas d’une simple croyance : chez lui, la question de la foi était à ce point ancrée qu’il en faisait une pratique quotidienne de sacrifice. Une rigueur que je ne l’ai jamais vu imposer aux autres.

Il était dur avec lui-même parce qu’en bon catholique, c’était ce qu’on lui avait appris à faire. Il était dur avec lui-même parce qu’il savait que s’il prêtait la moindre attention à ce qu’on disait de lui, il risquerait de perdre l’équilibre qu’il s’était construit consciencieusement tout au long de sa vie d’adulte. Bien avant de tomber malade, il se savait embarqué dans un voyage vers un océan infini, et au cours des années où je suis devenu son ami, plutôt que de tenter de freiner sa course, il s’est efforcé d’atteindre sa destination avec dignité. En faisant le moins de dégâts possibles. En laissant dans son sillage les explications les plus éclairantes sur les dangers que courait l’espèce humaines étant donné l’état actuel de la planète, ainsi qu’un message d’amour et d’espoir. En cela, Lopez était fondamentalement un écrivain du collectif. Il était conscient de ne pas avoir de réponses, mais uniquement des questions et il voulait entendre celles des autres. Même quand il a appris qu’il ne guérirait sans doute jamais de son cancer, Lopez est parti se ressourcer auprès d’un vaste affluent de gens engagés dans la même quête que lui : musiciens, photographes, artistes, artisans du livre, botanistes, biologistes, poètes, prêtres et reporters de guerre.

L’hiver dernier, le jour de Noël, il est arrivé au terme de son voyage à l’âge de soixante-quinze ans, dans un appartement de Eugene, dans l’Oregon, entouré de sa chère épouse Debra Gwartney, de sa famille et de quelques objets qui lui étaient chers, des cadeaux reçus au cours de ses explorations. Ce n’était pas quelqu’un qui prenait. Nous nous étions téléphonés au cours des semaines qui avaient précédé et jusqu’à la veille de sa mort. Un don de temps étonnant de la part d’un homme qui n’en avait plus. Mais il ne voyait pas les choses sous cet angle. Un mois plus tôt, il avait voulu me relater l’histoire hilarante de la façon dont les médecins avaient relancé son cœur. « Je me rappelle m’être dit : vous vous y prenez mal », m’a-t-il raconté en éclatant de rire au souvenir d’une autre anecdote improbable. Il croyait que le fonctionnement de l’ECG avait été inversé et qu’au lieu de faire une lecture de son activité cardiaque, la machine lui envoyait des décharges dans le corps. Il voulait nous dire qu’il nous aimait. Qu’il me remettrait son article à temps pour ma revue. Il voulait aussi voir des photos de nos chiens. Voulait que je travaille plus souvent avec des photographes. C’est une des dernières choses qu’il m’a dites, en ce 23 décembre. Sans eux, on est aveugles, a-t-il précisé. Puis il m’a parlé des hominidés pendant un petit moment.

*

Il n’est pas né comme ça. Doté d’un calme et d’une générosité dépassant l’entendement. Comme nous tous, Lopez est venu au monde poisseux, le poil emmêlé, plus mammifère que personne. Sauf que lui est resté connecté à cet état. Il s’en souvenait. Et il a utilisé les souvenirs de son être-animal pour les insérer dans des livres où il se projetait — miraculeusement — dans la vie des animaux. Dans son premier ouvrage qui compilait des contes Navajo, on le voit disparaître pour se mettre dans la peau du coyote, la figure du farceur dans la tradition de ce peuple amérindien. Il a réitéré l’expérience plus tard dans le texte qui l’a rendu célèbre, Men with Wolves, dans lequel certaines sections qui sont en fait des fables, sont écrites depuis la perspective du loup. Il a recommencé avec le caribou dans Rêves arctiques, sortant de son corps pour observer avec les yeux de l’animal la silhouette du voyageur humain qui traversait la toundra. Que voulait-il ?

Il n’arrêtait pas de faire des rencontres de ce genre. Quand je lui ai rendu visite chez lui sur la McKenzie, j’ai passé la nuit dans la cabane des invités qui était bien plus luxueuse que sa maison, avec son toit vert, son poêle incroyable qui chauffait toute l’habitation et son double vitrage qui réduisait le bruit de la rivière à un simple murmure. Le lendemain matin, il est venu me chercher vêtu d’un jean, casquette vissée sur la tête, une tasse de café fort dans la main et m’a montré la colline où peu de temps auparavant, il avait aperçu cinq ou six petits wapitis de Roosevelt qui se tenaient derrière une grosse femelle. Leurs regards s’étaient croisés alors que Barry était en chaussons sur le chemin couvert de sciure qui menait à son studio. « La question, a-t-il écrit plus tard, qui résonne dans cette clairière où nous nous sommes rencontrés, est à mon avis bien plus vaste qu’un : Qui est tu ? Elle se rapproche davantage d’un : Et maintenant, qu’est-ce que tu comptes faire ? L’un des petits s’est tourné vers le flanc de sa mère comme pour téter. La femelle, elle, n’a pas bougé, et faisait penser à ces gens qui tendent l’oreille pour capter un son très faible. Puis elle s’est mise en route et les autres ont suivi, la famille s’évanouissant dans la forêt comme une volute de fumée. »

*

Cette oreille interne toujours au diapason est une stratégie d’adaptation souvent confondue avec de la sagesse. Mais c’est peut-être la même chose. Toutefois, on lui posait souvent la question en interview, on lui demandait d’expliquer cette facilité avec laquelle il se glissait dans la peau des animaux. D’où venait-elle ? De Port Jefferson, État de New York, du divorce de ses parents quand il était très jeune, du déménagement sur la côte ouest, du miracle californien et des grands espaces : Barry a très souvent raconté son enfance marquée par les déplacements et la vie familiale bouleversée — des dizaines, voire des centaines de fois — mais toujours en omettant de parler de l’ami de confiance de la famille, de l’homme qui lui a volé son innocence de petit garçon — pendant des années — et lui a fait subir des sévices indicibles. Un homme qui lui a rappelé la vulnérabilité des animaux.

J’ai rencontré Barry en 2011 alors qu’il venait de briser définitivement le cycle du silence. Il avait commencé en 2009 avec un très court texte intitulé « Madre de Dios », écrit pour son ami Brian Doyle du magazine Portland, un essai qu’il ouvrait avec la question du catholicisme et de la Vierge Marie et qu’il terminait en racontant que la Vierge lui était apparue à l’âge de huit ans alors qu’il était enfermé dans la chambre à coucher de cet homme qui lui faisait subir des choses abominables. « Tu ne mourras pas ici », lui aurait-elle dit. Vierge Marie ou pas — elle avait eu raison. Lopez s’est efforcé de survivre et quand la pression a été trop forte, il a entamé une thérapie et a écrit « Sliver of Sky », un récit très éprouvant sur les conséquences de ces abus. Il a reçu du courrier à ce sujet jusqu’à la fin de ses jours. Il répondait à chaque lettre. Dans le mois qui a précédé sa mort, il m’a dit que c’était une des seules choses qui l’angoissaient — non pas sa disparition imminente, non pas la perte des cèdres adorés qui entouraient sa maison ou celle de ses archives emportées dans l’incendie de McKenzie — un feu de forêt auquel Debra et lui ont réchappé grâce à de courageux pompiers qui sont venus les réveiller à deux heures du matin en leur disant de partir sur-le-champ — des événements terribles et traumatisants, certes, mais ce qu’il ne supportait vraiment pas, c’était l’idée de ne plus pouvoir répondre à celles et ceux qui continuaient de le contacter à propos de « Sliver of Sky ».

*

Notre première rencontre a donc eu lieu en plein dans cette période, quand il s’est rendu compte qu’il devait mettre entre parenthèses le livre monumental qu’il avait en chantier pour effectuer ce travail sur lui. Nous avons fait connaissance en 2011 pour un entretien — qui devait être au moins son 200e, mais notre premier ensemble — au Portland’s Literary Arts & Lectures, un festival d’automne qui s’appelait alors Woodstock. Il s’est présenté affublé de ce qu’avec le temps, j’appellerais la panoplie lopezienne : bottes de cowboy, vieux jean, ceinture à l’ancienne, bijoux en turquoise et moue distante franchement terrifiante plaquée sur le visage. À croire que quelque chose d’un animal sauvage venait de pénétrer dans la salle et avait très envie de partir, même s’il se montrait patient. Je lui ai posé presque toutes les questions dont j’ai appris par la suite qu’elles l’agaçaient. Je lui ai demandé d’expliquer d’où lui venait son amour de la nature. De dérouler son laïus sonnant l’alerte sur le climat. Je lui ai même demandé de nous parler du nature writing étasunien, sous-entendant qu’il était rattaché à ce genre.

C’est là qu’en Amérique, l’indigence ou la trop grande spécificité de nos genres littéraires nous trahit. Existe-t-il un écrivain vivant qui ait sondé autant de cultures du récit que lui, qui se soit laissé être transformé encore et encore par elles ? Lopez avait une vingtaine d’années quand il a rassemblé les histoires des Navajos sur ce fripon de coyote. Son premier ouvrage de fiction — Desert Notes — est un livre sur le désert américain qui aurait pu être écrit par Castaneda ou Cortázar. Of Wolves and Men, son classique de 1978 sur notre relation au Canis Lupus, juxtapose le folklore amérindien concernant les loups et des récits de biologistes. Rêves arctiques, son classique de 1986 qui a obtenu le National Book Award, recourt à tous les moyens possibles pour connaître cette région du monde — nous rappelant que l’imagination se glisse dans cet interstice entre ce qui est connu et ce qui ne l’est pas.

Cet espace se retrouve partout dans l’œuvre de Lopez, et c’est aussi de lui que l’émerveillement surgit. C’est là que réside l’espoir. Barry n’essaye jamais de le combler totalement. Je crois aussi que c’est là que réside la foi, la foi qui est une fiction réclamée par le cœur et l’esprit afin que nous se sentions en sécurité entre le connu et l’inconnu. Pour je ne sais quelle raison, ce jour-là sur scène, j’ai posé à Barry la question qui me semblait émerger clairement de tout le travail qu’il avait publié jusque-là. Est-ce qu’il croyait en Dieu ? J’ai rarement vu Barry précipité, inélégant. C’était un de ces êtres rares — un homme gracieux. Il n’était pas bien grand, un peu rond, avait les jambes arquées, de mauvais genoux, mais d’un autre côté, il possédait cette grâce des anciens athlètes, cette allure qui suggérait une grande maîtrise de ses mouvements. Mais quand je lui ai posé cette question, il a tourné la tête vers moi d’un coup — à l’instar de la femelle wapiti dans la forêt. Ça n’était pas un « Qui es-tu ? », mais plutôt un « Et maintenant, qu’est-ce que tu comptes faire ? »

**

J’ai fait, nous avons fait, ce qui était logique. Nous sommes devenus amis — lentement, en douceur, et il m’a fallu des années avant que je m’autorise à employer ce terme. Je m’aperçois qu’à l’échelle d’une vie telle que la sienne, je n’étais pas le seul, loin de là, et je n’étais pas non plus un ami de longue date. Contrairement à Richard Nelson dont Barry admirait tant le travail et à qui il a consacré l’un de ses derniers articles. J’étais un nouvel ami, voilà tout, un ami beaucoup plus jeune et aussi : un éditeur. Il ne me traitait pas comme un mentor, troquant temps et sagesse contre attention ou respect. Ça n’avait rien à voir avec du troc. Nous étions tous les deux des voyageurs et nous nous étions reconnus en tant que tel. Ce mouvement de tête subit. Un même désir de plaire nous animait, mais nous nous connaissions suffisamment nous-mêmes pour savoir qu’il pouvait nous faire dévier de notre cours.

J’aimerais pouvoir dire que je me souviens de comment c’est arrivé, mais ce n’est pas le cas. J’aimerais pouvoir dire que j’ai tous les mails, les cartes postales, les lettres, mais ce n’est pas le cas. Nous nous sommes d’abord écrits des lettres qui ont voyagé entre sa boîte postale et mon adresse londonienne. Nous échangions des nouvelles, quelques ragots, parlions météo ou philosophie. Il avait une très belle écriture, avec des boucles étirées typiques de l’avant-guerre, ainsi que cette modestie et cette capacité à se connecter immédiatement à son intériorité qu’ont les maîtres épistoliers. Il ne s’adressait pas à vous depuis une position en surplomb, mais d’une position d’égalité qu’il allait chercher au plus profond de lui. Un peu comme s’il était sa propre bouteille à la mer.

Ses courriers me parvenaient avec irrégularité. À plusieurs mois d’écart, parfois six. Je replace ces années dans son parcours littéraire — aucun livre, quelques nouvelles et un essai de temps en temps — et m’aperçois qu’il devait travailler à « Sliver of Sky ». Je repense à cette intimité immense qu’il était capable de partager dans un moment où il devait se sentir extrêmement effrayé ou fragile. Il lui arrivait de taper ses lettres à la machine et sa vulnérabilité ainsi que son charme se superposaient alors étrangement au défilé rigide des caractères imprimées sur le papier.

Barry Lopez © David Liittschwager / éditions Gallmeister

En 2013, j’étais en blazer et mal à l’aise au National Arts Club de New York où son éditrice Robin Desser recevait le Prix Maxwell Perkins pour le travail remarquable qu’elle effectuait depuis de nombreuses années. Cette femme est l’un des phares les plus brillants de la vie culturelle américaine. Barry m’a repéré et je n’ai même pas eu le temps de réfléchir à quoi lui dire au sujet de « Sliver of Sky » que nous nous serrions dans les bras l’un de l’autre. C’est là que je me suis rendu compte de combien le lien qui nous unissait était déjà fort. Barry adorait les embrassades. Les étreintes. Il y mettait autant de force que d’abandon.

Nous avons passé une heure appuyés contre un mur à discuter, à échanger nos impressions d’hommes qui se revendiquaient de la côte ouest dans ce qui ressemblait à une soirée littéraire très côte est. C’était une pose — Barry avait fréquenté une école préparatoire de l’Upper East Side, je connaissais bien ces lieux moi aussi — mais ça nous tenait tout de même à cœur. Cela dénotait d’une méfiance envers les institutions. Et envers tout ce qui se passe dans des lieux clos, aussi. Malgré l’amour qu’il portait à Robin, Barry n’avait pas envie d’assister à des événements de ce genre. Il détestait ça, il avait l’impression que ça réduisait les gens à un nom et une réputation, et qu’à force, cela rendait vaniteux et mal élevé. Un jour, m’a-t-il raconté bien plus tard, il s’était rendu à l’un de ces dîners mondains où personne ne se levait à l’arrivée d’un nouveau convive. Personne à part cet excentrique bien connu qu’était le romancier William Gaddis qui non seulement s’était levé pour lui serrer la main, mais avait par ailleurs félicité Barry pour Rêves arctiques. « Un grand livre », avait-il dit, des mots qui ont beaucoup compté pour Barry.

Ce fameux soir de 2013, il m’a annoncé qu’il avait un cancer de la prostate. Le mal avait été diagnostiqué assez tôt pour être traité, mais son cas était néanmoins très grave. Après ça, nous en avons discuté à chacune de nos rencontres — comment il allait, comment se passaient les traitements. Ce n’était pas notre principal sujet de conversation, loin de là, mais c’est ainsi que nous organisions nos entretiens. Je les appelle ainsi parce que c’était une façon de nous protéger, de donner un caractère professionnel à ce que nous faisions. De dire que tout ça participait d’une interview sans fin.

L’interview a duré si longtemps que le magazine qui me l’avait commandée au départ (Tin House) a fait faillite et que nous avons perdu l’occasion de la publier. Que la date de remise pour l’inclure dans un livre n’a plus été qu’un point sur l’horizon. Nous avons quand même continué de discuter. Nous n’arrêtions pas de revenir sur les lieux et les paysage qui comptaient pour lui : New York et l’eau ; l’Oregon et la McKenzie ; l’ouest du Texas et sa splendeur désertique ; la Californie et sa lumière réfractée par la Baie de San Francisco.

À un moment donné, nous avons tout bonnement cessé d’enregistrer nos propos. Nous nous installions quelque part pour un repas. Il me racontait des histoires que je ne répèterai pas ici. Je me suis senti changer, à l’abri de son regard aimable et de sa discrétion : il m’octroyait une sincérité que je n’étais pas sûr de mériter. Est-il besoin de préciser combien il est difficile de former des amitiés spontanées avec des hommes quand on est un homme ? Combien il est fréquent que ce qui a commencé en toute sécurité se transforme en mécanisme de réplication — en miroir du passé ? Et si on se perd dans le labyrinthe, qu’est-ce qu’on fait ? Malgré son passé, je n’ai jamais vu Barry se conformer à ces schémas. Il avait d’autres chats à fouetter. Alors que nous roulions à travers les plaines du Texas en 2015, il m’a décrit son dernier traitement en date, il a fait une pause et s’est aussitôt repris pour réorienter la conversation et dire qu’il se sentait très chanceux de pouvoir bénéficier de médicaments qui coûtaient les yeux de la tête et qui étaient inaccessibles à la plupart des gens.

*

Avec le temps, l’eau façonne notre monde, patiemment, parfois violemment — sans elle, il n’y a pas de vie, et de temps en temps, sa surface réfléchissante nous renvoie notre image. La patience de Lopez, sa mesure et sa capacité à envisager sa vie comme un paysage lui ont permis d’être un intermédiaire entre les quêtes des uns et des autres. Ce faisant, il est devenu un pont crucial entre les premiers explorateurs de l’Amérique du Nord qui, abreuvés de fantasmes et d’idées chrétiennes de domination, ont causé des dommages terribles, et l’avenir précaire que les rencontres de ces explorateurs ont fait naître.

En voyant les paysages ainsi que les animaux et les gens qui les habitent aujourd’hui, Lopez a remis la responsabilité morale de cette première rencontre à échelle humaine, l’a rejouée pour tenter de voir si nous étions condamnés à répéter ces mêmes schémas — ou si nous pouvions en trouver d’autres, plus subtiles.

La puissance émotionnelle qui se dégage des nouvelles de Barry vient de la tension que cette conscience des dangers du passé a produite. Dans « Winter Notes » — et surtout dans ces grands textes que sont « Apologia » et « Light Action in the Caribbean » — Lopez installe ses héros — des hommes, la plupart du temps — dans des paysages chargés de beauté, ravagés par l’exploitation. La vision qu’il avait de la nouvelle était immense, non romanesque et gorgée de passé. Ce n’est pas pour rien si ses héros étaient souvent historiens, chercheurs ou archiviste. Il voulait créer une fiction qui touche à l’infini multiplicité du monde sans oublier de donner sa place au passé et aux comptes qu’il nous reste à régler par rapport à celui-ci.

De même, la sensibilité de Lopez face aux incroyables lacunes qu’il nous faut combler et sa connaissance des savoirs accumulés, faisait de lui un guide extraordinaire, une torche dans un monde créé par la destruction — c’est dans cet esprit qu’il a écrit son essai « Rediscovery of North America » qui a donné naissance à des dizaines de personnages fictifs au bord du gouffre — un gouffre moral, arguait-il. Entre différents états d’être.

Dans un monde apparemment défini par des formes de chaos et d’exploitation irrésistibles, voire insondables, Barry était un poète des questions. Ce sont elles qui nous sauvent, disait-il souvent. Des questions plus grandes, plus persistantes, mieux pensées. Je me demande souvent si c’est pour ça que notre amitié ressemblait à un long dialogue. Quelle est la question que nous ne posons pas ? s’interrogeait-il avant de se laisser aller à une sorte de rêverie. Comment ce voyage à travers la vie, cette quête sérieuse vers de grandes questions, en quoi peut-elle changer une personne ? Quels plaisirs retire-t-on de collaborations avec des gens engagés dans cette même quête ? Quelles sont les causes précises de notre désespoir et comment résister ? Y a-t-il une façon d’envisager la connaissance qui n’inclue pas l’extraction et la violence ? L’amitié est-elle une forme de connaissance ?

*

Ces questions sont au cœur du dernier livre de Barry, Horizon, où il se confronte une fois de plus aux cadres entourant ces grandes interrogations humaines. Qui sommes-nous ? Pourquoi sommes-nous sur Terre ? Qu’est-ce que le bien ? Qu’est-ce que la justice ? Barry m’a dit que cet ouvrage avait pris vingt-cinq pour parvenir à maturité, et son écriture l’a occupé durant les cinq dernières années de sa vie. Il raconte, par une narration d’une complexité vivifiante, la vie d’un voyageur en quête de meilleures façons de comprendre le secours qu’offrent ces questions.

Le terrain qu’il couvre est impressionnant. Dans la longue liste des lieux qui lui ont inspiré ses reportages, nous trouvons le Détroit de Béring, l’Antarctique ouest, le Cap Foulweather, Botany Bay, l’Afghanistan, le Kenya, la Tasmanie, les Malouines, le sud de la Géorgie, l’Idaho, Auschwitz, l’Arctique canadien, le Grand Canyon, New York et — par procuration — la Fosse des Mariannes, à quelques kilomètres sous la surface de l’océan.

Lors de ces voyages, Lopez regarde discrètement par-dessus l’épaule de ses compagnons chercheurs, archéologues, paléobotanistes, biologistes et autres guides, mais raconte aussi la vie des explorateurs eux-mêmes. Des figures comme celle de Colomb, James Cook dont Lopez mesure l’héritage et les exploits avec une incroyable lucidité autant que celle des personnages moins connus tels que Ranal MacDonald, un explorateur métisse qui a réussi à se rendre au Japon à une époque où cette société était totalement fermée au monde extérieur.

Chaque long chapitre ouvre un espace gigantesque, aussi imposant que les paysages peints par Bierstadt — mais dépouillé de toute visée hégémonique. Des hectares de récit qui prennent un aspect tridimensionnel grâce à ce qu’il y insuffle d’histoire, de cultures indigènes, d’anecdotes personnelles et de détails sensoriels exquis. Le livre révèle surtout que le prophète Lopez revenait sur ses terres. Et quelle palette ! Prune, cuivre oxydé, lin blanc des églises, béryl vert… Sans parler de la richesse du vocabulaire, sensuel et souvent recherché : quel joueur de Scrabble a récemment placé les mots xérique, gave, aklé ou tombolo ? Lopez nous faisait flotter sur des océans de temps et d’espace que nous prenions trop souvent pour acquis et a fini sa vie dans les livres comme un navigateur. Il était notre navigateur dans une époque qui s’en cherchait un.

*

Mais il ne s’est pas arrêté là, loin s’en faut. La dernière fois que nous nous sommes vus en personne, c’était à Berkeley, nous avons mangé des tacos, et Barry séchait l’une de ces fêtes organisées en l’honneur d’un auteur à un festival — il n’aimait tout bonnement pas les fêtes. Il commençait à accepter que pour lui, le temps des voyages était peut-être terminé. Même s’il rêvait de faire une dernière traversée du pays en voiture. Avec un moineau, peut-être. L’oiseau était l’idée d’un autre ami. Il rejoindrait l’Oregon en partant de Floride. Seul. Ça ne serait pas une expédition, juste une coda — un retour, à plus petite échelle, aux excursions qu’il avait effectuées en jeep à travers le désert et qui avaient donné naissance à Desert Notes.

Il aimait les symétries, les retours. Il n’a pas pu boucler cette boucle et revenir à ses chères Desert Notes, mais il en a bouclé une autre. Au cours de sa dernière année sur Terre, pour cette ultime étape, il a passé son temps à écrire sur le travail des autres. Il rédigé cinq prologues, certains pour des gens qu’il ne connaissait même pas, comme une dernière offrande remontée de son puits de générosité. Cette floraison tardive d’essais exprimait son respect pour les savoirs des peuples indigènes, le paysage, le pouvoir de la photo, et oui, pour l’eau. Dans l’ultime article qu’il a publié de son vivant, quelques jours à peine avant sa mort, il réfléchissait au lien entre l’amour et l’eau. Les animaux se réunissent souvent autour d’un point d’eau, mais si vous gardez le silence et vous tenez à une distance respectueuse, vous pourrez les observer, vous accéderez à une minuscule facette du « privilège incompréhensible » d’être vivant. Barry y avait eu accès plus tôt en scrutant cette colonne d’eau scintillante et ne s’en est jamais départi ; il a trouvé un million de façon d’exprimer son amour au monde. Il en a utilisé une partie dans ses livres. Le reste nous appartient.

John Freeman
traduction par Céline Leroy

John Freeman est éditeur et poète. Il a publié Vous êtes ici et New York pour le meilleur et pour le pire aux éditions Actes Sud.