Mary Catherine Bateson : « Nous ne sommes pas ce que nous savons mais ce que nous sommes prêts à apprendre » (Composer sa vie)

Qui sommes-nous et quelles strates nous composent ? Telle pourrait-être le fil rouge de Composer sa vie, essai de Mary Catherine Bateson (Composing a Life, 1989) qui vient de paraître aux éditions du Portrait, dans une traduction française de Céline Leroy.

Mary Catherine Bateson est évidemment « fille de », de Margaret Mead et Gregory Bateson, elle-même linguiste et anthropologue. Elle a voué ses recherches à comprendre quels modèles nous permettent de composer nos vies, raison pour laquelle il n’est pas racoleur ou anecdotique de rappeler qui sont ses parents. Elle termine les « Remerciements » (symptomatiquement inauguraux) de son livre par un renvoi aux travaux de ses « parents, Margaret Read et Gregory Bateson, qui ont régulièrement travaillé sur les questions de la coopération et de la compétition, de la symétrie et de la complémentarité ». En ce sens Composer sa vie est aussi le déploiement d’une filiation intellectuelle, d’un héritage assumé — Gregory Bateson ne remerciait-il pas lui-même, dans l’Avant-Propos de son Écologie du récit (Steps to an Ecology of Mind), « Margaret Mead, qui a été ma femme et mon plus proche collaborateur, pendant les recherches effectuées à Bali et en Nouvelle-Guinée, et qui a continué à m’aider depuis en tant qu’amie et collègue » ? Écrire sa vie, pour Mary Catherine Bateson — doublement écrire sa vie : au quotidien, dans « l’exégèse lyrique du monde qui nous entoure », comme dans un livre — revient alors à « observer une multitude de vies pour mettre à l’épreuve et façonner la nôtre. Ayant grandi avec deux parents talentueux et très dissemblables, je n’ai jamais cherché à me conformer à un modèle unique. Je crois à la nécessité des modèles multiples afin de pouvoir tisser un nouvel ouvrage à partir d’une multiple variété de fils ».

Au centre des travaux de Mary Catherine Bateson, la notion de homemaking, le foyer comme espace de relations à l’autre, comme lieu où s’édifie et se (re)compose une relation à la différence. Composer sa vie est ainsi l’exploration de cinq vies sous l’angle double (non juxtaposé mais articulé) de la vie personnelle et de la vie professionnelle. Ce sont cinq vies dans leur diversité et leurs points communs, cinq « récits de femmes » qui sont « la matière d’un livre », offrant un « cadre pour penser la forme des vies individuelles, les relations et les engagements, ainsi que le genre », comme Mary Catherine Bateson le souligne. Ces femmes, l’auteure les présente comme des « artistes », donnant à entendre le titre de son livre dans sa dimension la plus esthétique, à proprement parler un « acte de création ».

Il n’est plus possible aujourd’hui de « suivre les chemins tracés par les générations précédentes », filiations et héritages ne sont pas synonymes de calques et copies. Notre rapport au langage illustre clairement « cette activité artistique à la fois individuelle et collective » : nous usons d’une langue commune (syntaxe, grammaire, tournures, vocabulaire) sur laquelle nous effectuons des variations, nous permettant d’exprimer notre singularité. Telle est la vie — une ample variation —, tel sera cet ouvrage dont le modèle formel avoué est le jazz. Les lecteurs suivent donc les partitions que sont les vies de Joan, Ellen, Alice, Johnnetta et de Mary Catherine elle-même. Les femmes narrées sont diverses, danseuse, première femme noire présidente d’une université américaine, électronicienne, psychiatre, anthropologue, chacune travaillant « à inventer une nouvelle forme de récit », par l’improvisation, la recomposition d’un patchwork quotidien, labile et inventif, jouant de leurs atouts pour sortir du sentiment d’infériorité que la société inocule toujours à ses membres féminins et produire « une synthèse créative dont la valeur dépasse le personnel ». Si les chapitres du livre sont majoritairement des verbes (« additionner les atouts », « s’ouvrir au monde »  « faire équipe », « prendre soin », « enrichir la planète »), c’est bien pour souligner qu’il ne s’agit pas là d’impératifs mais d’actions, de ces faits déployés qui composent des « vies multiples ». Aucune d’elles n’est donnée à lire comme une parabole ou une allégorie, choisie comme un modèle à suivre. Elles sont offertes comme des « improvisations en cours » et des possibles.

Mary Catherine Bateson

Cinq vies sont donc tissées dans cet art de la composition : des vies de femmes, si souvent « privées de récit » dont il s’agit de suivre le flux et les variations sans les rabattre à la perspective réductrice des biographies ou romans de formation qui forcent hasards et fluctuations pour en faire des étapes vers un accomplissement ou créer une continuité artificielle en orientant le récit vers ce but, sommet achevé d’une quête (celle de la personne mise en récit, celle de celui qui écrit). Dans Composer sa vie, rien ne sera soumis à cette « permanence », il s’agit au contraire d’épouser les détours et métamorphoses, le fugace : « La fluidité et les ruptures constituent la réalité dans laquelle nous vivons. Les femmes ont toujours vécu des existences accidentées et instables, mais aujourd’hui les hommes se découvrent vulnérables et la traditionnelle capacité d’adaptation des femmes devient un avantage ». L’ensemble du livre suit ces « mosaïques » que sont les quotidiens des femmes, partagées entre des activités diverses, faisant preuve, concrètement, de leurs immenses capacités d’assemblage et adaptation, en un mot de composition. Aujourd’hui, plus rien n’est permanent, tout est soumis à des ruptures, des mutations, nous sommes tous des « migrants dans le temps » : Composer sa vie se veut le révélateur de ces mouvements, mis en récit dans les « textures » de vies singulières, destinées à faire de la lecture de l’ensemble du livre un « dialogue de comparaison et d’identification ».

Mary Catherine Bateson, Composer sa vie (Composing a life), traduit de l’américain par Céline Leroy, Éditions du Portrait, avril 2019, 173 p., 21 €