27 secondes et 15 coups de couteau ont, le 12 août 2022, changé la vie d’un homme et d’un auteur. Comme l’ont déclaré les écrivains mobilisés du PEN club, ils ont aussi fait basculer le monde. Salman Rushdie, visé depuis 1989 par une fatwa a été attaqué par A., à Chautauqua (État de New York). « C’est donc toi. Te voilà », écrit Salman Rushdie, miraculé (un terme qu’il récuse et commente), dans Le Couteau qui vient de paraître chez Gallimard.

22 juillet 2011. Le monde entier apprend que deux attentats viennent d’être perpétrés à Olslo et Utøya, faisant officiellement 77 morts et plus de 300 blessés. Ce jour-là, la jeune Rebekka n’a rien vu, elle n’a pas été touchée directement, elle était avec son amie Fariba au skate park, attendant que l’été se termine et la rentrée au lycée. Avec Appels en absence, Nora Dåsnes signe un roman graphique sensible et mémoriel qui parle de la souffrance par ricochet, du mal-être né de la sidération, de l’angoisse de ne pas pouvoir répondre à une question simple : pourquoi ?

Tomber dans les griffes d’un ours, se faire arracher la mâchoire d’un coup de patte, c’est inquiétant, traumatisant. Pourtant ce n’est dans Croire aux fauves ni un accident, ni un parcours de soin, ni une résurrection que nous offre Nastassja Martin. Croire aux fauves est plus proche du voyage onirique comme du rite de passage : c’est un récit de métamorphose comme le sont certains mythes autochtones, capables de transformer le monde au fur et à mesure qu’ils sont énoncés. Automne, hiver, printemps, été. C’est dans cet ordre que la jeune anthropologue française nous fait suivre sa transfiguration, vivre la métamorphose.

En 2014, Eula Biss achète une maison et elle entre ainsi dans « l’escalier en colimaçon » de l’avoir et se faire avoir, comme le condense le titre de son livre, articulation d’éléments contradictoires pour dire des sentiments eux-mêmes complexes face à cet achat quand on ressent aussi un « inconfort face à ce confort ». Devenir propriétaire sera pour l’autrice l’occasion de réfléchir à de grands sujets (le capitalisme, l’art) à travers de petites choses, de penser des phénomènes sociaux et collectifs via son cas particulier, faisant d’Avoir et se faire avoir un texte singulier, ni vraiment essai ni pleinement roman, journal et recueil de moments et de lectures, selon la facture si singulière que quelques autrices américaines impriment au genre de l’essai (déconstruit, et comme froncé) qui devient une « expérience de démantèlement de soi ».

« Ma Patrie, ma famille, c’est la Terre qui tourne, la brise du vent, les nuages qui passent, l’eau qui se verse, le feu qui chauffe. Herbes vertes – herbes sèches – de la boue, de la neige », écrit Brancusi, probablement sur une feuille volante, de celles que l’on peut raccorder à une autre par montage : « Je suis le roi qui chie sur sa couronne. Je suis le Dieu qui se suicide. Je suis l’esclave qui chercher la liberté en priant Dieu de ne pas la trouver. »

« J’aimerais mieux pas » est devenu célèbre comme une des traductions possibles du « I would prefer not to » énoncé par Bartleby dans la nouvelle de Herman Melville (1856). « J’aimerais mieux pas » et « je préférerais » reviennent dans le livre de Cathy Jurado comme les amorces de huit longs poèmes sur la condition féminine.

Paul Auster est mort hier à l’âge de 77 ans. En hommage à au grand auteur américain, Diacritik republie cet article de Christine Marcandier, à propos de 4321, l’un de ses plus grands livres.

Peut-être Paul Auster, imaginant Ferguson, s’est-il souvenu de Rimbaud : « À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues », tant ce délire pourrait être le creuset romanesque de 4321 et de son personnage central démultiplié. Ferguson est d’ailleurs moins un personnage qu’une figure, surface de projection comme mise à distance de son auteur, un moteur fictionnel comme une interrogation de ce qui pourrait fonder une identité américaine comme notre rapport au réel.

Paul Auster est mort hier à l’âge de 77 ans. En hommage au grand auteur américain, Diacritik republie cet article de Julia Simon sur son dernier livre, publié en France aux éditions Actes Sud.

Sy Baumgartner est professeur de philosophie à Princeton, veuf depuis une dizaine d’années. Un matin, alors qu’il poursuit l’écriture d’un essai sur les pseudonymes de Kierkegaard, dans son bureau au premier étage de sa maison, il descend chercher un livre oublié la veille dans le salon. S’enclenche alors une série de hasards et coïncidences, motif central de l’œuvre de Paul Auster, comme un étoilement d’effets papillon, qui provoque un puissant effet d’anamnèse. Un double huis clos sert de cadre au récit, la maison de Princeton, le cerveau de Baumgartner, avec échappées mémorielles et réflexions sur le sens d’une vie, de toute vie, quand un deuil frappe et qu’une vie doit (ou non) se reconstruire.

Que peut l’écriture ? Comment rapprocher les êtres et se jouer des failles ? C’est sans doute cette énigme qui aimante Fanny Lambert, dont l’œuvre poétique et romanesque s’essaie aux nombreuses formes du langage pour relancer le jeu du désir. Nourrie par le cinéma et les arts plastiques, elle interroge la place des corps, de l’amour ou de l’absence, de ces présences vivantes que l’instant fait et défait tout à la fois. Cet entretien revient sur son parcours d’écriture, se faisant l’écho d’une création contemporaine forte et insituable, voix singulière hantée par ce qui nous échappe et mue par les sensations.

Danser au bord du monde : le titre du livre d’Ursula Le Guin cité en exergue du dernier roman de Céline Minard, désormais disponible en poche, pourrait en être la ligne de force comme de basse. Mais Plasmas ne se laisse pas saisir si simplement : tout de brisures et réflexions, d’échos et combinaisons, le récit déroute autant qu’il fascine, à l’image d’un univers aux lignes (dés)accordées. Si Céline Minard réinvente la forme du livre-monde, comme le suggère la quatrième de couverture de Plasmas, c’est bien dans la concentration et l’éclatement, seules formes possibles pour dire le chaos  qu’est et sera notre univers, dans un récit qui le ressaisit comme une danse.

2024 est l’année du centenaire de la mort de Franz Kafka, le 3 juin 1924. Logiquement, les publications et rééditions s’empilent, au risque de la saturation : rééditions d’œuvres, fin de la trilogie de Reiner Stach au Cherche-Midi, nouvelles parutions dont La vie après Kafka de Magdaléna Platzová (Agullo), etc. La liste promet d’être longue. Parmi tous ces livres, J’irai chercher Kafka. Une enquête littéraire de Léa Veinstein (Flammarion).