Guy Bennett : Parfois, je veux juste toucher – Chroniques, 2024 (9)

©Riley McCullough/WikiCommons

Sous l’influence des crônicas de Clarice Lispector, une série de textes du poète américain Guy Bennett, publiés dans Diacritik tout au long de l’année 2024.

Mono no aware

Dans la vie, il n’y a que la mort qui soit permanente.

Con affeto

J’ai récemment assisté à un concert organisé pour commémorer le génocide arménien. Au programme, figuraient trois berceuses pour quatuor à cordes interprétées par l’Ensemble VEM. Niall Tarō Ferguson, le violoncelliste du quatuor, a composé deux de ces berceuses à partir de mélodies recueillies par le musicologue Mihran Toumajan auprès de survivants de Bardizag (aujourd’hui Bahçecik, en Turquie), village détruit pendant le génocide en 1915. Pour moi, elles représentaient le point culminant du concert.

Ces compositions comptent parmi les plus émouvantes et obsédantes que j’aie jamais entendues. Ce serait vrai même si j’ignorais le contexte, mais comment l’ignorer ? Une vidéo du concert a été publiée le lendemain sur le site web du Hammer Museum, qui accueillait l’événement, et je l’ai écouté des dizaines fois depuis. Je ne saurais dire si c’est la qualité mélancolique des mélodies, les arrangements dépouillés, ou les modalités nettement non-occidentales et les harmonisations surprenantes qui confèrent à ces morceaux leur aura particulière. Quoi qu’il en soit, ils se sont infiltrés dans mon âme et je ne peux pas m’en libérer.

Je ne veux pas m’en libérer.

Anti-mimèsis

Dans le taxi qui le ramène à la maison après son dîner avec André, le personnage joué par Wallace Shawn, regardant par la fenêtre les rues de Manhattan, dit qu’« il n’y a pas une rue, pas un bâtiment, qui n’est pas connecté à un de [ses] souvenirs ».

Il m’arrive souvent de penser la même chose à propos de Los Angeles, où je vis depuis toute ma vie. Ici se trouvait le cinéma où j’ai vu pour la première fois La couleur de la grenade de Paradjanov, et là le restaurant où, seul client, j’ai traduit quelques poèmes de Mohammed Dib en dînant tard un soir après mon travail, et là encore la librairie où j’ai acheté d’innombrables livres d’art au fil des ans…

C’est une des joies et des tristesses d’avoir passé tant d’années dans la même ville – se rendre régulièrement dans certains endroits ou les traverser, c’est revenir en pensée aux moments que l’on y a vécus, les différentes époques de son passé se fondant dans un même présent géographique. Les lieux physiques s’y trouvent peut-être encore, mais les commerces, les cafés et les bars, sans parler des personnes qui les ont fait vivre et vous y ont accueilli, sont souvent partis depuis longtemps.

Je repense au cireur de bottes dans l’« instantanée » de Daguerre de 1838, Boulevard du temple : lui et son client (tout comme les immeubles qui les entouraient) sont restés immobiles suffisamment longtemps pour apparaître dans le daguerréotype, mais les piétons, les calèches et les chevaux qui descendaient le boulevard à côté d’eux, non ; leur présence fugitive n’a pas été capturée dans l’émulsion et s’est perdue pour toujours. N’est-ce pas le contraire de la mimèsis (les passants ayant disparu en image avant de disparaître en vrai) ?

The long and the short of it

Dommage que l’éphémère soit si bref.

Night and Day

Ma partie favorite de la journée, c’est la nuit. Dès que j’ai fini de boire mon café du matin, je commence à anticiper le moment où je pourrai baisser un peu les stores et allumer les lampes. Ce moment enfin arrivé, j’aime m’allonger sur le canapé pour regarder basculer le jour par la fenêtre : tel le sable qui passe d’un côté du sablier à l’autre, mon intérieur s’éclaire à mesure que le monde extérieur s’assombrit, le bleu du ciel s’approfondit, et les lampes – les miennes et celles de l’immeuble en face – brillent comme de l’or. Des fois, je me mets à la fenêtre pour observer les voitures qui passent en bas strier la rue noire de leurs lumières blanches et rouges.

Je me rends compte que chaque jour qui s’en va veut dire 24 heures d’avenir en moins et que j’en viendrai peut-être à regretter mon désir que la nuit tombe si vite, mais pas aujourd’hui.