Poète, critique et traducteur, David Lespiau a fait paraître récemment, aux éditions Héros-Limite, Une danse pour les doigts humains. Entretien avec l’auteur.
« J’ai trouvé dans le Bauhaus l’expression la plus parfaite d’un art dégénéré » (Joseph Goebbels)
D’abord, il y a la musique… Symphonique, une ouverture, qui semble annoncer un thème, la sonate d’une musique de film. Mais voilà, l’ouverture ne se finit pas, elle se répète, magistrale, un peu angoissante. En tendant l’oreille, ce dont l’ouverture nous laisse le temps, on entend une multitude de sons, comme autant de pistes, comme autant de sujets. Elle annonce un film qui fait mine de raconter la naissance d’une nation pour finalement en être le requiem.
Un livre hanté par un livre, un roman enroulé sur la littérature elle-même : le nouvel ouvrage d’Alban Lefranc qui paraît aux éditions Verticales est une lumière dans le paysage de la fiction contemporaine.
Retour le 3 mars 2025.
Longtemps attendue, espérée, désirée, longuement mûrie, La Petite Beune, suite magnifique à la non moins magnifique Grande Beune, parue il y a maintenant un quart de siècle (très précisément en 1996), sera donc venue, comme le roi, quand elle l’aura voulu, à son heure, l’heure juste de ce midi du désir qui constitue, du récit, le foyer et le thème. Venue à temps, mais un temps sien, et de ce fait à plus d’un titre intempestive.
2 février 2025. Je relis dans le transilien Mahu reparle de Robert Pinget (Éditions des cendres, 2009) : environ quarante pages – les premières, les seules – d’un projet abandonné, écrit probablement fin 1968, entre la publication du Libera et celle de Passacaille qui marque, en 1969, un tournant dans son écriture. Robert Pinget (1919-1997) est un écrivain au ton singulier – ou plutôt aux tons singuliers –, un de ceux dont je reprends régulièrement la lecture sans jamais être déçu.
À cause de la destruction des espaces de vie, de la (sur)pêche et des pesticides, 73% des vertébrés sauvages ont été exterminés en 54 ans et 67% des arthropodes (dont les insectes) en 10 ans. Quant au climat, le seuil des 1,5°C a été franchi en 2024, augurant un emballement brutal et irréversible.
Il faudrait rester pour voir. Demeurer là, dans l’attente de voir ce que l’on sait déjà : le film, hantés que nous serions du commentaire du film lui-même, c’est-à-dire des images déjà-là du film que nous n’aurions que trop vu, même si nous ne l’avons pas vraiment ou pas encore vu.
Le titre renvoie à la deuxième Épître aux Corinthiens : « Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature. Les choses anciennes sont passées ; voici, toutes choses sont devenues nouvelles ». La citation choisie par Nathan Trantraal contraste avec le contenu des textes : ce qu’elle affirme est contredit par la réalité, le livre étant structuré par cette contradiction entre un discours et un autre, entre la promesse et la réalité sociale, politique, culturelle, économique.
Trahisons (Betrayal, en anglais) n’est pas vraiment un bon titre en ce sens qu’il n’y a rien de moraliste dans la pièce de Harold Pinter. On y ment. On se ment. On pense que personne ne sait qu’on ment. Et il en ressort de la vérité.
Le Signal de Sophie Poirier est placé sous l’exergue d’une phrase d’Emmanuel Hocquard : « on aimerait que la qualité d’une architecture ne tînt ni à sa démesure, ni à son aspect spectaculaire et/ou spéculatif, mais au rôle qu’elle joue, éthiquement, dans le paysage et les vies qui l’incorporent ». C’est dire que si le Signal impose sa barre de 4 étages et son énorme « masse rectangulaire » sur une plage de Soulac sur la côte Atlantique, ce ne sont ni cette démesure ni cet aspect spectaculaire qui ont conduit l’autrice à centrer son livre sur un immeuble… mais plutôt le paradoxe qu’il figure puisqu’il est « si fragile, si près du bord », sous la menace d’une montée du niveau de la mer. Le signal dit une beauté sidérante parce que disjonctive comme une double cristallisation amoureuse. Dans sa « solitude flagrante », le Signal est signe, multiple, et concentré de plusieurs époques, des années 70 à aujourd’hui.
Brûlées, d’Ariadna Castellarnau, peut se lire comme une dystopie mais aux contours flous, une dystopie atopique en quelque sorte. Il n’est pas question de régime politique particulier ni d’époque clairement située – seulement d’un « mal » qui s’étend et gagne chaque être, chaque lieu, chaque chose. Les vies, le monde deviennent ce mal, le sont devenus, le deviendront.
Quelques années après Le Cercle (The Circle, 2013), Dave Eggers publie Le Tout (The Every, 2021), qui vient de se voir traduit en France, chez Gallimard, par Juliette Bourdin. Le Cercle annonçait explicitement Le Tout. Bailey, l’un des fondateurs de la puissante entreprise technologique, déclarait alors à Mae : « Comme tu le sais, le Cercle lui-même s’efforce d’être entier. Nous essayons d’atteindre la complétude du cercle au Cercle ». Le c du logo n’a plus qu’à être fermé pour devenir un « cercle parfait », un Tout. C’est désormais chose faite et… c’est terrifiant.
Peut-on tomber physiquement amoureuse d’une forme architecturale et entretenir avec elle une relation jusqu’à la séparation ? C’est exactement le genre d’expérience que Sophie Poirier a vécue avec un immeuble installé à même la plage sur la côte Atlantique. Son roman Le Signal – du nom de ce lieu étonnant – est passionnant.
35 est la somme des cubes des deux premiers nombres premiers : 23 + 33. Je le note, sans être certain d’en tirer quoi que ce soit d’utile pour avancer dans ce travail qui occupe une bonne partie de mes journées en solitaire : en passeur, en veilleur, à l’écoute, à l’affut, ce qui peut sembler relativement absurde tant ce travail s’accomplit en dehors de toute attente (ou si discrète – même s’il y a de belles surprises). Mais ce qui compte avant tout, c’est d’entretenir un sens de l’ouverture qui permet çà et là quelques échanges vivants, même si le plus souvent esquissés en pointillés, et troués de silence : précieux viatique qui conduit le guetteur à ne pas abandonner la partie.