Le titre renvoie à la deuxième Épître aux Corinthiens : « Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature. Les choses anciennes sont passées ; voici, toutes choses sont devenues nouvelles ». La citation choisie par Nathan Trantraal contraste avec le contenu des textes : ce qu’elle affirme est contredit par la réalité, le livre étant structuré par cette contradiction entre un discours et un autre, entre la promesse et la réalité sociale, politique, culturelle, économique.
Toutes choses sont devenues nouvelles met en rapport un discours, essentiellement religieux, les espoirs, les valeurs exprimés ou soutenus par ce discours, et un autre, celui du poète qui, de texte en texte, énumère les conditions de la réalité de l’existence dans un township d’Afrique du Sud.

Chaque texte est moins une description qu’une contraction de ce qui caractérise ces conditions, l’auteur y recréant le monde matériel et mental du township de la façon la plus resserrée. Chacun des textes est proche du récit (personnages, situation, etc.), l’ensemble du recueil pouvant former une sorte de chronique à la première personne. S’il s’agit de créer un tableau de la vie dans un township sud-africain, le parti-pris est de le faire à partir d’un point de vue singulier, de la vie singulière d’un individu – parti pris renforcé par le choix d’une écriture volontiers « orale » –, sans regard surplombant ou savant, en demeurant au niveau du plus personnel et quotidien, presque du plus banal, même si ce quotidien, ce banal, ce singulier, valent pour une situation plus générale, politique, sociale, culturelle, psychique, le Je étant, en un sens, un Nous.
Le monde du township est ici concentré en un monde pauvre, ségrégué, où la drogue est omniprésente, où la religion des « born again » se répand, où les relations familiales sont un naufrage de plus, où la sexualité passe par la pornographie, où la violence est exercée ou subie, où chaque jour semble reproduire le précédent sans horizon nouveau. Le livre multiplie les détails, les allusions, les faits qui renvoient à ces éléments, et il présente un constat, une critique : le résultat des politiques de l’apartheid et du pouvoir d’aujourd’hui est un mode de vie destructeur réservé à une partie de la population, essentiellement Noire. L’espoir qui a pu naître après la chute du pouvoir Blanc et l’accès de Mandela au pouvoir ne semble pas s’être concrétisé en une réalité meilleure pour celles et ceux qui subissaient, et en un sens continuent à subir, la discrimination et la violence Blanches : ils et elles demeurent au plus bas de l’échelle sociale, confrontés à des conditions d’existence pénibles, douloureuses, précaires, qui semblent les maintenir dans un ghetto matériel et psychique (« L’homme auquel tu dois vraiment faire attention / c’est l’homme blanc / En sa présence / ne sois jamais sage / n’écoute jamais rien / de ce qu’il te dira »).

Cette ligne de mort, celle qui s’enfonce dans la tombe, est doublée d’une ligne de vie qui tend à percer le mur, à percevoir autre chose, à atteindre les conditions d’une autre vie, incluant sans doute une forme d’espoir : l’amour, aller en rehab, écrire de la poésie, avoir conscience de l’injustice et vouloir autre chose que l’injustice, prier Jésus, etc., sont ici l’expression d’un désir vital, d’un mouvement pour sortir de ce qui tue. Pourtant, la plupart de ces espoirs semblent échouer, le livre énonçant à chaque fois l’idée d’une autre vie et l’échec, l’enfoncement dans la spirale de la mort – sauf peut-être l’amour de telle femme et l’écriture de la poésie. Si le thème de la religion, du Christianisme évangélique est omniprésent, il est accompagné de celui de l’échec, de l’absurdité, de la fausseté d’un discours qui, prétendant dire la forme de l’espoir, de la sortie hors du malheur, s’écrase contre le réel, voire le rend tout autant destructeur (« […] les anges ont dû bien rigoler / en voyant tous ces ploucs / Les derniers à s’apercevoir / que Jésus était venu depuis longtemps / et qu’il était reparti, sans nous »).
Rien ne devient jamais nouveau, ce serait ce qui est opposé aux discours qui promettent, à commencer par le discours religieux. Ce qui est peut-être nouveau – par rapport à quoi ? – c’est qu’avec le township rien ne devient nouveau, tout se reproduit jour après jour : la drogue, la misère, l’économie de la survie, le racisme (« Elle arrivera chez elle / passera devant son enfant / se couchera sur son lit dans le noir / et songera qu’elle doit se souvenir / de se lever pour faire / du repassage, demain elle reprend le boulot »). Le township est synonyme de mort.
Dans le recueil de Nathan Trantraal, cette tendance de l’existence vers la mort n’est pas reliée à une condition existentielle, métaphysique, elle est liée à une certaine politique, à une certaine économie, à une certaine idéologie, à un racisme. En ce sens elle est contingente, susceptible de changer. Dans Toutes choses sont devenues nouvelles, l’amour est peut-être une échappée, l’amitié, et la création poétique – non pas une idéologie, un autre discours lui aussi prometteur, surplombant, mais tel amour, telle poésie écrite par soi : des relations entre individus, des micro-relations de la vie quotidienne, des affects entre individus.
La poésie est ici ce qui critique, ce qui fait apparaître le mal et certaines de ses causes, ce qui exhibe la réalité contre laquelle se fracassent les espoirs vains, les discours qui promettent et ne sont eux-mêmes, sans doute, qu’une pièce dans la machine de destruction. La poésie est un contre-discours.

Nathan Trantraal écrit ses textes en kaaps et non en afrikaans – la langue héritière des colons Blancs –, il écrit dans la langue parlée dans les townships de la région du Cap qui est à la fois celle du ghetto, de ceux qui ont subi la violence politique de l’Apartheid, mais aussi une langue de résistance, inventée et parlée pour dire et communiquer hors de l’ordre Blanc de la langue. Écrire en kaaps, c’est ne pas reproduire un certain ordre de la littérature, des institutions de la littérature Blanche, c’est s’extraire d’une histoire littéraire bâtie sur de la souffrance et des cadavres, sur un système politique destructeur.
C’est aussi répéter le conflit politique, faire revenir l’histoire et mettre en avant la langue de ceux et celles qui subissent, la langue des survivant.e.s, le refoulé d’une histoire, d’une politique, d’une société.
C’est utiliser cette langue pour dénoncer ou diagnostiquer ce qu’il en est pour elles et eux aujourd’hui – une contre-langue critique, politique, dans laquelle est dit, peut-être, l’espoir que quelque chose soit enfin nouveau, dans laquelle est dite la réalité déjà là d’une nouveauté : l’ordre du pouvoir est démasqué, critiqué, énoncé dans une langue qui lui échappe, ce qui est l’apparition d’un nouveau, le signe d’une vie malgré tout toujours présente et en acte.
Nathan Trantraal, Toutes choses sont devenues nouvelles, traduit du kaaps par Pierre-Marie Finkelstein, éditions LansKine, décembre 2024, 104 p., 15 €