Il faudrait rester pour voir. Demeurer là, dans l’attente de voir ce que l’on sait déjà : le film, hantés que nous serions du commentaire du film lui-même, c’est-à-dire des images déjà-là du film que nous n’aurions que trop vu, même si nous ne l’avons pas vraiment ou pas encore vu.
Là, la besogne des images ; une besogne faite du discours de l’image = de l’image sur l’image elle-même, de la saturation d’une image par les images mentales déjà affrétées pour désigner l’image. Dans ce « rester pour voir », qui nous occupe dans une salle de cinéma, ou dans la maison d’un homme qui ne désire en nous que les images qu’il affrète de ce que serait son cinéma de notre corps, il y a un espace qui est la possibilité même de poser des questions = esquiver les certitudes.
Dans la besogne des images, il y aurait une femme qui vit là, adresse connue.
« Jeanne Dielman habite au 23
quai du commerce à Bruxelles
je voudrais lui rendre
visite, un pèlerinage dans
son armoire vitrée ».
Penser le rituel du thé comme celui de la pomme de terre. Marcher longtemps en espérant la croiser. Attendre en bas, ou devant la porte. Déchirer dans la besogne des images un exercice d’expérience du cinéma lui-même. Si Clarisse Michaux nous parle de son expérience du cinéma d’Akerman, ce n’est précisément pas pour assigner des images dans les images mais ouvrir dans le tiers espace de l’écriture l’hypothèse des questions. L’écriture de La gaieté me sidère réunit par-là l’expérience du cinéma et ce qui précède l’écriture, autrement dit la marche à l’écriture comme une écriture elle-même de la déambulation dans les pas de J. D. Parce qu’il faudrait dire :
ce personnage a eu
lieu
là
dans cette réalité du monde que m’offre l’œuvre et où elle m’invite.
« je l’ai réellement fait : je suis
partie vérifier où elle vivait
j’ai foulé le sol de J. D. ses allées
et venues entre les quais, leurs
commerces //
à son adresse
sonner attendre préparer le petit
discours en flamand »
et attendre encore. Engager le rituel de la besogne des images, non pour les conjurer, ni par catharsis, mais pour comprendre depuis l’ennui et la position de J. D. la puissance de l’espace qui s’ouvre, en faire l’expérience renouvelée et déplacée.
« je suppose :
Jeanne Dielman est
fort occupée par
la cuisine je n’ai pas goûté mais ça
n’a pas l’air bon beaucoup
de pommes de terre je crois que
les rapports sexuels qu’elle
offre aux hommes contre
de l’argent //
autre tâche ménagère //
durent une cuisson de patates à peu près »
Dans ce « désarroi des aléas » qu’on appelle parfois la vie, qui ressemble à s’y méprendre à l’attente, qu’on en finisse d’éplucher ce qui ne serait pas l’abstraction esthétique mais la matérialité la plus poétique du vertige ontologique – car oui, il y aurait à composer la petite sonate d’un hétérogène de l’épluchure comme expérience de la vie vivante dans le vacarme silencieux des êtres, leur « désespoir et leur monotonie dans / l’enchaînement des jours
sans variété
les spleens et les contrariétés des choses qui s’étirent et qui nous épuisent les cœurs enfin
le cafard vous voyez
l’embarras //
du fardeau de la vie du fait
qu’elle tire un peu et surtout fort sur des temps morts
comme une
fatigue » – surgit cette beauté qui me sidère.
La beauté du travail de Clarisse Michaux réside aussi dans cette adresse au personnage, devenue figure, et qui donc interroge la « puissance de déposition » dans sa propre expérience de spectatrice critique.
« il y a durant
les dîners passés les bruits
de succion de soupe //
une énigme qui subsiste qui
me taraude et qui concerne la
bouteille inentamée de Jupiler car //
de mon humble expérience 75
centilitres de bière feraient passer
pour moins que lui-même le silence
que ne camoufle pas le vacarme
de la bouche qui ne conduit aucune
discussion »
Que reste-t-il de la danse lente de ces images qui nous assiègent dans cette position de « rester pour voir » ce qui ne passe pas ? Quand le cinéma nous hante il faudrait pouvoir habiter les films qui sont la vie même quand la vie même s’éprend de l’espace du film et répand en nous toute la dramaturgie palpable du réel.
« si l’ennui de la voisine de J.D.
parvient à cause de l’ennui à
J.D. je me demande ce qu’il en
est du mien, or si
l’ennui de mon ennui n’est
que mon ennemi et ce qui ennuie mon
ennui me désennuie //
je suis peut-être l’amie de Jeanne
Dielman »
L’œuvre, alors, devient la possibilité de l’amitié, autrement dit un espace en commun, un interstice du « ensemble » où cette manière-Jeanne d’être « embesognée par du rien » joue notre propre lot, notre proximité silencieuse. L’expérience se fait celle du lieu du film, non du lieu thématique du film, quand bien même son évidente et capitale importance topique ici, mais du film comme lieu en partage. Clarisse Michaux ne s’y trompe pas quand elle part d’une expérience physique du cinéma et d’une approche empirique, par les lieux même, de son être J. D. et déploie l’imaginaire-architecture de sa propre pensée dans le poème.
« si la maison de Jeanne Dielman est l’architecture
de l’attente ou du cesser l’espérance
alors j’ai compté ses étages //
verdict il y a huit étages pour le monde
en ce qui concerne sa lassitude »
Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles, c’est une vie de cinéma où Clarisse Michaux creuse les impressions soleil-nord du poème et les images ritournelles qui défont et refont la lassitude inhésitante de la poésie matérialiste de Jeanne Dielman. S’accumulent les paragraphes-fragments-épluchures comme une caresse délicate où l’autrice attise le feu amoureux de sa fascination sidérée : dans le geste d’amour de C.M. il faudrait considérer une manière d’épouser chaque détail avec une minutie délicate, non par souci totalisant de rendre un portrait mais bien par désir impressionniste où la subjectivité de l’expérience-cinéma est avant tout une interprétation sensible du visible et se conjugue à l’architecture du mouvement, c’est-à-dire aussi l’architecture des mouvements du corps et du corps de J. D. comme un angle de vue qui, à ne pas se déplacer, nous désaxe et nous retourne à l’invitation de son regard qui s’acharne à la répétition :
« l’endroit depuis lequel
elle fait la vaisselle : un répère
orthogonal tout cousu de //
symétrie de pavages
muraux jaunes de
symétrie de motifs quadrillés qui
s’entassent droits sur
les essuies sur les rideaux jonchés
de quadrilatères égaux //
qui se redisent réguliers en des couleurs sucrées //
les abscisses, les ordonnées
et les abscisses et l’eau qui coule
comme un repère ».
Et les pommes de terre et les souliers et les tissus et les hommes. Et ces corps et ces épluchures que sont des vies et des corps et des attentes et des espaces possibles peut-être pour quelque chose qui finirait par avoir lieu et d’où pourrait s’énoncer une voix qui dirait :
je
suis
J.
D.
Et nous resterions là, sans doute sidérés par la gaieté indicible de la besogne défaite des images une à une abandonnées sur l’autel du film de nos vies après avoir marché si longtemps.
Clarisse Michaux, La gaieté me sidère, éditions Hourra, octobre 2024, 72 p., 16 €