Poète, critique et traducteur, David Lespiau a fait paraître récemment, aux éditions Héros-Limite, Une danse pour les doigts humains. Entretien avec l’auteur.
Dans Une danse pour les doigts humains, les mains tournent autour du clavier d’un instrument, le piano, et travaillent sur celui d’un appareil pour écrire, l’ordinateur. Ainsi : « toutes les phalanges tatouées de lettres / réglant des mots au clavier », ou encore : « c’est une partition pour mots muets ». Dans un livre composé à partir de 100 poèmes, la structure régulière de l’ensemble, fondée sur le quintil, est traversée par la question de l’écriture. Peut-on dire que la dimension réflexive est essentielle dans ce livre de poésie ?

Le livre s’interroge, mais seulement en partie, sur la façon dont les mains, les doigts, touchent, déclenchent, distribuent des éléments. Au clavier, oui, il s’agira de lettres ou de notes ; et le livre traite parfois directement d’écriture et de composition. Et hors du clavier, le fait de compter les syllabes sur ses doigts est un relais pour la pensée, pour la mémoire ; avec cette sensation que l’on peut prendre dans la main et transporter un poème en cours, comme un objet. Un poème dont les syllabes sont distribuées différemment dans chaque main en fonction de la position des doigts, de l’articulation des phalanges, de leur contact, de leur mouvement.
À chaque double page, se rejoue un essai d’agencement de la pensée en deux fois cinq vers, agencement qui rejoindrait cette vision des deux mains devant soi, posées sur un clavier ou en l’air, dans différentes positions ; main fermée ou ouvertes, certains doigts tendus, d’autres repliés, etc. Des mains qui peuvent toucher ou tenir quelque chose, ou faire des signes, compter, jouer avec leur ombre. La métrique de ces vers varie de un à quatorze, calée sur le nombre de phalanges d’une main ; mais c’est juste un repère, et aussi une fiction. Imaginer la forme et le mouvement des mains m’a permis d’avancer vers ce lieu où je voulais aller ; avec ces séquences brèves, légères, qui se réinventent en permanence. Cela parle d’écriture, et plus largement de touché, de préhension, d’articulation, de mouvement et de pensée, de mise en relation. Il s’agit de toucher des sons, mais on n’entend strictement rien ; tout est muet, mental, prononcé intérieurement, joué en soi. Composé en soi. Cela parle de préhension imaginaire et de représentation.
Une danse pour les doigts humains agence une pluralité de registres de langue constituant un matériau poétique hétérogène. De quelle façon la structure, dans le travail d’écriture, assemble-t-elle ces différentes composantes langagières ?
Les poèmes de ce livre utilisent beaucoup de registres différents, mais sans heurt, sans hiérarchie, sans recherche d’effet. Des mots utilisés dans des situations très diverses se succèdent et s’accordent plutôt. C’est assez doux. Des mots ou des fragments de phrases pris dans la vie quotidienne, dans la rue, les livres, les films, des discussions que j’ai ou que j’entends. Des expressions familières et des bribes de dialogue simples ont trouvé leur place naturellement dans des constructions plus inhabituelles, plus étranges, plus élaborées. Souvent, ces éléments extérieurs sont venus régler un problème de composition ; ils sont apparus, et ont permis qu’un poème trouve son point d’équilibre, ou de déséquilibre, pour fonctionner.
Beaucoup de choses peuvent se passer en cinq lignes ; ça se dessine vite ; chaque élément est déterminant. Dès les premières pages, le livre s’est engagé comme ça, en système ouvert, intégrant du matériau hétérogène ; avec un certain ton, une certaine légèreté aussi. Une direction claire était pressentie, mais il fallait que le poème reste assez souple et léger pour être traversé, ouvert à du bruit, ouvert à plusieurs types d’énonciations ; pour être bougé facilement par ce qui l’entoure, particulièrement les intonations que l’on peut entendre autour de soi ; et pour qu’il bouge facilement dans la pensée.
Certains fragments font apparaitre la figure d’une présence singulière, introduite par un tutoiement venant ainsi ponctuer le livre à différents endroits. Les éléments d’une adresse jalonnent remarquablement l’ensemble poétique. Quelle place occupent précisément ces fragments distincts, adressés, entrant dans la composition du livre ?

Je voulais que cela ressemble, parfois, à une discussion avec quelqu’un ; des questions ou des doutes que l’on partager avec une personne de confiance, mais sans insister ; des choses juste évoquées, posées ; cette intonation-là. Cela voudrait dire que le poème, dans sa composition même, se partage, est partagé. Je l’ai imaginé ainsi. De brefs moments de dialogues apparaissent, accompagnent son mouvement, commentent très légèrement ce qui se passe, ce qui s’écrit. De façon très simple, très directe ; oui, avec un tutoiement, qui peut s’adresser à quelqu’un de proche ou à soi-même, et plusieurs points d’interrogation ; parce qu’il y a toujours quelque chose de l’ordre de la recherche, du doute, qui nécessite d’en parler.
Avec le tutoiement, c’est comme si on travaillait en parlant en même temps de ce que l’on fait ; en dépliant pour quelqu’un tout ce qui est en jeu. C’est très utile et c’est assez agréable ; une sorte d’écho ou de rumeur. Il y a donc ce léger affect et ces adresses tissés dans le travail de la forme, indissociables de lui ; qui colorent la tonalité du poème, et le tirent aussi vers la fiction. Parce que du coup il y a des personnages, et des relations entre eux, qui sont simplement esquissés par les pronoms personnels mais dont la présence est très naturelle dans le poème ; ils accompagnent complètement son énonciation.
Une courte section Musique seul, composée de 10 poèmes, clôture le livre. Participe-t-elle d’une même temporalité que les 100 poèmes précédents ? Fait-t-elle écho, sous une même forme, à d’autres motifs ? Comment s’est constituée cette dernière section ?
Les 100 poèmes d’Une danse pour les doigts humains ont surtout été écrits en 2017, assez vite et avec beaucoup d’enthousiasme pour cette forme que je trouvais très nouvelle pour moi, et imprévue ; dans une période qui se situe entre la fin du travail d’édition pour Le Cours de Pise d’Emmanuel Hocquard, et sa publication chez P.O.L début 2018. Les 10 poèmes de Musique seul sont venus bien après ; ils sont une transposition de la postface que j’ai écrite pour la réédition en 2024 chez Héros-Limite du Musicien, de Charles Reznikoff, traduit par Emmanuel Hocquard et Claude Richard. Le roman traite de questions tellement proches que j’ai proposé à Alain Berset, qui dirige les éditions Héros-Limite, de rattacher cette transposition à Une danse… ; une seconde partie de même forme, un écho évident avec des phrases du livre que je prélève dans ces poèmes, mais une intonation légèrement différente, sans doute plus sombre. C’est un second ensemble, très bref, qui fait un pas de côté et poursuit la lecture ; c’est une espèce d’ombre portée ; et un hommage aussi, bien sûr, à Reznikoff et à Hocquard.
L’ensemble poétique est traversé à la fois par une certaine légèreté et des aspects plus sombres dans la mise en circulation des motifs. Comment s’élabore le travail d’écriture, dans la construction du poème, au regard de ces évènements d’un quotidien et de ce qui relève également, sinon d’une intériorité, d’un mouvement davantage porté vers « l’intérieur du corps » ?

Dans la plus grande partie d’Une danse…, je crois que le mouvement des poèmes peut renverser les motifs les plus sombres sans y penser ; c’est assez rapide et léger pour ça ; cela relève de l’expérimentation heureuse, aussi, ce sentiment que l’on peut tout manipuler et trouver des échappées partout ; des dégagements, des résolutions vives par la forme. Mais, à la relecture, je perçois un ralentissement vers la fin ; comme si certains motifs résistaient, ou comme si quelque chose avait changé. Peut-être que tout le mouvement du livre, à un moment, est rattrapé par le temps. Au début il va plus vite que lui, il le dépasse, il prend de l’avance. Puis il est rattrapé ; le temps est passé en lui, sûrement, et le livre change.
La question du son que le titre introduit d’emblée, danse pour les doigts humains, en référence à Wittgenstein, traverse d’une façon ou d’une autre l’ensemble du livre. Ainsi : « on est devant des mots / muet » ; « le son couvert par une brume » ; « c’est une partition pour mots muets ». Quelle approche du son est privilégiée dans cette première section du livre ?
Il y a ce mot, « humain », un peu à part pour moi. J’ai l’impression de ne l’avoir jamais employé avant, dans mes textes. Le titre est apparu au milieu du travail, à un moment donné, en relisant les Remarques mêlées de Wittgenstein. « Piano : danse des doigts humains ». Je n’ai pas compris tout de suite pourquoi le mot « humain » me semblait parfait dans cette phrase ; c’est bien plus tard que je me suis aperçu que le mot « main » y était logé ; c’est drôle.
La musique, j’ai l’impression qu’elle n’a rien à voir avec l’écriture, rien à voir avec la poésie. Je me trompe sûrement un peu sur cette question, mais pas complètement. C’est comme si on raisonnait à l’envers. J’ai l’impression que la question de la perception et de l’intégration des sons devrait être première ; et que c’est à partir de cette faculté que l’esprit peut explorer deux chemins parallèles, celui de la musique et celui du langage. L’image du piano me plaît, mais le livre déplace la question de la musique vers le son et le mouvement, le rythme, au moins ça ; puis vers le « son mental » qui est mon questionnement central, je crois, souvent. Parce que c’est la question de la lecture, de ce que l’on entend en lisant ; je ne crois pas toucher autre chose en écrivant.

Et « humain », cela renvoie à l’expérience d’être en vie, à ce que l’on en fait ; comment la traiter dans l’écriture sans être submergé par du pathos, des clichés, toutes les représentations fausses qui circulent en foule. Parler d’amitié, d’amour, de mort, de deuil, par exemple, de façon la plus simple, la plus juste possible ; comme du matériau qui est en nous, qui nous fabrique, et avec lequel on peut composer quelque chose qui en soit un écho.
Écrire ce livre en pensant au mouvement des mains et des doigts sur un clavier a été une des stratégies pour cela ; penser à ce qu’est une composition, en temps réel, prise dans le temps réel ; écrire en tutoyant une ou plusieurs personnes auxquelles je pensais en a été une autre, avec leur part de fiction et de reflet. Bon, je pouvais avancer avec ça.
David Lespiau, Une danse pour les doigts humains, éditions Héros-Limite, janvier 2025, 128 pages, 18€.