Pourquoi l’Occident anéantit le vivant (et comment l’en empêcher)

Retrait, Boulevard Saint-Michel Paris ©Diacritik

cause de la destruction des espaces de vie, de la (sur)pêche et des pesticides, 73% des vertébrés sauvages ont été exterminés en 54 ans et 67% des arthropodes (dont les insectes) en 10 ans. Quant au climat, le seuil des 1,5°C a été franchi en 2024, augurant un emballement brutal et irréversible.

« Nous nous accommodons très bien de la violence. […] Nous ne voulons pas la voir. […] Et tant que nous ne sommes pas touché·es par elle, nous sommes dans le consentement meurtrier. » (Marc Crépon)

Pour le philosophe René Girard, « le désir est essentiellement mimétique, il se calque sur un désir modèle ; il élit le même objet que ce modèle. [De plus,] toute mimesis portant sur le désir débouche automatiquement sur le conflit. » Par suite, nous ne voulons pas un iPhone parce que ce gadget est désirable « en soi » mais parce que nous désirons avoir le même accessoire (aussi inutile soit-il) que notre voisin. Originellement, dans un monde de rareté – et non dans un univers d’abondance offerte par les combustibles fossiles –, ce désir génère inévitablement une rivalité, les individus souhaitant s’approprier une seule et même chose. Jean-Pierre Dupuy complète : « L’une des caractéristiques de la violence, c’est d’être contagieuse […], le un contre un mène au tous contre tous. […] La violence de type ‘rivalité’, qui se répand par contagion, est une violence impure, parce qu’elle peut détruire la société. » D’où l’intérêt – voire l’obligation –, pour les civilisations, de canaliser leur violence et de l’expulser hors de leurs limites. Cette opération s’effectue via un sacrifice rituel : la violence de tous contre tous devient la violence de tous contre un, le « bouc émissaire ». René Girard développe :

« [… Il existe] une unité non seulement de toutes les mythologies et de tous les rituels, mais de la culture humaine dans sa totalité, religieuse et anti-religieuse, et cette unité des unités est tout entière suspendue à un unique mécanisme toujours opératoire parce que toujours méconnu, celui qui assure spontanément l’unanimité de la communauté contre la victime émissaire et autour d’elle. […] Tantôt la violence présente aux hommes un visage terrible ; elle multiplie follement ses ravages ; tantôt elle se montre sous un jour pacificateur, elle répand autour d’elle les bienfaits du sacrifice. »

La violence sacrificielle devient dès lors le ciment (au sens des joints de mortier qui permettent de solidariser les briques d’une maison) de toute civilisation humaine. Dupuy encore : « […] L’histoire de l’humanité, c’est l’histoire de l’évolution endogène des systèmes sacrificiels, la civilisation faisant des bonds en avant lorsqu’on substitue à la victime humaine un tenant-lieu, un symbole : d’abord un animal, puis des végétaux, des entités symboliques abstraites. C’est l’histoire de la symbolisation. » Ce schéma est bien sûr caricatural, critiquable… Mais il illustre les constats ethnologiques de Pierre Clastres : « Que cesse la guerre, et cesse alors de battre le coeur de la société primitive… La guerre est son fondement, la vie même de son être, elle est son but : la société primitive est société pour la guerre, elle est par essence guerrière. » Il s’agit en l’occurrence d’une lutte contre l’ennemi désigné, consciemment ou pas, comme bouc émissaire. L’écrivain Vassili Grossman note plus généralement : « L’histoire de la vie, c’est l’histoire de la violence invaincue, insurmontée. La violence est éternelle et indestructible. Elle se transforme, mais ne disparaît pas et ne diminue pas. »

D’où la question suivante : comment élucider le mystère de la réduction (apparente) de la violence telle que la perçoit le psycholinguiste Steven Pinker ? Ce dernier spécifie en effet : « Le déclin de la violence constitue un aboutissement que nous pouvons savourer, et une invitation à chérir les forces civilisatrices et éclairées qui l’ont rendu possible. » Il s’appuie à cette fin sur « […] un humanisme réfractaire à la violence » Il s’appuie à cette fin sur « […] un humanisme réfractaire à la violence » et d’abroger la peine de mort, qui « poursuit sa chute entamée depuis bien longtemps. » Ma réponse est simple : la violence a peut-être diminué au sein de la civilisation occidentale, mais elle s’est démultipliée à l’extérieur, sur les peuples colonisés, sur les autres vivants, sur la « nature » en général. Philosophe, Étienne Balibar confirme cette hypothèse : « Il y a une conversion locale de la violence en formes sociales plus ‘avancées’ de l’exploitation – plus ‘civilisées’, et éventuellement plus ‘productives’. Mais c’est au prix, en fait, de son déplacement ou de sa délocalisation. […] Il ne s’agit pas tant historiquement de supprimer radicalement la cruauté (même si des normes juridiques nationales et internationales en principe la bannissent) que de la cantonner dans une ‘périphérie’ plus ou moins large. » Les mille milliards d’animaux sensibles tués tous les ans (dissimulés derrière les murs opaques des abattoirs et dans les océans) inutilement pour notre alimentation en témoignent.

Par conséquent, le vivant (non-humain-occidental) serait en quelque sorte le souffre-douleur de la mégamachine thermo-industrielle. La contraposée de cette proposition est l’idée suivante : renoncer à anéantir le vivant détruirait la société occidentale en générant une résurgence des violences rivales entre les membres de cette civilisation. C’est, sans doute, la raison pour laquelle le chirurgien multi- millionnaire Laurent Alexandre avise : « Aurélien Barrau ne propose ni plus ni moins que le suicide de l’Occident. » La brutalité systémique (externe) serait indispensable au maintien de nos ententes « cordiales » (internes). Sociologue, Philippe Braud surenchérit, en contredisant fermement Pinker :

« Selon [Charles Tilly], à l’échelle du monde entier, le taux des victimes de la violence (par million d’habitants) atteignait 90 morts au milieu du XVIIIe siècle, 150 au milieu du XIXe siècle et plus de 400 au XXe siècle. La tendance serait donc à l’aggravation. »

« [Plutôt] banalisé dans la vie politique moderne, le bouc émissaire devient le responsable désigné d’actes répréhensibles ou dommageables. [Aussi,] plus la diabolisation du bouc émissaire est intense, plus les violences tendent à s’exercer sans freins ni lois. […] Rituel majeur des religions, le sacrifice unit les membres du groupe dans le meurtre commun d’une victime que l’on croit, ou feint de croire, responsable de tous les malheurs subis et de toutes les menaces potentielles. »

La mention de l’aspect religieux est fondamentale, Dieu déclarant dans la Genèse : « Dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tout animal qui se déplace sur la Terre. » Cette désignation du vivant comme bouc émissaire parcourt toute l’histoire de l’Occident (judéo-chrétien). Sans dresser un panorama exhaustif, citons Descartes : « [Nous devons] nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. » Plus récemment, la philosophe Géraldine Muhlmann énonçait : « La nature est dangereuse… Nous devons nous en protéger. » En la dézinguant, visiblement. Mais la violence de l’Occident s’exprime aussi à l’encontre des peuples colonisés. Marc Crépon se montre clair : « L’Europe s’est fait le porte-drapeau [des valeurs humanistes] en même temps qu’elle les piétinait dans ses colonies. [En d’autres termes, afin de] ‘progresser’, sur le plan de la culture, les sociétés dites ‘civilisées’ ont besoin, en permanence, d’inventer de nouvelles formes de domination et d’exploitation. L’impérialisme et le colonialisme n’ont pas d’autre explication. » Un colonialisme qui s’est d’abord exprimé à l’encontre des peuples premiers – d’ailleurs systématiquement renvoyés à « la nature », à l’image des femmes. Membre de la nation Kwakwaka’wakw, Gord Hill raconte :

« Pendant le XVIe siècle, on estimait à seulement 100.000 le nombre d’émigrant(e)s européen(ne)s en Amérique. Leurs effets furent toutefois incroyables. Au cours de la même période de 100 ans, les populations autochtones sont passées de 70-100 millions à près de 12 millions. La nation Aztèque à elle seule a passé de 30 à 3 millions en 50 ans seulement. Le seul mot qui pourrait décrire une telle décimation est génocide : l’holocauste des Amérindiens. […] Les Amérindien(ne)s, tout comme celles et ceux du Canada, étaient perçu(e)s comme des obstacles à détruire sur le chemin du profit. […] Les mouvements autochtones furent les cibles d’assassinats, massacres, destructions de communautés et de tactiques de la terre brûlée. Les chefs, perçus ou véritables, étaient capturés et exécutés. Ils étaient écartelés, décapités et brûlés vifs. »

Et cette brutalité invisible en Occident perdure aujourd’hui : « Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le colonialisme et le néocolonialisme occidentaux ont causé la mort de 50 à 55 millions de personnes. » En ce sens, pour Lévinas : « Le racisme, l’impérialisme et l’exploitation demeurent impitoyables. » D’où cette sentence émise par Frantz Fanon : « Le colonialisme […] est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence. » Ou une plus petite, si elle est adéquatement ciblée – nous y reviendrons… En tous les cas, l’historien Chandan Reddy et le philosophe Bertrand Ogilvie corroborent : « […] La prétention de l’État-nation de garantir l’absence de violence dépend de son déploiement systématique de violence contre des peuples perçus comme non normatifs et irrationnels. » Ici, « on peut dire que la logique contemporaine du marché est une logique d’extermination indirecte et déléguée. » Günther Anders résume : « Ce qui est aujourd’hui, à tort, appelé la paix est le prolongement ou la poursuite de la guerre par d’autres moyens. »

Il va par ailleurs de soi que le groupe constitué qui déploie sa violence sacrificielle a tendance à se replier sur lui-même, d’où une capacité à accueillir des réfugiés ukrainiens (qui font partie du même bloc civilisationnel), mais pas des exilés africains. L’équipe « Frontexit » donne un exemple :

« Les politiques migratoires n’empêchent pas les gens qui le veulent de partir. Mais elles les poussent à prendre des voies de plus en plus dangereuses. La construction de murs, le développement de moyens militaires pour le contrôle des frontières et la tentative de blocage des personnes migrantes avant qu’elles aient quitté leur pays occasionnent chaque année des drames humains. Plus de 3500 personnes se seraient noyées ou auraient disparu en tentant de traverser la Méditerranée en 2014. »

Marc Crépon complète sur ce thème : « Quand des dizaines de milliers de gens fuient la guerre en Irak ou en Syrie et demandent asile, c’est une violence terrible. Ils ne demandent pas des conditions de confort meilleures, ils fuient parce que leur vie est en danger. Ce qu’ils demandent, c’est l’asile. Quand nous ne sommes pas en mesure d’offrir cet asile, nous dupliquons la violence. Il importe de le savoir et de le reconnaître. » C’est, peu ou prou, ce à quoi encourageait l’écrivain Aimé Césaire :

« [En premier lieu,] il faudrait étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Viet- Nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et ‘interrogés’, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent. »

Or cette brutalité systémique est aujourd’hui vivement critiquée par une partie de la population, au sein même de l’Empire, tant et si bien qu’une férocité se déchaîne petit à petit contre ces fauteurs de trouble. En sus, une frange minimale de la population, que le sociologue Nicolas Framont appelle la « bourgeoisie », a fait sécession, utilisant sa richesse pour s’accaparer le pouvoir. Manuel Cervera- Marzal, également sociologue, dénonce (entre autres) cette dérive oligarchique et la violence qui en découle – mais qui demeure insuffisante pour dissoudre notre civilisation mortifère :

« […] Avant la répression, il y a la contestation, et avant la contestation, il y a les injustices. [Par là même,] la violence n’est pas ce qui menace les sociétés autoproclamées ‘démocratiques’. Elle est leur fondement. Violence de l’État qui soumet les gouvernés à une clique de gouvernants. Violence du capital qui exploite le travail d’autrui afin de permettre à une minorité de profiteurs de se vautrer dans le luxe et l’obscénité. Violence du patriarcat qui tue tous les jours, quand le féminisme n’a jamais tué personne. Violence des bons vieux réactionnaires de la Manif pour tous qui oublient que Jésus avait deux papas et qu’une paire de mères vaut cent fois mieux qu’un père de merde. Violence de la police, à en crever les yeux. Violence raciste, qui accompagne souvent celle de la police. »

Pour l’heure, le ciment sacrificiel résiste très bien à notre propension auto-destructrice. Pourquoi ? D’une part parce que nous vivons dans l’abondance (ce qui explique, sans l’excuser [!], une immense apathie), et d’autre part parce que la plupart des individus consent aux violences évoquées – non pas à cause d’un « déni démocratique » et d’un endoctrinement empêchant de « penser librement », mais en raison de valeurs désespérément enkystées, car fédératrices. Lisons (longuement) Marc Crépon :

« La violence n’est pas une question abstraite et théorique. C’est très concrètement que, partout dans la société, des hommes et des femmes qui se sentent exclus, abandonnés, exposés à une aggravation durable de leurs conditions d’existence en font l’expérience. […] Comment ne pas dire un mot des suicides récurrents qui frappent le monde agricole ? Comment admettre qu’on ne s’en alarme pas, ni ne s’en indigne davantage ? Pour le résumer d’un mot, ces gestes de désespoir sont le symptôme le plus irrécusable d’une situation inacceptable qui ne devrait plus être tolérée. […] Des décisions sont prises, administratives et politiques, des directives s’imposent, des cours sont imposés, des prix sont fixés qui affectent directement leurs conditions d’existence. Et parce que ces décisions ignorent (ou font mine de ne pas voir) les difficultés qui en résultent, elles transforment ces conditions en ‘conditions d’inexistence’. Voilà […] la réification. Il en résulte, pour celui qui la subit, le sentiment de ne pas exister, aux yeux du pouvoir, des autorités (de tous ceux qui décident à sa place), d’être tenu, en d’autres termes, pour quantité négligeable. Cette inexistence, c’est le comble de la violence […]. » « Chaque fois que j’accepte ou que je ferme les yeux sur une certaine forme de violence, malgré moi, j’y consens ».  « [Dès lors,] on appellera consentement meurtrier tout accommodement avec la mort violente, toute accoutumance au meurtre, toute transaction, en réalité intenable, avec les principes qui devraient en exclure la moindre acceptation qu’elles qu’en soient les victimes. […] On pourra invoquer autant qu’on voudra la finitude de nos facultés pour en rendre raison, ces manquements n’en seront pas pour autant effacés – et il sera toujours vain et un peu facile de s’en servir comme excuse pour expliquer qu’il ne saurait en aller autrement. Ne rien faire, ne rien dire, s’interdire de ressentir, parce que rien ne changera jamais (voilà le plus difficile à admettre), c’est toujours un peu consentir. ‘On n’y peut rien’ ; ‘C’est comme ça’ ; ‘Le monde est ainsi fait’ ; ‘À quoi bon !’ Autant d’énoncés qui reviennent au même qu’un crédit donné à la violence. [En sus,] d’aucuns diront sans doute que toute consommation de viande ou de poisson, dans la mesure où elle implique la mort d’un animal, relève d’un ‘consentement meurtrier’. Rien n’interdit de soutenir une telle hypothèse […]. »

La boucle est bouclée. À ce stade, cette vile approbation peut en partie s’expliquer par la nécessité perçue de pérenniser la civilisation, ce qui n’enlève rien à l’obligation de la dépasser si nous voulons à la fois cesser de martyriser le monde entier et garder une planète viable. Comment ? En retournant la violence contre les symboles vivants de l’Occident écocidaire. Cette contre-violence, chirurgicale, pourrait désagréger le ciment civilisationnel et préserver les non-humains restants, les colonisés et… les Occidentaux eux-mêmes.

Lire la version complète avec les notes et références bibliographiques.