Peut-on tomber physiquement amoureuse d’une forme architecturale et entretenir avec elle une relation jusqu’à la séparation ? C’est exactement le genre d’expérience que Sophie Poirier a vécue avec un immeuble installé à même la plage sur la côte Atlantique. Son roman Le Signal – du nom de ce lieu étonnant – est passionnant.

35 est la somme des cubes des deux premiers nombres premiers : 23 + 33. Je le note, sans être certain d’en tirer quoi que ce soit d’utile pour avancer dans ce travail qui occupe une bonne partie de mes journées en solitaire : en passeur, en veilleur, à l’écoute, à l’affut, ce qui peut sembler relativement absurde tant ce travail s’accomplit en dehors de toute attente (ou si discrète – même s’il y a de belles surprises). Mais ce qui compte avant tout, c’est d’entretenir un sens de l’ouverture qui permet çà et là quelques échanges vivants, même si le plus souvent esquissés en pointillés, et troués de silence : précieux viatique qui conduit le guetteur à ne pas abandonner la partie.

On pourrait dire que c’est l’histoire d’une robe : la robe de princesse dont toute petite-fille se doit de rêver. Avatar de celles qui firent pleurer Peau d’Âne ou que les fées de la belle au bois dormant coloraient d’un coup de baguette magique, une robe de mariée trône pendant toute la représentation sur le plateau de Lacrima, au cœur de toutes les conversations, au centre de toutes les préoccupations : elle en est le fil, blanc, le motif central et obsédant.

« L’éternelle question ‘la fin justifie-t-elle les moyens ?’ n’a pas de sens en soi. Le seul vrai problème […] est de savoir si telle fin justifie tel moyen. » Saul Alinsky

Aux yeux du philosophe Marc Crépon, l’État est violent par essence, et la non-violence utopique : « À l’origine de tout régime politique, il y a toujours de la violence. Pour savoir quelle est, de deux formes de violence, la plus légitime, nous devons en appeler à un principe qui transcende le droit, qui est celui de la justice. Autant dire que la paix, la non-violence n’existent que dans les intentions d’autant plus sujettes à caution qu’elles ne sont elles-mêmes pas dépourvues d’ambiguïtés. »

Il est toujours intéressant de lire un roman des années après sa publication, alors que le contexte de sa parution a changé : Le Cercle de Dave Eggers est sorti en 2013 — 2016 en France dans une traduction d’Emmanuelle et Philippe Aronson. Si le livre était présenté comme un texte dystopique, il montre aujourd’hui toute son acuité d’alors et il garde toute sa pertinence littéraire face à l’actualité récente. Il n’est plus une alerte mais la description, acide et aiguë, d’un monde contemporain gouverné par les algorithmes et un impératif de transparence, menant à toutes les dérives éthiques et les systèmes techopolitiques autocratiques.

Vendredi 31 janvier 2025. Selon la tradition (qui m’indiffère au demeurant), on a encore toute la journée pour souhaiter une bonne année à celles et ceux qu’on croise, qui nous sont chers, qu’on aime d’amour ou d’amitié non feinte, que l’on salue par obligation, qui étaient loin quand minuit a sonné il y a un mois et à qui on n’a pas envoyé de sms expéditif à l’heure fatidique… D’ailleurs, pourquoi se contenter à adresser des vœux à un cercle parfois restreint ? Quelle sorte d’être humain est-on si on élude d’emblée des personnes qui ne demanderaient pourtant qu’un petit geste, une attention généreuse pour égayer une fois l’an leur existence méprisable ? Par altruisme (ou par désœuvrement), on se doit de ne pas exclure ceux qu’on apprécie guère ou que l’on déteste simplement.

Le roman d’Abdellah Taïa, Vivre à ta lumière, a comme figure centrale Malika : personnage de mère, de femme marocaine. En même temps que ces identités immédiates, individuelles, cette figure condense un réseau de dimensions et relations plus larges : la colonisation, les rapports de pouvoir, les strates de la société marocaine d’hier et d’aujourd’hui, celles d’un psychisme pluriel, obsessionnel, complexe, écartelé.

The Gypsy Faerie Queen s’ouvre sur quelques notes fragiles, au piano d’abord, auquel s’adjoint l’esquisse d’une mélodie très simple au violon. Cette ouverture semble nostalgique, étrangement belle – une possibilité naissante, une existence nouvelle qui se décide à être. Ou le retour d’un souvenir lointain comme une voix d’enfant. La musique a été composée par Nick Cave, le texte est écrit par Marianne Faithfull.

Un masque, dans notre imaginaire, s’anime de diverses manières. En premier lieu, il renvoie au monde du Jeu, du théâtre, celui de la Tragédie ou de la Comédie. Il est un instrument par lequel on se dissimule, se dédouble. Il peut également appartenir au registre de la ruse. On connaît la célèbre maxime cartésienne, larvatus prodeo, « j’avance masqué »… Dans Le masque de Hegel, nous entrons dans un tout autre monde, celui qui sépare la vie de la mort, qui marque de son empreinte le visage d’un mort, ou qui reflète pour les vivants, le visage de la mort. Nous sommes davantage face à un memento mori. Le masque prend la place du crâne. To be, or not to be, se répète-t-on.

Jai souhaité que Claudio soit séduisant, afin de ne pas cantonner Marianne dans un rôle d’épouse subissant un mariage arrangé, mais comme affirmant son indépendance. Elle va se révolter, et la victime expiatoire de l‘intrigue ne sera pas une femme mais un homme. Aucun des personnages ne se trouve au même endroit de lamour. Octave est un addict solitaire, tandis que Cœlio est un homme empêché (Philippe Calvario).

Du Fil à retordre, le nouveau roman de Michelle Gallen vient de paraître aux éditions Joëlle Losfeld. Situé en 1994 dans une petite ville d’Irlande du Nord, juste avant les accords de paix, il raconte l’été de trois jeunes filles pressées de partir pour l’université, et qui travaillent à l’usine pour financer leurs futures études.
Michelle Gallen a accordé une interview en français à sa traductrice, Carine Chichereau.

En 1857, dans l’Utah, une femme et son fils sont en quête d’un guide pour les conduire en Californie à travers des contrées hostiles. Sur le quai d’une gare-terminus (les rails vers l’ouest s’arrêtent quelques mètres plus loin), Sarah et Devin s’impatientent de ne pouvoir continuer leur chemin vers l’Ouest, dans une urgence qui sonne comme une fuite.

Il pourrait s’agir d’un livre d’Euclide mais il est signé Marie de Quatrebarbes. Ça pourrait être un livre d’un physicien-philosophe de l’Antiquité, mais c’est un livre de poésie. Ce serait un livre de grammaire autant qu’une poétique, une écriture autant qu’un rapport au monde – un nouveau monde, un monde nouveau dans ce monde.