« L’éternelle question ‘la fin justifie-t-elle les moyens ?’ n’a pas de sens en soi. Le seul vrai problème […] est de savoir si telle fin justifie tel moyen. » Saul Alinsky
Aux yeux du philosophe Marc Crépon, l’État est violent par essence, et la non-violence utopique : « À l’origine de tout régime politique, il y a toujours de la violence. Pour savoir quelle est, de deux formes de violence, la plus légitime, nous devons en appeler à un principe qui transcende le droit, qui est celui de la justice. Autant dire que la paix, la non-violence n’existent que dans les intentions d’autant plus sujettes à caution qu’elles ne sont elles-mêmes pas dépourvues d’ambiguïtés. »
Étienne Balibar abonde : « Le débat avec la ‘violence’ sous ses différentes formes (aussi bien objectives que subjectives) est essentiellement sans fin. C’est pourquoi, au fond, il n’y a pas de non-violence. » Or, Philippe Braud, politiste, aurait presque tendance à s’en réjouir : « [Même les théoriciens de la non- violence] doivent admettre l’impossibilité d’une non-violence absolue. Heureusement d’ailleurs, car il est des violences légitimes et souhaitables : ne serait-ce que celle qui s’élève hardiment contre des massacreurs. » Au passage, les non-violences de Gandhi et de Luther King étaient « offensives » et respectivement imbriquées aux actions (violentes) de Bhagat Singh et du BPP (puis de la BLA), au grand dam des non-violents dogmatiques… On ne rappellera de surcroît jamais assez que Mandela a fabriqué des bombes pour libérer les siens, ce geste (violent) ayant pour objectif de contrecarrer une violence infiniment plus grande, celle de l’Apartheid. En conséquence, Philippe Braud statue : « Si l’inhumanité et la déraison caractérisent si souvent le recours à la violence, ces traits peuvent aussi se trouver inversés… » La doctrine non violente apparaît ainsi comme une réponse de privilégié·es. Voilà très probablement pourquoi Jacques Derrida énonçait que « la non-violence est, en un sens, la pire des violences. » Et Maurice Merleau-Ponty de résumer :
« […] Nous n’avons pas le choix entre la pureté et la violence, mais entre différentes sortes de violence. La violence est notre lot en tant que nous sommes incarnés. […] La violence est la situation de départ commune à tous les régimes. La vie, la discussion et le choix politique n’ont lieu que sur ce fond. Ce qui compte et dont il faut discuter, ce n’est pas la violence, c’est son sens ou son avenir. Et la violence révolutionnaire doit être préférée parce qu’elle a un avenir d’humanisme. »
1 Je dirais même « un avenir » tout court… tant la situation écologique semble désespérée : 7 limites planétaires sur 9 sont d’ores et déjà franchies, la 6e extinction massive (1e extermination) du vivant est 1000 à 10000 fois plus rapide que les précédentes et l’ONU affirme que l’espèce humaine est en situation de « menace existentielle directe ». C’est la raison pour laquelle Léna Lazare prétend que pour les Soulèvements de la Terre, « la violence [sous forme de blocages, d’occupations et d’actions de ‘désarmement’] est une réaction à une violence beaucoup plus grande… » De facto, l’archevêque Dom Helder Camara rappelle qu’une action violente doit toujours être jugée à l’aune de la violence (parfois extrême, voire paroxystique) qu’elle entend combattre – et non en tant que telle :
« Il y a 3 sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’Hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie que de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »
Ainsi, dans un pays comme la France, la violence institutionnelle se manifeste de plusieurs façons. À ce propos, Manuel Cervera-Marzal détaille : « […] La violence est le fondement même du régime politique et du système économique dans lequel on vit. […] La violence institutionnelle, en France, [c’est par exemple qu’il] y a deux millions de logements vacants en bon état et que ce soir, il y a cinq cents enfants qui vont dormir dans la rue. » Accusé de soutenir des « gilets jaunes » ayant défoncé le portail d’un ministère à l’aide d’un Fenwick, l’avocat Juan Branco surenchérit : « […] Casser une fenêtre, c’est de la violence ?! Mais par contre, quand vous détruisez des vies au quotidien, quand vous demandez de travailler deux ans de plus à des millions de personnes d’un coup pour essayer de financer le trou que vous avez créé dans les finances publiques en vue d’alimenter ceux qui vous ont propulsé au sommet de l’État, ce n’est pas de la violence ? »
2 Journaliste, Claire Nouvian souligne que dans l’objectif de protéger les intérêts de multinationales écocidaires, l’État français dérive derechef « vers une forme de ‘pseudo-fascisme’ : ce gouvernement est corrompu. » Puis, elle fait le lien avec la dévastation écologique et interroge : « La violence est de quel côté ? […] Quand Total déloge des populations et détruit notre planète, c’est violent ! »
À l’échelle globale, le constat est identique (si ce n’est pire), « les 1% les plus riches émettant plus de CO2 que les 66% les plus pauvres (5 millards de personnes) », « 8 hommes possédant [en outre] autant que la moitié de la population mondiale. » Dès lors, Bernard Arnault a beau jeu de sauver des vigognes – pour leur voler leurs poils –, Bill Gates de développer des vaccins – en partie pour faire de l’optimisation fiscale – et Elon Musk de « sauver de nombreuses vies en Caroline du Nord » en mobilisant ses satellites Starlink – dixit Donald Trump… Ces multi-milliardaires tuent le monde. Il faut, de fait, intégrer à leur bilan les coûts écologiques, néocoloniaux et symboliques de leur être- au-monde, et pas seulement leurs relatives bonnes actions, puis cesser de les aduler, de les idolâtrer. À dire vrai, il est plus que temps de mettre fin à la brutalité des « patriarches de l’Anthropocène », selon l’expression du philosophe Glenn Albrecht, qui spécifie à ce propos : « […] Cette période sera indéniablement conflictuelle. Il faut nous préparer à l’éventualité de la violence. […] Si la résistance symbolique, symbiotique et le dialogue échouent, alors la guerre conventionnelle pour protéger la vie s’avérera nécessaire. » D’où la question suivante : doit-on attaquer les biens et/ou les personnes ? La seconde possibilité fait frémir dans les rangs des écologistes, au point que tout débat sur ce sujet est devenu tabou au sein des cercles militants. Mais là encore, une déconstruction de nos croyances et, en l’occurrence, de cette dichotomie fallacieuse, se révèle indispensable et salutaire.
Françoise d’Eaubonne plante le décor : « Les attentats devraient être considérablement améliorés, en ne visant que des points de rupture précis du front ennemi, en économisant au maximum les vies humaines des personnes non concernées, en n’employant la prise d’otage qu’à bon escient et jamais avec n’importe qui, et en utilisant des moyens destructifs ou informatifs les plus hautement qualifiés pour supprimer les coupables les plus évidents […]. »
3 Mère de l’écoféminisme, d’Eaubonne ne faisait clairement pas que poser des bombes. Elle invitait très distinctement à attaquer des personnes pour mettre fin à l’écocide. Que nous le voulions ou non, l’écoféminisme est donc d’abord et avant tout un projet de résistance armée, motivé par deux réalités indéniables : des vivants humains et non humains meurent en masse présentement ; les Occidentaux eux-mêmes sont menacés à terme par la destruction des conditions d’habitabilité de la Terre. La plus grande violence n’est pas la contre-violence (quelle qu’elle soit), mais bien la brutalité systémique et l’inertie de la mégamachine. Quant à celleux qui en douteraient toujours, Paul Jorion (sociologue et économiste ayant prédit la crise des subprimes dès 2004) les avertit : « Quand il y aura un milliard de migrants qui vont venir dans des pays qui ne sont pas disposés à les accueillir, les tensions vont augmenter et on n’aura pas détruit les arsenaux nucléaires. Et, à mon sens, ils seront utilisés un jour ou l’autre. Une guerre thermonucléaire, en plus d’une température qui augmente de 4°C […], c’est la panacée universelle pour remplacer l’humanité par autre chose. »
Le pire c’est de ne rien faire, non pas dans l’absolu, mais de ne rien faire pour empêcher l’Occident de détruire la vie. De fait, Aurélien Barrau soutient que « jamais un système n’a subi une révolution organisationnelle sans qu’il soit empêché de fonctionner. » Changer de métier, cultiver un potager, lutter pour clore une usine polluante, c’est très bien, mais (pardon) ça n’entrave pas la mégamachine. La priorité doit être l’efficacité tournée vers un seul but : mettre fin à la guerre généralisée contre les êtres vivants, en employant des tactiques violentes si nécessaire, sans se mettre de barrière.
Il est dès lors crucial d’intégrer que la violence contre les biens ou contre les personnes représente un débat stérile. À cette fin, revenons, en premier lieu, à une définition proposée par Marc Crépon : « […] Est violente toute action qui porte atteinte à l’intégrité physique ou psychique d’un individu ou d’une communauté d’individus (parce que cette violence consiste toujours à rompre le crédit que nous avons besoin de mettre dans notre rapport au monde, aux autres, au temps ou à l’espace, pour rendre la vie vivable). » La violence peut, par suite, être physique et/ou psychologique. Psychiatre, Liliane Daligand affirme même que la seconde, par sa réification, est souvent pire que la première : « […] La violence psychologique est la forme de violence la plus fréquente, la plus destructrice, la plus difficile à supporter. […] Par la violence psychologique, [les victimes] n’existent plus. »
4 Si la violence psychologique est moins réprimandée que la violence physique, c’est probablement parce qu’elle est bien plus difficile à monitorer… Mais les faits sont là : les plus grandes violences ne viennent pas (toujours) d’agressions physiques. Perdre un être cher est, par exemple, infiniment plus douloureux que de recevoir un bon coup de poing. De même, beaucoup préféreraient se faire casser la jambe plutôt que de voir la maison pour laquelle ils ont travaillé toute leur vie prendre feu. Ainsi, non seulement la frontière est poreuse, mais il est fréquent que la violence envers un bien soit plus grave que celle envers une personne. C’est pourquoi certain·es activistes attaquent des symboles :
« […] Tu peux attaquer les biens ou les personnes… La violence sur les biens, ça fait mal à qui ? Aux assureurs qui doivent payer la vitrine brisée, aux propriétaires qui sont des banques ultra-richissimes. Donc, en gros, tu attaques des symboles, tu les obliges à dépenser de l’argent – ce qu’ils n’aiment pas –, donc ils sont obligés de muter et c’est tout bénef : tout est positif là-dedans. De l’autre côté, tu as la violence sur les personnes. Qui aujourd’hui fait la violence sur les personnes ? Qui blesse, qui mutile, qui éborgne ? C’est les gilets jaunes ? C’est les black blocks ? Non… C’est la police française. »
Manuel Cervera-Marzal complète le propos (lucide) d’Alain Damasio : « […] Il est malhonnête de dire que quand quelqu’un casse un bâtiment c’est une espèce de rage aveugle sans aucune rationalité politique, alors que ce qui est cassé ce sont des symboles. Quand on casse une banque, on s’en prend à un symbole du capitalisme. » En clair, si la violence peut résulter de la colère, elle peut aussi être gage de réflexion, et même de sagesse. De plus, Arthur Keller souligne que « stopper la destruction et contrer la violence inouïe de cette civilisation est une question de légitime défense. »
Mais nous pouvons également mobiliser un autre concept, celui de la « non-assistance à personne en danger ». Assurément, si j’assiste au viol d’une femme et si ma non-violence dogmatique m’invite à ne pas réagir, je suis complice de cette agression sexuelle. Il en va de même à grande échelle : j’ai beau pratiquer l’écriture inclusive et ne jamais avoir agressé quiconque, si je ne suis pas violemment anti-patriarcal, je cautionne funestement ce système délétère, d’une façon ou d’une autre.
Militante féministe et philosophe, Angela Davis ajoute : « Dans une société raciste, il ne suffit pas d’être non raciste… Il faut être antiraciste. » Là encore, si une personne racisée est menacée comme George Floyd et si en tant que non-violent je ne fais rien pour le sauver, je collabore (au sens le plus vil du terme) avec les policiers qui le mettent à mort… Plus largement, il faut violemment s’opposer au racisme structurel, et non se contenter de dire : « Je ne suis pas d’accord. »
5 Dernier exemple : dans un abattoir, beaucoup d’humains (y compris parmi les carnistes !) agiraient violemment pour empêcher que les bêtes soient assassinées dans d’atroces souffrances… Et pourtant, personne n’est violent contre le spécisme : nous sommes végétariens voire véganes, mais ça ne suffit pas. Nous devons impérativement lutter violemment contre cette injustice et contre toutes les autres. Dans le cas contraire, en résumé, nous sommes dans le « consentement meurtrier » : « Chaque fois que je ferme les yeux sur une certaine forme de violence, malgré moi, j’y consens. » (Marc Crépon)
Attaquer des objets pouvant paradoxalement être plus violent (indirectement) que d’assassiner des humains (directement), il faut se montrer stratège. L’or noir étant le sang de l’économie (« 98% des moyens de transport utilisent du pétrole »), enrayer son approvisionnement engendrerait sans doute l’arrêt cardiaque du système et « des guerres, maladies et famines, qui sont historiquement les trois façons de mourir en masse. » Mais à terme, ces calamités seront bien pires si nous ne faisons rien !
« […] Il ne suffit pas d’identifier un adversaire pour justifier contre lui l’emploi de la force. Il faut que cet adversaire incarne une menace ou un mal extrême » explique Philippe Braud. Je crois que l’annihiliation du vivant représente une « menace » ou un « mal extrême » suffisant pour que l’usage de la force soit justifié. Albert Camus, que l’on présente à tort comme un pacifiste absolu, notifiait à ce propos : « […] L’action révoltée authentique ne consentira à s’armer que pour des institutions qui limitent la violence, non pour celles qui la codifient. » Entendre « pour la résistance écologique et non pour la civilisation thermo-industrielle. » Jean-Paul Sartre embraye : « L’arme d’un combattant, c’est son humanité. Car en ce premier temps de la révolte il faut tuer : abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre. »Voilà qui siérait tout à fait, semble-t-il, à l’office de la nation Mohawk : « […] Maintenant que la guerre nous est imposée, nous abandonnerons nos coeurs et nos âmes à la guerre et nous combattrons de toutes nos forces… […] Aucun joug ni l’oppression du gouvernement blanc ne peut nous contenir. Nous sommes libres. » Conclusion, de Günther Anders : « […] Rester aujourd’hui mesuré et civilisé serait non seulement faire preuve de nonchalance, mais ce serait aussi une marque de lâcheté, cela reviendrait à trahir les générations futures. […] C’est d’ailleurs pourquoi je déclare, avec douleur, mais détermination, que nous n’hésiterons pas à tuer les hommes qui, par manque d’imagination ou de cœur, n’hésitent pas à mettre l’humanité en danger et à se rendre ainsi coupables d’un crime contre elle. »
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