Il pourrait s’agir d’un livre d’Euclide mais il est signé Marie de Quatrebarbes. Ça pourrait être un livre d’un physicien-philosophe de l’Antiquité, mais c’est un livre de poésie. Ce serait un livre de grammaire autant qu’une poétique, une écriture autant qu’un rapport au monde – un nouveau monde, un monde nouveau dans ce monde.
Les éléments est tout cela à la fois – « mais » est aussi un « et » –, et donc autre chose encore, d’autant plus que le livre est mobile, fait de mouvements, déplacements, reprises, échos, d’agencements répétés et déplacés. Le livre se déploie en se déplaçant, en bougeant son centre qui n’est plus un centre, qui serait plutôt une sorte d’attracteur mobile qui à chaque fois entraine avec lui et recompose les éléments qu’il implique. Un mouvement tourbillonnaire plutôt qu’une ligne droite.

On ne dira pas – même si on le dit – que Marie de Quatrebarbes écrit au sujet de la nature ou du monde : ce sont des objets trop massifs, trop généraux, impliquant une forme de totalité. Les objets privilégiés sont du type « mer » : non la mer comme totalité et identité, uniformité et cohérence, mais comme énigme et pluralité, la mer comme un objet qui échappe à la catégorie d’objet puisque la mer inclut des choses cachées « dans le mouvement des vagues », que « Sous l’eau tout se complique », que de toute façon « la forme passe en autre chose », et ce d’autant plus en ce qui concerne la mer traversée d’une « pulsion qui la pousse […] à redessiner ses frontières ». La mer est « une fiction que la profondeur dissout ».
Ce qui vaut pour la mer vaut pour tout objet dont il est question : le sable, la fleur qui est moins fleur qu’ensemble de pétales et endroit et envers du pétale, le fleuve qui devient mer, le vent, la cendre, le sol « mou, friable », etc. C’est ce type d’objet qui intéresse Marie de Quatrebarbes, des « objets » définis par leur peu ou absence d’identité, par leur pluralité interne, par leur porosité, leur existence paradoxale qui implique une sorte de non-existence, un mouvement par lequel ils sont aussi autre chose que ce qu’ils sont. Des quasi-objets entre forme et effacement de la forme, entre présence et absence, actuel et virtuel.
Dire « la mer », « la nature », « le monde », serait en rester au niveau du langage, là où les mots désignent des genres, comme le soulignait Bergson, là où la fiction du langage contraint à ne pas percevoir ou dire ce qui est. Le langage est ici un obstacle, mais par le langage il est aussi possible de contourner celui-ci, de le traverser, le pulvériser : c’est l’écriture, c’est la poésie.
La condition première est un autre type de rapport à ce qui existe, un rapport défini comme contemplation, observation : une relation dépendante d’un regard qui s’attarde, ne reconnait pas immédiatement, qui défait et dissémine, qui parcourt la pluralité interne des choses et analyse, décompose, descend jusqu’à l’élémentaire (« Que ce verre se décompose et perde sa consistance »).
Marie de Quatrebarbes serait ici proche de l’idée de fragment telle qu’on la trouve dans le travail d’Emmanuel Hocquard. Dans Les éléments, le monde, la nature, l’objet deviennent un ensemble de fragments qui existent pour eux-mêmes, sans composer une totalité, sans rapport avec une finalité ou une idée ordonnatrice, saisissable et reconnaissable, pensable, éléments fragmentaires qui tendent à échapper à la possibilité du langage et des genres, au pouvoir de nomination. « […] je passe mon temps sur le rivage à contempler l’immense étendue d’eau qu’on appelle la mer » : ici, le mot qui nomme vient après la perception première traduite en une description vague qui ne rattache pas ce qui est vu au connu, à l’utile, ni immédiatement au nom (« immense étendue d’eau ») ; dans cet énoncé, le nom est d’abord ce qui est plaqué sur la chose mais qui appartient au commun, au collectif, plus qu’il ne dit la perception effective, singulière (« qu’on appelle la mer »).

Les éléments est une expérience de pensée et de perception, un livre de la sensation dans lequel le monde, la nature, les objets se dissolvent, sont réduits à des éléments, à un monde – qui n’est plus un monde – d’éléments détachés, agencés et désagencés, mobiles comme les atomes épicuriens (« Pas un bol, pas une amphore brisée qui ne revienne au sable et ne le recompose de ses mille milliers de particules »). Le « détail » devient « principal », selon le titre de la première partie du livre. Et on pensera aussi à la sensation telle qu’analysée par Gilles Deleuze dans son livre sur Francis Bacon, Logique de la sensation.
La catégorie « livre » est problématisée. Les éléments est composé de cinq chapitres relativement indépendants les uns des autres, chaque chapitre étant constitué de plusieurs parties, chacune de celles-ci étant divisée en une série de paragraphes – qui ne sont pas des paragraphes – brefs, de quelques lignes, parfois une seule. Chacune de ces parties commence par une majuscule et se termine par un point, un point d’interrogation, un signe de ponctuation qui signifie la fin de la partie. Chacune de ces parties tend ainsi vers la phrase, à être une phrase, sauf que la phrase ainsi signifiée y est divisée en morceaux de quelques lignes qui fractionnent la « phrase », la quasi-phrase, la décomposent en éléments plus ou moins homogènes, tendant vers la juxtaposition plutôt que vers le déroulement d’une ligne cohérente (« Le sable est formé de morceaux »). Dans Les éléments, la phrase, le livre, le chapitre sont caractérisés par une forme de tension entre l’unité et la pluralité, entre la cohérence et l’incohérence, entre l’identité et la dissémination.
La phrase est une quasi-phrase qui juxtapose des morceaux, des fragments qui échappent volontiers à une totalité, phrase composée par cette hétérogénéité, par une tendance à former un ensemble discontinu, mobile, à la frontière entre sa possibilité et son impossibilité, en mouvement, donc. Il en va de même de chacune des cinq parties du livre comme pour leur articulation entre elles. Le livre expose sa division interne, sa nature fragmentée, sa pulsion morcelante, son incohérence – et le mouvement tout aussi pulsionnel qui compose ses parties élémentaires, qui tend à les réunir sans supprimer l’autre tendance, la dispersion. Les éléments n’est pas un livre, il tend à échapper à l’unité du livre : livre pluriel fait de tensions contradictoires – Éros et Thanatos, si on veut –, qui agence les fragments dont il est composé tout en laissant ses fragments à leur nature fragmentaire. Le livre, le chapitre, la phrase sont comme « un cycle qui ne parvient jamais à fermer sa boucle ».
Les éléments s’écrit à la frontière entre isotopie et allotopie, sur la ligne qui les distingue et les réunit, les fait passer l’une dans l’autre – à la jointure qui distingue et réunit (« la peau est une frontière traversée de signaux contradictoires »). La tendance allotopique est nette, le texte fonctionnant volontiers par juxtaposition et saut, par rupture, agrégation d’hétérogènes : « Autrefois, j’aimais un gouffre qui était une jeune fille » ; « Il regarde au cœur de ses mains les mille yeux briller » ; « Alors elle pleure, la lune, mais son pleur est son rire dans la bouche porte-théâtre d’où s’extrait le vieil homme ». L’énoncé se construit ici par agrégation de disparates, il juxtapose des dimensions, des plans, des champs habituellement distingués. Le divers de la phrase comme du paragraphe, de la partie, est accentué par l’absence de connecteurs logiques, de causalité claire, de relations reconnaissables ou rationnelles. Le principe de connexion régule le texte, la connexion entre hétérogènes, la connexion en elle-même : les segments sont juxtaposés ou accumulés, des dimensions hétérogènes voisinent, les énoncés peuvent se suivre sans rapport objectif, etc.

On soulignera que Les éléments assemble des genres divers, hétérogènes, puisque y coexistent le conte, le récit, la biographie, la philosophie, et bien sûr la poésie – chacun de ces genres étant esquissé, étant repris par un autre ou d’autres, changé par le mouvement du devenir qui l’affecte et l’entraine dans d’autres relations, d’autres logiques, d’autres possibilités, comme on le comprend clairement, par exemple, en lisant la dernière partie du livre, « Digression sur le dehors », qui semble répéter certains éléments de la prose philosophique de Gilles Deleuze mais en déplaçant celle-ci dans le poétique, en la plongeant dans un mouvement qui l’affole et la déforme, à l’intérieur d’une dynamique qui fragmente, morcelle, réduit à l’élémentaire, contraint à la variation.
Une forme d’isotopie existe pourtant, défaisant l’allotopie qui elle-même défait l’isotopie, la cohérence et l’incohérence se mélangeant, s’opposant, se combinant pour composer l’écriture. Cette isotopie est « faible », « vague », ce qui ici n’a pas de connotation péjorative, au contraire. Marie de Quatrebarbes privilégie certains éléments grammaticaux, syntaxiques, stylistiques qui créent à la fois l’isotopie du texte et sa tendance inverse à la dispersion.
Par exemple, tel paragraphe, telle partie sont composés de segments successifs articulés seulement par des virgules qui séparent et relient. Autre exemple : une même fonction que précédemment peut être attribuée au « et » ou à la répétition d’un terme, d’un mot, d’une formule (« il les retire »), d’un champ sémantique, répétition proche ou à distance, l’écriture se faisant variation, reprise et déplacement, comme une combinatoire dont la mobilité serait le principe (« Dans le jardin, le jour de l’enfance, la petite fille, la très petite enfance, se tient à hauteur de tulipes, dans l’enfance »). Autre exemple encore : retour d’un même thème, d’un même « personnage » (la petite fille, l’enfant) mais pris dans des rapports différents, répétition d’un même type d’objet, d’une même logique. Dernier cas de cette liste : le fait simple que les énoncés coexistent dans un « même » paragraphe, dans un « même » livre tend à les unir, même si l’unité qui les relie ne cesse de s’effacer, de se désagréger comme une forme de sable. Le rapport entre isotopie et allotopie tel qu’il est construit dans Les éléments les rend problématiques, inséparables de tensions et mouvements, d’une logique qui implique leur actualisation et leur maintien dans le virtuel – toujours l’articulation à partir de la limite, de la jonction –, qui implique le mouvement entre l’actuel et le virtuel.
Marie de Quatrebarbes n’écrit pas un monde un mais un monde pluriel et mobile, un monde qui est des mondes, réduit à des éléments, des fragments ou morceaux, et dont le principe est le mouvement, la variation, la combinatoire. Le monde n’a pas disparu mais l’unité qui lui était attribuée n’existe plus : il a disparu en tant qu’unité et identité. Dans Les éléments existent moins le monde que telle fleur, tel objet, le sable, le vent – existent des phrases, des énoncés « élémentaires » par lesquels le monde est défait, décomposé, pluralisé, par lesquels il se déforme, se reforme, se déforme sans cesse. C’est le monde de la sensation qui ne connait pas « le monde », qui ne connait que le détail, le morceau, tel détail et tel morceau, qui tend peut-être à totaliser mais qui échoue puisque les parties ne s’organisent jamais complètement en une unité, tout n’existant que selon « un cycle qui ne parvient jamais à fermer sa boucle ». C’est ce monde qu’écrit, que crée Marie de Quatrebarbes : une sorte d’ontologie pluraliste et vitaliste reliable, de manière plus ou moins proche, à Épicure, à Lucrèce, à Emmanuel Hocquard, à Gilles Deleuze…
Le cœur de ce monde est le mouvement et ses conséquences : effacement de l’identité, porosité entre les êtres, les règnes (« les animaux et les algues partagent un genre confus »), les dimensions, mise en avant du devenir, de la rencontre, de la jointure qui à la fois joint et disjoint.

« […] un monde existe à la mesure de l’enfant », écrit Marie de Quatrebarbes, et c’est pour l’enfant que tout est confus, que les êtres ont des relations étranges, que le langage n’est pas premier, que tout est vu comme pour la première fois, que les choses sont aussi des vivants, que les identités sont très vagues. L’enfant, la petite fille est une figure qui revient dans le livre, à différents moments, selon différents contextes, figure qui donne au livre une sorte d’unité, figure prise elle aussi dans des variations – enfant qui est surtout l’enfance, un état plus qu’un âge. Ce sont les sensations de l’enfance, le rapport au monde de l’enfance qui traversent Les éléments, un rapport très élémentaire, condamné à la contemplation puisque l’enfant n’est pas seulement celui qui ne parle pas ou parle mal, c’est aussi celui qui n’agit pas, qui agit maladroitement, ne sait pas saisir, utiliser, s’approprier (« la main n’aspire qu’à caresser »). L’enfance est en rapport avec un monde qui est fragments et morceaux mal raccordés, non raccordés, dont les raccords sont déjà en train de se défaire. C’est le monde de l’enfance, sans totalité, sans unité (et on peut ici penser aux analyses de Deleuze relatives à l’écroulement du lien sensori-moteur dans le néoréalisme italien et un certain cinéma contemporain, au remplacement de l’action par la contemplation, à la place de l’enfant comme figure).
Les sensations et émotions et passions qui constituent le livre sont celles du corps de l’enfance et de la pensée de l’enfance. Il ne s’agit pas pour Marie de Quatrebarbes de mimer un enfant, de faire semblant d’écrire comme un enfant, mais de se situer là où l’enfance rencontre le monde, s’y dilue et dilue le monde, le pensant par digressions, répétitions, variations, ritournelles, morcellements. L’enfance est ici le sujet de l’écriture, c’est l’enfance qui écrit – non tel enfant, non un enfant imaginaire, mais l’enfance comme point de vue par lequel le monde se fragmente, se décompose en éléments, par lequel les fragments sont agencés et désagencés comme une espèce de jeu ontologique nietzschéen. Dans ce jeu, le soi s’efface, la place de l’auteur, de l’autrice : demeurent en eux-mêmes la contemplation et le jeu, c’est-à-dire la jointure d’une subjectivité, d’une quasi-subjectivité, et du monde qui est un quasi-monde. C’est-à-dire demeure l’écriture poétique.
S’il s’agit moins pour Marie de Quatrebarbes d’exprimer ses sensations ou les sensations d’un enfant, de mimer le point de vue de l’enfant, c’est que le jeu de l’enfance, la puissance de l’enfance, sont produits par l’écriture poétique (« Petite rime, lève-toi »), non par une identification à l’enfant, non par une simple traduction dans le langage de ses états internes, de sa sensibilité. Si tout change, si tout est mouvement, c’est à condition de contempler le monde, les choses, d’être dans un état d’immobilité, non d’agir, et cette contemplation ici est moins la transcription de ce que, par exemple, des yeux d’enfant verraient qu’une construction par l’écriture.
Dans Les éléments, c’est l’écriture qui est enfance, et c’est l’écriture qui est contemplation : c’est par l’écriture que le monde se défait, se décompose, revient selon une pluralité, une hétérogénéité, un ensemble d’atomes, de choses élémentaires qui se composent, se recomposent selon un devenir incessant. Ici, c’est l’enfance du devenir qui est écrite, qui écrit.
Marie de Quatrebarbes, Les éléments, éditions P.O.L, novembre 2024, 96 p., 14 €