Un masque, dans notre imaginaire, s’anime de diverses manières. En premier lieu, il renvoie au monde du Jeu, du théâtre, celui de la Tragédie ou de la Comédie. Il est un instrument par lequel on se dissimule, se dédouble. Il peut également appartenir au registre de la ruse. On connaît la célèbre maxime cartésienne, larvatus prodeo, « j’avance masqué »… Dans Le masque de Hegel, nous entrons dans un tout autre monde, celui qui sépare la vie de la mort, qui marque de son empreinte le visage d’un mort, ou qui reflète pour les vivants, le visage de la mort. Nous sommes davantage face à un memento mori. Le masque prend la place du crâne. To be, or not to be, se répète-t-on.
Mais Thomas Hunkeler ne suit pas exactement cette piste remarquant que Hegel lui-même n’était pas non plus adepte de ce type de considération. Pour le phénoménologue de l’Esprit, il n’y a rien d’autre à voir dans l’os crânien que lui-même. Pas d’allégorie. Le livre se présente plutôt comme une enquête qui part d’un mot d’André Breton à Paul Éluard pour le remercier de l’envoi d’un ouvrage d’Ernst Benkard paru en 1926, Das ewige Antlitz. Eine Sammlung von Totenmasken (La Face éternelle. Une collection de masques mortuaires). « Mon cher Paul, lui écrit-il le 5 février 1929, j’ai reçu avant-hier l’admirable livre dont tu m’avais parlé (Swift, Hegel, L’Inconnue de la Seine). Merci de tout cœur. » Nous lirions par conséquent une espèce de suite du précédent livre de Thomas Hunkeler sur les avant-gardes historiques et plus particulièrement le surréalisme (Paris et le nationalisme des avant-gardes [1909-1924], Hermann, 2018). Le mode opératoire cependant diffère. Le masque de Hegel n’est pas proprement dit un essai, ou comme le propose souvent la collection Fiction & Cie, la mise en récit d’un essai (un genre en soi particulièrement stimulant qui appartient pleinement à la littérature).
Du mot de Breton à Éluard, Hunkeler en tire un certain nombre de déduction qui vont le conduire plus loin qu’il ne le pensait : en Allemagne, aux Archives littéraires allemandes de Marbach, près de Stuttgart, ou à Vienne, afin d’élucider l’authenticité, ou non, du « masque mortuaire » de Hegel (Swift l’aurait entraîné dans de tout autre contrée). Le récit donc débute par un détour s’apparentant à un voyage dans une Allemagne pour commencer qui soulève beaucoup d’interrogations. Quand paraît le livre de Benkard, alors qu’on s’apprête en 1931 à commémorer le centenaire de la mort de Hegel, l’intérêt pour les masques mortuaires ne relève pas que d’une méditation post-mortem, mais d’un culte pour les grands hommes qui n’est pas étranger dans l’Allemagne de l’Entre-deux-guerres à la montée du national-socialisme et nazisme.
Patiemment, Hunkeler s’applique à démasquer les différents protagonistes qui ont joué un rôle, de près ou de loin, dans la « fabrique » du masque de Hegel, des noms presque de personnages de roman, Wolfgang Grözinger (un des possesseurs du masque), Ernst Wiechert (un écrivain passé de mode), Walter Krieg (un collectionneur important de masque mortuaire) ou Anton Antonopulo (un sculpteur viennois expert en faux masques)… Puis, après cette enquête, en passant par Elias Canetti ou Virginia Woolf, on revient à l’idée de départ, c’est-à-dire à l’énigme que les surréalistes entrevoyaient dans un masque mortuaire, qui plus est de Hegel, sachant que celui de l’Inconnue de la Seine exerça en France une plus grande fascination. Pour eux, en l’occurrence Breton ou Éluard, il semble qu’ils prêtèrent plus d’attention non pas au masque mortuaire en soi, mais au moulage sur le vif, sur le fait qu’on pouvait de son vivant jouer sur les potentialités dialectiquesque recèle un masque mortuaire entre humour et hasard objectifs. À plusieurs reprises, ils procédèrent à ce type de moulage par René Iché ou Paul Hammann et exploitèrent cette esthétique avec la photographie dont l’instantanéité pourrait être considérée comme une sorte de « moulage sur le vif ». Le photomontage à partir de « La femme cachée » de Magritte publié en 1929 dans La Révolution surréaliste l’illustre et plus encore le cliché pris par Valentine Hugo en 1931 sur l’île de Sein représentant Éluard et Breton en gisants (ces deux images sont reproduites dans un cahier central).
Le masque de Hegel raconterait ainsi une histoire parallèle du surréalisme, comment Breton redéfinit en partie l’orientation qu’il veut désormais imprimer au mouvement avec le Second manifeste de 1930, pour en dépasser les contradictions et en affirmer sa dimension sociale, subversive, le libérer des dangers de l’art pour l’art ou de la tutelle communiste – une traduction peut-être de l’Aufhebung, un des concepts majeurs de la philosophie hégélienne (dépassement, le fait à la fois de supprimer et de conserver). Thomas Hunkeler parle très justement de la « dimension collective de la poétique du masque mortuaire ». Et d’ajouter : « Il s’agit de faire évoluer le surréalisme vers un engagement plus immédiatement révolutionnaire en passant, pour reprendre les titres des deux revues de l’époque, de la “révolution surréaliste” au “surréalisme au service de la révolution”. » Une synthèse de Freud et de Marx ?
Thomas Hunkeler, Le masque de Hegel, coll. « Fiction & Cie », éditions du Seuil, janvier 2025, 121 p., 17 € — Feuilleter les premières pages