Un visage et des corps (Les Caprices de Marianne, mise-en-scène de Philippe Calvario)

Zoé Adjani, Les Caprices de Marianne, mise-en-scène Philippe Calvario © Ludovic Leleu

Jai souhaité que Claudio soit séduisant, afin de ne pas cantonner Marianne dans un rôle d’épouse subissant un mariage arrangé, mais comme affirmant son indépendance. Elle va se révolter, et la victime expiatoire de l‘intrigue ne sera pas une femme mais un homme. Aucun des personnages ne se trouve au même endroit de lamour. Octave est un addict solitaire, tandis que Cœlio est un homme empêché (Philippe Calvario).

L’amour, l’amour, mais quel est cet amour qu’ils ont tous à la bouche ? De quoi ces caprices de Marianne sont-ils le nom ? Quel est cet absolu qui occupe toute la jeunesse des personnages – absolu qu’ils invoquent du matin au soir et qui les fait tant courir, fuir, s’enivrer, prier, se rater, se rattraper ou mourir trop tôt? D’où vient leur fureur d’aimer ? S’agit-il d’aimer ou du mot amour comme une drogue, une fixation malsaine ? Amour, vraiment ? Adieu l’amour, plutôt.

Ces Caprices font la peinture d’une jeunesse qui se fracasse sur son siècle, et sur son propre désœuvrement. Musset prend le pouls de cette fièvre étrange qui s’empare d’une génération orpheline de tout combat, de tout engagement, et qui cherche dans le cynisme, la sensualité, l’alcool, le plaisir facile ou le fanatisme mélancolique, son salut, c’est-à-dire un arrangement avec la vie. Cette jeunesse comme toutes les jeunesses veut s’affranchir des conventions que la société lui impose. Son problème et son malheur sont que « Tout change mais rien narrive!» Et ceci est insupportable.

Écrite au lendemain d’une insurrection avortée, Les Caprices de Marianne est l’une des grandes œuvres incandescentes du romantisme français. Mais les héros de cette fable, partis pour une comédie, finissent en tragédie. Cette pièce est, aujourd’hui comme toujours, le cri, le baroud éclatant d’une jeunesse qui se débat contre son mal de vivre, et qui porte plainte contre l’amour, tout contre.

La mise-en scène de Philippe Calvario, qui croit au théâtre et aime les acteurs, souligne et révèle toutes les forces en mouvement, des passions tristes aux plus joyeuses, ces forces qui nous parlent d’une jeunesse désabusée qui veut s’affranchir de toutes les conventions que la société lui impose. Et on pense à cette si belle phrase dans La Confession d’un enfant du siècle : « Alors s’assit sur un monde en ruines, une jeunesse soucieuse. »

Mais l’amour, revenons-y, quel est cet amour qui se dit sans cesse et n’arrive pas à se dire ? L’amour comme la recherche désespérée de l’autre ? L’une des réponses à cette recherche désespérée, alors que l’autre se dérobe sans cesse, est l’addiction, la plus flagrante étant celle d’Octave. A-diction ? Ce qui n’arrive pas à se dire, n’ose plus se dire ?

Véritable roi de la fête aussi désenchanté que plein de panache et de drôlerie, Philippe Calvario interprète un sémillant Octave addict, fuyant le bonheur de peur qu’il ne se sauve. Seule son amitié avec Cœlio fait battre son cœur. Pierre Hurel, en alternance avec Mikaël Mittelstadt, est un Cœlio amoureux transi et taiseux, d’une belle ardeur. Le juge Claudio incarné par Christof Veillon est ici un homme élégant, inflexible et résigné, qui aime Marianne parce qu’elle est « sienne ». Delphine Rich (Hermia, la mère de Cœlio, et Ciuta) est haute en couleurs, et Hameza El Omri (Malvolio et Tibia, valet de Claudio) est d’une pureté touchante. Quant à Zoé Adjani, une flèche! Je ne veux pas seulement dire qu’elle est particulièrement astucieuse et rapide, c’est sa Marianne qui est comme une flèche : droite, fière et précise, une flèche qui ne cesse de tracer des lignes de fuite et autres zig-zag sur le plateau.

Les Caprices de Marianne, mise-en-scène Philippe Calvario © Ludovic Leleu

Marianne résiste, on suit Zoé Adjani du regard, elle cherche une issue sur terre comme au ciel. Son désespoir est fait de force et de dignité, mais surtout de colère sourde. La colère de ce féminin décrit par Musset, s’appellera un jour féminisme, mais nous en sommes loin. La pièce défend les valeurs d’un féminisme qui n’existait pas encore mais qui couvait dans le cœur de chaque femme. Selon Musset lui-même, Marianne n’est pas une femme, mais la femme!

Attention : Marianne n’est pas du tout capricieuse, le titre est un faux-ami. Étymologiquement caprice ici signifie volonté soudaine, ou colère, rage, c’est le capriccio italien qui consiste à se révolter pour se libérer. Marianne est une femme de caractère qui veut exister pleinement, être elle-même. Elle ira du personnage à la personnalité, et de la personnalité à la personne. Elle cherchera désespérément une issue dans un monde qui lui en offre si peu.

Le plus troublant est que la comédienne frustre, on sent que sa palette est plus large, mais au milieu de la symphonie des hommes elle ne donnera que deux ou trois notes, un chant lyrique qui s’élèvera avant de retomber aussitôt, le chant d’amour de sa Marianne. Cette réserve est-elle dans le texte ou seulement dans la mise en scène de Philippe Calvario ?

C’est l’un des premiers rôles au théâtre de Zoé Adjani, or comme les grandes elle sait retenir, elle sait donner puis reprendre, elle sait que less is more ! Belle et étonnante maturité ! Plus encore, la comédienne fait quelque chose qui selon moi est assez rare au théâtre, elle offre un visage à son personnage, à tel point qu’elle finit par devenir ce même visage face aux corps agités et vociférants des hommes autour d’elle. Un visage et des corps, pour faire un clin d’œil aux visages et aux corps si chers à Patrice Chéreau.

Le visage, relisons Levinas, est avant tout éthique parce qu’il est dénudé, offert, exposé et sans défense. Il est ambivalent car il signifie à la fois invitation à tuer ou à aimer, mais aussi interdiction de tuer ou d’aimer.  Il est signification, mais signification sans contexte : il est sens à lui seul.  Il parle, il chante, il prie. Et il exige qu’on lui réponde, qu’on réponde de lui, et d’elle. Le visage désigne enfin une pauvreté devant laquelle on ne peut que se rendre : qu’il s’agisse de Coelio, Octave ou du spectateur – nous.

Zoé Adjani joue le visage du féminin Musset ! Et nous, « force-aimant », nous l’envisageons à travers ce visage, et nous la rencontrons : voici une comédienne qui existe ! C’est pas rien quelqu’un qui existe. On n’oublie pas quelqu’un qui existe.

Les Caprices de Marianne, mise-en-scène Philippe Calvario © Ludovic Leleu

Alfred de Musset, Les Caprices de Marianne, adaptation et mise-en-scène de Philippe Calvario. Avec : Zoé Adjani, Philippe Calvario, Mikaël Mittelstadt en alternance avec Pierre Hurel (les 9 et 23 janvier 2025), Hameza El Omari, Delphine Rich, Christof Veillon. Théâtre des Gémeaux parisiens, jusqu’au 30 mars 2025.