Le paradoxe entre raison et sensibilité appartient à une parenthèse, celle de la Modernité. Les présocratiques, héritiers des pensées archaïques, cultivèrent l’obscurité de leur langage pour saisir la physique du Tout. Mythologie, tragédie, Mystère ajoutèrent à leurs fins théoriques et pratiques. La scolastique du Moyen Âge œuvra sans retrancher ni à la magie, ni à la puissance des symboles et analogies. La Renaissance porta haut le pouvoir de la poésie complémentaire aux textes religieux et aux premières investigations scientifiques. Au XVIIe siècle, l’hubris des conquêtes territoriales, de l’essor des techniques et autres découvertes marqua un tournant.

Il arrive qu’on adresse au chroniqueur – au veilleur qui a pris son tour de garde – ce message : « Vous parlez assez longuement de tel livre, ou de tel film, de X ou Y ; mais au bout du compte, on ne sait pas vraiment à quel point vous l’aimez – ou non : votre opinion à son sujet n’est pas claire. » Que répondre ? Si ce livre – ou ce film ou cette exposition – est au programme, c’est qu’il ou elle en vaut la peine ; nul besoin de crier au chef d’œuvre, même s’il nous arrive de le penser. Il importe de ne pas établir de hiérarchie – du moins en apparence, car qui sait lire « entre les lignes » peut deviner ce qu’il en est, même si de vigoureux coups de gomme ont biffé, à relecture, toute louange excessive.

Bohême, New York, Prague, Paris, Rio, Sarajevo – années 1930, année 1942, années 1960, 1980. Le narrateur parcourt ses origines, sa vie d’émigré, son identité et ses autres possibles. Souvenirs d’enfance, histoire familiale – la violence nazie, la répression communiste. Le roman kaléidoscopique de Pavel Hak est un vertige historique, narratif, temporel, mental.

J’ignore si cette chronique est divertissante. Ce dont je suis certain, c’est qu’elle ne cherche ni à l’être, ni à ne pas l’être. Tout se fait ici en dehors des règles, ou plutôt : en accord avec certaines contraintes que nous n’avons jamais réussi à formuler. Terrain vague est un journal de lecture troué : parfois amnésique, parfois hypermnésique – qui a toujours à voir avec la mémoire, aussi bien défaillante qu’absolue (que Paul Louis Rossi soit au sommaire de cet épisode m’incite à formuler cette petite réflexion).

Je me souviens que j’avais éprouvé une très forte émotion en voyant à sa sortie en France Kaos, le film des frères Taviani qui est une adaptation de quatre nouvelles de Luigi Pirandello. À cette époque, au début de l’année 1985, nous ne savions pas ce qui nous attendait. Le numérique n’avait pas encore changé notre rapport au monde. Nous vivions dans une espèce d’opacité que nous finirions presque par regretter aujourd’hui.

On aurait tort de réduire Duster au seul retour de Josh Holloway après Lost, Colony et plus récemment Yellowstone quand bien même la présence à l’écran dans un rôle sur mesure tout en nonchalance naturelle et en distance sarcastique fait beaucoup pour la série signée J.J. Abrams et LaToya Morgan diffusée en France depuis le 15 mai 2025.

C’est peut-être le degré d’étrangeté, ou la marque d’un écart envers les conventions du genre – même si le résultat se montre aux antipodes de ce que j’apprécie, et relis régulièrement, sans la moindre déperdition de plaisir, depuis l’enfance – qui me conduit à ne pas lâcher l’affaire « bande dessinée ». Mais il me faut préciser qu’à première lecture de nouveaux albums, je ne me préoccupe guère de ce que « ça raconte », préférant frotter mon regard au images : au trait, au travail de composition, voire aux couleurs. Ce n’est qu’un peu plus tard, quand le regard a été ne serait-ce qu’un peu satisfait, que je m’attache aux « histoires » (bien entendu, si Blutch reprend Lucky Luke, ça va plus vite : il y a des projets qui incitent à ne rien séparer – et quand ça arrive, on en redemande).