Fabio Viscogliosi : Portrait de l’artiste en jeune homme (Les cambrioleurs)

Fabio Viscogliosi, Studio afternoon, 2020. Acrylique sur toile, 135 x 155 cm.

« Oui, j’aimerais retrouver la fraîcheur d’un instant à jamais interrompu, un instant éternel, vierge, et lavé de tout soupçon », Fabio Viscogliosi, Mont Blanc.

Quelle est cette terrible douceur qui règne sur les livres de Fabio Viscogliosi ? Comme une nappe de silence au milieu du tumulte, comme un monochrome dans le désordre belliqueux de la vie. Les cambrioleurs, son deuxième vrai roman (mais son septième ouvrage « de littérature »), est tout imprégné de cette délicatesse rêveuse qui, décidément, semble être sa marque.

Et pourtant, la vie du narrateur – jeune homme désœuvré et un peu largué – ne semble pas très reluisante : « En janvier de cette époque, j’ai la vingtaine et il neige » sont les mots qui inaugurent le livre. L’époque, ce sont les années 80, et le lieu, c’est Lyon, ville omniprésente dans l’œuvre « romanesque » de l’auteur (qui est également musicien et plasticien). Un Lyon dont les façades n’ont pas encore été ravalées, une ville un peu sale, encore populaire, très loin de l’actuelle cité bourgeoise et bobo. Besoin d’images ? Regardez Le voyage à Lyon de Claudia von Alemann (1981) ou même L’horloger de Saint Paul de Tavernier (1974).

Dans ce décor, une petite bande d’amis fauchés glande gentiment, se débrouille et partage une colocation « au dernier étage d’un immeuble noir de crasse ». Hormis le narrateur (qui n’a pas de nom), il y a là Werner, Mancini et, plus épisodiquement, Kowalka. Des patronymes qui semblent sortis d’un film de Melville – ou des premiers Godard. Il y a aussi cette opportunité à l’agence Copeau & Fils, « communication visuelle », « conception graphique », bref une boite de pub. Le narrateur s’y présente en trainant les pieds, y est très vaguement recruté pour une période d’essai. Sa mission : « corriger les films qui ont été flashés sur le banc de reproduction […]. Une tâche mécanique, ingrate, qui ne requiert aucune invention mais une précision maniaque ». C’est Gerardo « un vicelard » proche du patron qui l’affecte à cette épanouissante besogne sous l’œil impassible de Jocelyne Dumur – « grande, en robe à fleurs, la poitrine généreuse et parfumée ».

Le narrateur vivote quelques semaines dans cet espace assez étouffant, labyrinthique, « sentant la cire mêlée à un parfum mentholé », d’où il ne parvient à s’échapper que le week-end pour aller au Moulin Joli, une brasserie près de la place des Terreaux, avec sa petite bande d’ami.e.s. Si les garçons sont désignés par leurs noms de famille, les filles, elles, sont dotées de vrais prénoms :  il y a Giulia puis, un beau jour, Suzanne dont le narrateur semble apprécier « la voix très claire, sans insistance » et les « doigts incroyablement fins »pour l’heure occupés à jouer avec un paquet de Craven A.

Un charme d’époque traverse tout le roman, discret mais entêtant, dont les objets sont souvent les émissaires ; durant sa pause méridienne, le narrateur s’abrite « sous la marquise des Chaussures Bally », et ce sont les affiches de Bernard Villemot qui surgissent du passé ; la petite troupe fume des cigarettes anglaises – Dunhill ou Craven – et ce sont leurs paquets rouges qui, par-delà l’oubli, refont surface ; bientôt, les anti-héros rouleront en R16 (pourvue d’un radiocassette Marantz) ; ils écouteront les Modern Lovers et les Psychedelic Furs. Sans doute pourrait-on éditer la bande-son du livre ; elle serait variée, riche en petites madeleines sonores.

Un jour, Copeau, le patron de l’agence, signale au narrateur que sa présence n’est plus vraiment nécessaire et, grand saigneur, le dédommage d’un billet de vingt francs, son salaire pour un mois de travail. Si le principal intéressé – toujours un peu absent de sa propre vie – ne semble pas s’en émouvoir plus que cela, ce n’est assurément pas le cas de Werner qui décrète que ce « Copeau mériterait une bonne leçon ». Très vite, l’idée d’un cambriolage s’impose, une petite expédition nocturne pour « récupérer son dû et plus si affinités ». Dès lors, l’intrigue tisse lentement mais sûrement ses fils narratifs. Les apprentis monte-en-l’air reviennent de leur virée un peu plus riches (de 8138,50 francs) mais, surtout, ils découvrent dans leur butin un passager clandestin : un leporello dont les différents feuillets ont été – semble-t-il – dessinés par Klee, Picabia, Schwitters, Léger, Miro, Picasso, Man Ray, Matisse, Duchamp – « un musée d’art moderne en miniature », tranche Werner.

Cet objet étrange, fascinant et possiblement hors de prix, est évidemment le MacGuffin du livre, un prétexte pour faire courir – et grandir aussi – les personnages, ces quatre attachants pieds nickelés ; d’abord dans la banlieue de Lyon, puis dans l’appartement d’un historien d’art situé dans la très sélecte rue Auguste Comte, ensuite vers Montreux chez un couple de riches collectionneurs. Il est aussi dans la nature des MacGuffin de s’éclipser pour permettre – in fine – à l’essentiel d’advenir ; et l’essentiel ici – on le découvre au fil du temps et du récit –, c’est peut-être l’amour mais c’est aussi le goût de l’écriture qui, doucement mais sûrement, s’impose.

Les cambrioleurs, sous son apparente simplicité et par-delà la sobriété narrative et stylistique qui le caractérise, est un livre assez complexe qui multiplie les fausses pistes et les mises en abîme. À commencer par le MacGuffin lui-même qui est clairement évoqué par le narrateur-cinéphile : « Ce cher vieux Mancini a quelque fois des intuitions de génie. J’y repense les jours suivants, je me mets à jouer avec l’énigme de l’accordéon McGuffin. Ce serait un bon départ de roman me dis-je. J’imagine le livre en forme d’enquête sur les traces de cette mystérieuse œuvre d’art, l’accordéon serait de même le sujet et la forme, ce qui permettrait de croiser mille autres objets, petites et grandes choses en cascade, et je m’attache de plus en plus à cette histoire, je la retourne mentalement comme les faces colorées d’un Rubik’s cube. »

Et, plus loin, il approfondit sa pensée : « Finalement, la vie est-elle autre chose qu’un immense accordéon où les images se carambolent sans cesse ? Le lien qui unit les choses est aussi important que les choses elles-mêmes, tout est dans la jointure, le pli, la colle, tout est question d’association, toujours ». Façon pour Fabio Viscogliosi d’énoncer tranquillement, entre la poire et le fromage (il est souvent question de restaurants dans le roman) ce qui ressemble fort à un art poétique ; il le fait à travers la voix d’un personnage qui, sans doute, ressemble beaucoup au jeune homme qu’il était, qu’il est encore – l’âge n’efface pas notre antique vie de garçon (ou de fille), il se contente de la recouvrir. De ce point de vue, Les cambrioleurs peut aussi être lu comme une tendre et pudique archéologie.

Il faut également se rappeler que l’un des précédents livre de l’auteur s’appelait Cascade (un objet inclassable, tenant à la fois du roman graphique et du livre d’art, du récit autofictionnel et du poème). Cascade, comme celle qui coule à Isola del Liri, ville natale du père de l’écrivain, mais aussi métaphore d’une pensée vagabonde, ludique, sautillante, une pensée qui se déploie « en accordéon », telle l’interminable liste des conquêtes de Don Giovanni que Leporello, son valet, révèle à Elvire, ou comme un éternel cadavre exquis. « Notre pensée, au fond, est-elle autre chose qu’une réaction en chaîne, un mouvement incessant de perceptions qui nous traversent et nous animent, en cascade ? », écrit Fabio Viscogliosi dans le livre du même nom.

Ce principe, ce mouvement incessant d’association, marabout-bout d’ficelle était systématiquement à l’œuvre dans les premiers récits de l’auteur : Je suis pour tout ce qui aide à traverser la nuit (2010), Apologie du slow (2014) et, d’une certaine manière, Mont Blanc (2011), tous publiés dans la très belle collection La Forêt, chez Stock, dirigée par Brigitte Giraud (collection qui, malheureusement, n’existe plus). « Je dois reconnaître que les histoires m’intéressent assez peu. À tout prendre je préfère les historiettes », écrivait-il dans le premier opus. Et, de fait, Mont Blanc mis à part (j’en reparlerai), il n’y avait que cela : des historiettes, des fragments slalomant entre l’âpreté et la grâce, des sensations ; des mots, des images, des pans colorés, des mélodies : autant d’emprunts aux écrivains admirés, aux peintres aimés, aux musiciens ; citations commentées, mises en perspective, judicieusement agencées. Ce collage subtil donnait peu à peu naissance à une narration, à un fragile récit de soi. Et, de fil en aiguille, de lambeaux en rogatons, un autoportrait – en creux – surgissait ; celui d’un artiste touche-à-tout, curieux et inquiet, en quête des autres et de lui-même ; de lui-même à travers le prisme des autres. Si l’autofiction est une autobiographie consciente de son impossibilité, alors le morcellement à l’œuvre dans les premiers récits les rattachait sans conteste à ce genre littéraire : l’autobiographie, tout simplement, était en miettes.

Les cambrioleurs (après Harpo en 2020) marque donc une rupture formelle. Fabio Viscogliosi aurait-il, entre temps, repris goût aux histoires ? Nous avons affaire à une vraie fiction, un vrai roman (c’est d’ailleurs indiqué sur la couverture). Et, si le livre, comme les récits précédents, est écrit à la première personne, ce « je » n’est plus soumis – du moins officiellement – au pacte autobiographique. Par ailleurs, le recours au présent historique arrime le narrateur – et donc le lecteur – aux évènements, aux péripéties (et il y en a beaucoup dans le roman). Ce temps de la narration est parfaitement adapté aux nouvelles formes vers lesquelles le livre, de façon ludique, semble tendre : le roman d’apprentissage et le polar. Un polar où les indices paraissent dispensés par Marcel Duchamp et Henri-Pierre Roché, Hitchcock et Giotto.

On retrouve ce goût de la référence, de la citation heuristique qui animait les premiers récits, cette façon d’avancer masqué afin de contourner – non sans élégance – la crudité du dévoilement. Ce procédé a un nom : la pudeur. Lisez, relisez Mont Blanc, ce récit – magnifique et terrible – où l’auteur, par petites touches, relate une période difficile de sa vie, marquée par le décès de ses parents, tous deux disparus tragiquement dans l’incendie du tunnel du même nom, en 1999 ; vous comprendrez – peut-être – comment pudeur et dévoilement peuvent se mêler, se compléter, pour le meilleur.

Le présent de la narration ne rend pas seulement possible les effets de « caméra subjective », de tension et d’immersion, il permet aussi de donner à voir / à lire les minuscules satoris qui, tout au long du roman, permettent au narrateur de surnager dans la masse aqueuse d’un quotidien pas forcément très amusant – et même parfois carrément dangereux. Autant de petits moments marqués par une solitude choisie, heureuse, ou par la joie d’un partage, d’une complicité amicale ou amoureuse, autant de pas de côté, de fugues infimes où « le temps se dilate » et dans l’intervalle desquels il « cède à la beauté des circonstances » (et nous avec lui). Émergence d’un présent absolu qui ne serait plus inféodé à l’instant mais plutôt inscrit dans une durée. De ce point de vue, la fin du roman ressemble à une épiphanie.

Les cambrioleurs nous emporte, nous entraine à la suite du narrateur dans une épopée intime et collective dont l’un des enjeux n’est autre que le difficile passage vers l’âge adulte. Hiver – printemps – été : le roman s’étale sur trois saisons, saisons du cœur, année de l’éveil ; c’est le temps de l’amour, le temps des copains et de l’aventure… « Septembre arrive, lui aussi. Quelque chose a changé dans l’air et la lumière ou peut-être en moi », remarque le jeune homme.

Les déambulations de ce « je qui raconte » dans les rues d’un Lyon suranné ne sont pas sans évoquer celles que décrit Modiano – je pense ici, particulièrement, à des livres comme Accident nocturne ou La Petite Bijou –, ces romans à la limite de l’autofiction, au charme écorché, où de grands adolescents errent dans un Paris spectral en quête d’une vérité qu’ils pressentent mais qui demeure insaisissable. Certes, l’ambiance est loin d’être aussi sombre chez Fabio Viscogliosi, quoiqu’une sourde mélancolie traverse le livre. Avec humour, alacrité et délicatesse, il s’attache, dans ce roman très abouti, virtuose, à brosser un touchant portrait de l’artiste en jeune homme. Laissons à Joyce le soin de conclure : « Et pourtant le passé implique assurément une succession fluide de présents… ».

Fabio Viscogliosi, Les cambrioleurs, éditions Actes Sud, mars 2025, 208 pages, 18,50€.

Merci à Fabio Viscogliosi d’avoir accepté la publication ici de la reproduction d’une de ses peintures : Studio afternoon, 2020, acrylique sur toile, 135 x 155 cm.