Le paradoxe entre raison et sensibilité appartient à une parenthèse, celle de la Modernité. Les présocratiques, héritiers des pensées archaïques, cultivèrent l’obscurité de leur langage pour saisir la physique du Tout. Mythologie, tragédie, Mystère ajoutèrent à leurs fins théoriques et pratiques. La scolastique du Moyen Âge œuvra sans retrancher ni à la magie, ni à la puissance des symboles et analogies. La Renaissance porta haut le pouvoir de la poésie complémentaire aux textes religieux et aux premières investigations scientifiques. Au XVIIe siècle, l’hubris des conquêtes territoriales, de l’essor des techniques et autres découvertes marqua un tournant.
Quatre siècles de domination mécaniciste allaient sceller le destin de l’humanité (1). Ils ne furent pas univoques (aucune période ne l’est), mais comme souvent, la pensée des plus forts fit l’histoire. Ou plus exactement, l’histoire de l’Occident, car il en fut et en est toujours d’autres, ailleurs, qui, dans leurs diversités, se développent loin de ce malheureux paradoxe.
Dans la deuxième moitié du XXe siècle, l’écoféminisme, décillant les esprits, a clairement posé le problème. La raison, issue d’une certaine tradition platonicienne, oppose et hiérarchise : culture, nature ; homme, femme ; esprit, corps… Loin d’amener à la complétude du savoir et à l’appartenance au monde, elle creuse l’exclusion et le conflit. La « crise écologique de la raison », pointée du doigt par Val Plumwood, a signé le basculement dans l’Anthropocène (2). À ces voix, se rappelle celle de Rimbaud, féministe comme nombre d’anarchistes. Méditons, de nouveau, son « dérèglement de tous les sens »… pour voir. Voir, c’est-à-dire, contre le rétrécissement du « progrès », plaider l’élargissement du vécu, le « goût » de « la terre et des pierres » sous le « soleil » de la chair et de l’imagination (références à la lettre dite « du voyant » de mai 1871, ainsi qu’aux poèmes « Fêtes de la faim » et « Soleil et chair »). Telle est la « négritude » que Léopold Sédar Senghor lui reconnaît dans Liberté 5. Le dialogue des cultures (Seuil, 1992) :
« Le Négro-Africain sent l’objet, en épouse les ondes et les contours, puis, dans un acte d’amour, se l’assimile pour le connaître profondément. Là où la raison discursive, la raison-œil du Blanc s’arrête aux apparences de l’objet, la raison intuitive, la raison-étreinte du Nègre, par-delà le visible, va jusqu’à la sous-réalité de l’objet, pour, au-delà du signe, en saisir le sens. Ainsi, pour le Nègre, tout objet est symbole d’une réalité profonde, qui constitue la véritable signification du signe qui nous est, d’abord, livré. Bien sûr, je simplifie. Il reste que le Blanc européen est, d’abord, discursif ; le Négro-Africain, d’abord, intuitif. Il reste que tous les deux sont des hommes de raison, des homines sapientes, mais pas de la même manière. »
La logique du rationalisme moderne considère de l’extérieur, elle tient à distance. Sciences, instruments, calculs, concepts, modélisations, systèmes… Il n’y a rien qui touche. Humain et nature se perdent dans la tragédie de leur divorce. La « raison-œil » s’emballe sur la rive opposée de la « raison-étreinte ».
La leçon vient de la « négritude » mais elle touche l’universel. Être humain signifie être de nature. La primauté du sentir place l’union avec le Tout en amont du savoir. La connaissance authentique découle d’une unité vécue, à l’inverse d’une connaissance qui court indéfiniment après une unité théorique. À « l’analyse » qui « tue » voici le « toucher » qui « épouse ». Instruit de la « Force des forces », le monde se révèle à la conscience comme un réseau de solidarités, coopérations, nœuds, équilibres instables se relançant, « dialogue inter-personnel, entre des êtres complémentaires ». D’où un art qui ne tend pas vers l’imitation, mais vers la participation. C’est l’au-delà des apparences qui l’intéresse, l’esprit de la matière, la puissance générative, le « rythme », pulsation originelle qui rapproche l’esthétique d’une manière d’érotisme écologique – l’Eros créateur des Grecs qui précédèrent l’avènement de la philosophie (Ibid. pour tous les termes entre guillemets). (3)
Avec Léopold Sédar Senghor, dans la lignée de Bergson (4) aussi bien, aujourd’hui, que dans celle de Souleymane Bachir Diagne (5), nous reconnaissons la nécessaire alliance de la « raison idéelle » – expression employée dans Nature sensible de Guillaume Logé (6) – et de la raison sensible. Reste aux cultures occidentalisées d’en prendre le chemin. À la raison qui met en ordre s’associe la raison qui donne présence. Une ontologie écologique ne peut se fonder autrement qu’à la confluence de ces deux sources.
Insistons sur ce point : la raison sensible n’apporte pas de réponse. Elle ne vise pas la connaissance (telle qu’on l’entend habituellement), mais la présence. Elle fleurit dans les friches de l’indépassable discontinuité dont souffre l’esprit au rationalisme univoque. À l’endroit de la séparation, elle circule du flux qui contamine, ajointe, incorpore, identifie… On n’est plus étrangers l’un à l’autre, mais partenaires d’un devenir commun.

Tirage C print, emulsion de transfert, béton, cadre en acier Corten 45,7 x 35,5 x 3,8 cm
© Letha Wilson Photo © Rebecca Fanuele
Courtesy de l’artiste et de la Galerie Christophe Gaillard
Art et raison sensible vont de pair, car l’art est le lieu où déborde, par excellence, la potentialité des forces. Nous départissant de la figuration et du figural qui raccrochent, trop souvent, aux cadres normés et habitudes de voir, nous nous appliquons à l’exercice d’un questionnement sans fin. Voici une œuvre qui fait événement devant nous et en nous. Qu’est-ce qui s’y produit ? À quel processus ou articulation nous introduit-elle ? Est-ce que, d’une façon ou d’une autre, tout cela pense, et comment, et en direction de quoi ? Des trajectoires se suggèrent. Les matières s’expriment en des qualités et nuances insoupçonnées. Le temps s’arrête sur tel rapport d’union, tel autre de confrontation. Quelque chose se déplace, se transforme… Quelque chose pèse ou se retire… Une certaine qualité de tension, que l’on peut aussi nommer « courbure » (concept clé de la peinture de Tal Coat. Cf. ibid)., nous suggère une relation en cours de déploiement. Souplesse, rigidité, naturel, artificiel… : les terminologies, ouvertes, se bousculent. Nous glanons tous les effets de présence que nous pouvons. Nous les laissons- agir en nous. Nous taisons la pensée qui se presse au profit de la chair qui infuse, s’espace et désire. Nulle nomenclature en perspective, mais un poème, une composition, une musique, c’est-à-dire, une présence, ici et maintenant, une unité de nature au sein de laquelle nous ne voulons nous arrêter de célébrer des noces.
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Précisions : Sur l’emploi du mot « Nègre » et « négritude », voir l’acceptation positive et fondatrice d’identité que lui donnent Léopold Sédar Senghor (et les intellectuels qui lui sont proches). Sans verser dans un essentialisme borné (à quoi une lecture trop rapide de ses propos pourrait amener), Léopold Sédar Senghor n’en reconnaît pas moins un fonds culturel commun au « monde noir » (de même qu’il est possible de dire que la culture occidentale est le produit de la tradition gréco-latine, sans pour autant renier d’autres apports). La « négritude », pour lui, « arme de combat pour la décolonisation », « […] n’est rien autre qu’une volonté d’être soi-même pour s’épanouir. [… Elle a pour objectif, en « symbiose » avec les « autres civilisations »] d’aider à la construction d’un humanisme qui fût authentiquement parce que totalement humain. Totalement humain parce que formé de tous les apports de tous les peuples de la planète Terre. » Léopold Sédar Senghor, « Qu’est-ce que la négritude ? », Études françaises, III, 1, fev. 1967, p.4. Sur l’actualité de la pensée de Senghor, sa vision de l’art et de la notion d’universel, nous renvoyons à Amadou Diouf, Sarah Ligner, Sarah Frioux-Salgas, Senghor et les arts. Réinventer l’universel, cat. expo., Musée du quai Branly, 7 fev. – 19 nov 2023, Paris, Éditions du musée du quai Branly – Jacques Chirac, 2023.
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Le pouvoir des formes (exposition collective)
Commissaires : Camille Caubrière & Guillaume Logé
14 juin – 26 juillet 2025
La Résidence | Le Tremblay, 61230 Orgères
Sur rendez-vous
Galerie Christophe Gaillard, Paris, Bruxelles, Le Tremblay
Crédit photos : © Letha Wilson Photo © Rebecca Fanuele / © Dave Hardy
© Rebecca Fanuele / Courtesy de l’artiste et de la Galerie Christophe Gaillard
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