Ce qui restera de ces femmes (Raphaël Pillosio : Les mots qu’elles eurent un jour)

Image extraite du documentaire de Raphaël Pillosio, Les mots qu'elles eurent un jour© Raphaël Pillosio / L'Atelier documentaire

Parfois, un documentaire nous terrasse par son implacable constat du réel. Les mots qu’elles eurent un jour, de Raphaël Pillosio, raconte la longue conversation d’un groupe de prisonnières algériennes en 1962, condamnées à mort pour attentat terroriste et libérées par de Gaulle à la fin de la guerre.

Cependant, ce n’est pas par le biais de leur combat de moudjahidates que Pillosio va aborder cette histoire mais par celui du temps qui a passé et des idéaux détruits. Car deux temporalités et deux documents visuels s’entremêlent : des rushs de 1962 et des images de 2020. On y retrouve les mêmes combattantes de part et d’autre, mais un demi-siècle les sépare.

Les mots qu’elles eurent un jour a pour genèse les images de Yann Le Masson, réalisateur communiste décédé en 2012, engagé contre la guerre d’Algérie. Contacté pour accompagner les convois de prisonnières algériennes de Rennes à Paris en 1962, Michèle Firk – journaliste et critique de cinéma – et lui décident de questionner sur leur militantisme ces femmes tout juste libérées, la place de la femme algérienne dans la nouvelle société algérienne, etc.

Mais alors pourquoi ne voyons-nous pas le documentaire de Yann Le Masson? Car une fois le documentaire monté dans les années 60, le réalisateur va en faire don aux dirigeants du Front de Libération National pour leurs archives… qui va le faire disparaître. Rapidement, le spectateur comprend que les propos très libres tenus pendant ce tournage sur l’égalité homme/femme et la place de celle-ci dans la nouvelle nation gênent au point d’être purement et simplement supprimés.

Tout aurait pu s’arrêter là mais, rebondissement inattendu, en 2000 quelqu’un dépose les images disparues devant la péniche du réalisateur. La bande son – quant à elle – reste perdue. Se considérant trop vieux pour enquêter sur cette parole disparue, Yann Le Masson propose à Raphaël Pillosio de reprendre ce film.

C’est donc un documentaire sur l’absence que nous voyons : l’absence de son, l’absence de la mémoire, l’absence de ces femmes dans l’Histoire algérienne. C’est le poids de l’absence qui se fait sentir pendant tout le temps du film. Une absence béante qui perce à chaque instant. Car ce documentaire souligne – paradoxalement – le peu de pouvoir qu’un document visuel peut avoir.

Malgré les images, qui prouvent l’existence de ce moment, les 1h25 nous interrogent sur la véracité de ce qu’on voit en confrontant les protagonistes filmées en 1962 et les mêmes, 60 ans plus tard. S’orchestre un étrange dialogue, un face à face bicéphale ponctué de trous de mémoires, de refus de parler, d’incompréhension face aux images silencieuses visionnées.

Le seul matériel auquel le spectateur peut faire confiance, ce sont les images qui ouvrent le documentaire : des jeunes femmes entassées 50 ans plus tôt dans une pièce. Une promiscuité physique qui ne semble pas être le signe de la peur mais plutôt d’une organisation sociale qui s’explique peut-être par leur long séjour en prison. Pendant de longues minutes, on les voit parler, on voit leurs bouches articuler des mots mais on ne les entend pas.

Image extraite du documentaire de Raphaël Pillosio, Les mots qu’elles eurent un jour© Raphaël Pillosio / L’Atelier documentaire

Zohra Drif n’a aucun souvenir de ce moment immortalisé par une caméra. Comme si, finalement, c’était la caméra qui mentait. Cette femme fait figure d’exception puisqu’elle a réussi à s’imposer dans le paysage politique algérien et à devenir une avocate et femme politique de renom.

L’absence de souvenir, ou l’absence de paroles pour elle, c’est la désillusion : « Les femmes ont toujours pris part au destin d’un peuple et d’un pays. Mais les femmes ont été mises de côté à la libération. Nous étions jeunes, beaucoup se sont mariées avec des militants. »

Ce ne sont pas seulement leur voix qu’elles ont perdu dans les rushs de 1962 mais leurs idéaux dans les décennies qui viennent de s’écouler. Le mensonge d’un monde meilleur, d’une égalité possible entre les genres. Le mensonge d’une fraternité possible entre le FLN et ses combattantes.

C’est cette infinie tristesse qui irradie dans ce film où des corps vieillis et parlants font face à des corps jeunes et muets.

Une scène : une femme avec sa petite fille sourit face à ces images. Mais ne réussit pas à parler : « Vous savez, ces images, à la fin, c’est tout ce qui restera de ces femmes ».

Ce documentaire est le témoignage d’un combat perdu, d’un vaste mensonge. Et de la fuite de l’espoir.

Raphaël Pillosio, Les mots qu’elles eurent un jour, documentaire, 84 minutes, en salle le 11 juin 2025.