Catherine Weinzaepflen : il suffit de traverser la mer (feuilleton/7)

Ile de Gorée, fers ©Robin Elaine/WikiCommons

Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.

 

A

après la tornade

les eaux sont troubles

vert sale

 

Théo écope sa pirogue

et part vers l’île

 

gardien de musée

qui fut prison

autrefois hub d’esclaves

cette île

 

acheter des humains

les mesurer

les peser

marchandise

 

aujourd’hui

mêmes mesures

pour les prostituées

rien ne change

 

l’île est belle

l’ancienne prison même

est belle

 

Théodore aimerait

montrer l’île

à son amante

l’Algérienne s’y refuse

attelée au tapis rouge

sous l’emprise

de ce qui advient

 

des signes nouveaux

idéogrammes

issus d’on ne sait où

elle invente

se grise

ne tisse plus berbère

 

la kora de son voisin

résonne jusqu’à elle

forgeant du récit

 

l’Algérienne ne comprend pas

sa langue

sa musique oui

qui raconte un monde

 

elle se saisit d’un carnet

mauve

reçoit la musique

et la dessine

 

les signes berbères

seront désormais africains

 

B

la pluie s’arrête

 

les gouttes d’eau

accumulées sur

épaisses feuilles de manguier

glissent au sol

bruyamment

continuement

ponctuant le silence

d’après la tornade

 

les oiseaux s’ébrouent

et leur chant s’élance

 

la blonde se sent

rescapée

elle hume les odeurs

de terre et de végétation

 

« pas ici ! »

elle rit

le perroquet petit gris

imite sa voix

à s’y méprendre

 

il s’est tu

lors de la tornade

a rentré la tête

dans ses épaules

 

pas de singe en vue

le chien est dehors

 

alors elle range

 

depuis que

abandonnée par son mari

à moins que

depuis qu’elle a quitté

son mari

la blonde chaque jour

nettoie sa maison

 

elle ne veut plus de boys

ne veut plus être la blanche

même si elle demeure

la blonde

 

elle prend goût

au ménage

 

la blonde

pour manger

tend une nappe

sur la lourde table

en bois d’or

 

des nappes qu’elle repasse

alors qu’au village

Abou propose

des services de pressing

 

la blonde a des fantasmes

d’autarcie

 

surtout :

elle ne veut pas être colone

conne entend-elle

invariablement