Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.
A
après la tornade
les eaux sont troubles
vert sale
Théo écope sa pirogue
et part vers l’île
gardien de musée
qui fut prison
autrefois hub d’esclaves
cette île
acheter des humains
les mesurer
les peser
marchandise
aujourd’hui
mêmes mesures
pour les prostituées
rien ne change
l’île est belle
l’ancienne prison même
est belle
Théodore aimerait
montrer l’île
à son amante
l’Algérienne s’y refuse
attelée au tapis rouge
sous l’emprise
de ce qui advient
des signes nouveaux
idéogrammes
issus d’on ne sait où
elle invente
se grise
ne tisse plus berbère
la kora de son voisin
résonne jusqu’à elle
forgeant du récit
l’Algérienne ne comprend pas
sa langue
sa musique oui
qui raconte un monde
elle se saisit d’un carnet
mauve
reçoit la musique
et la dessine
les signes berbères
seront désormais africains
B
la pluie s’arrête
les gouttes d’eau
accumulées sur
épaisses feuilles de manguier
glissent au sol
bruyamment
continuement
ponctuant le silence
d’après la tornade
les oiseaux s’ébrouent
et leur chant s’élance
la blonde se sent
rescapée
elle hume les odeurs
de terre et de végétation
« pas ici ! »
elle rit
le perroquet petit gris
imite sa voix
à s’y méprendre
il s’est tu
lors de la tornade
a rentré la tête
dans ses épaules
pas de singe en vue
le chien est dehors
alors elle range
depuis que
abandonnée par son mari
à moins que
depuis qu’elle a quitté
son mari
la blonde chaque jour
nettoie sa maison
elle ne veut plus de boys
ne veut plus être la blanche
même si elle demeure
la blonde
elle prend goût
au ménage
la blonde
pour manger
tend une nappe
sur la lourde table
en bois d’or
des nappes qu’elle repasse
alors qu’au village
Abou propose
des services de pressing
la blonde a des fantasmes
d’autarcie
surtout :
elle ne veut pas être colone
conne entend-elle
invariablement