Jean-Pierre Vernant était catégorique : « On ne discute pas recettes de cuisine avec des anthropophages ». Que se passe-t-il dès lors quand un vieil auteur juif se retrouve à devoir converser avec un antisémite notoire ? Cette rencontre forcée, presque incongrue (mais pas si improbable) ne va-t-elle pas réveiller sinon des démons, du moins des voix qui sommeillaient ? Et quelles voix ? Celle d’un dibbouk qui aurait pris possession du vieil auteur ? De fait, les voix successives et combinées de l’enfant caché, de l’enfant de déporté que ce dernier porte en lui et qui le portent et celle de l’écrivain aujourd’hui.
Category Archive: Rentrée littéraire 2026
Pourquoi Patrick Modiano parle-t-il tout le temps ou presque de « l’éternel retour », sans même jamais citer explicitement Nietzsche ou même Heidegger commentant Nietzsche sur son « Éternel Retour du Même », qui constitue le fondement et la philosophie de Nietzsche ? Jamais Modiano ne vous répondra vraiment (ni ses personnages), mais on a l’impression, chez lui, que les choses se répètent à l’infini – et qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil (comme le disait Hegel).
Elle aime la solitude, cheffe des éléphant*es / soutient le monde, qu’elle porte sur ses têtes
Ce qu’il aime par-dessus tout Georges Didi-Huberman, c’est la dialectique. Sa sensibilité et son intellect sont spontanément dialectiques. C’est-à-dire qu’il est capable de voir toute chose de l’autre côté, du point de vue de l’autre, comme il le dit lui-même de Jean Genet, dans ce nouveau livre qu’il intitule Formes d’émois, questions éthiques, troisième volume de sa série Faits d’affects, où il dit d’entrée de jeu, avec Freud : « La détresse initiale de l’être humain est la source originaire de tous les motifs moraux » – où il dit aussi, avec Genet, qu’on n’est pas artiste « sans qu’un grand malheur s’en soit mêlé ».
La mise en récit des faits divers attestés est décidément très particulière et le dernier livre d’Anne Plantagenet, En l’absence de corps, paru chez Julliard en cette rentrée littéraire 2026, l’illustre : il pourrait sembler périmé (Cédric Jubillar a, depuis, avoué les faits et dit où se trouve le corps de Delphine Aussaguel), il n’en est que plus percutant et indispensable, actuel.
On entre dans Le Château de la Solitude comme dans une eau douce et fraîche, en glissant doucement dans un monde tout d’étrangeté délicate et tranquille, grâce à la prose régulière et claire de Luc Dagognet.
Drôle de pistolet, ce monsieur Grall né en 1930 Landivisiau et mort en 1981 à Quimperlé. Et ça tombe bien : à l’heure des sempiternelles rentrées « littéraires » préfabriquées et des excommunications binaires témoignant d’une affligeante paupérisation des esprits, l’anthologie Je veux le ciel sans perdre la terre. Poèmes, articles, essais et romans. (1) ne pourra que raviver votre gout de la chose écrite.
Dans La honte, Aïda N’Diaye explore la destructivité, la violence et la dimension politique de cet affect répandu, mais inégalement distribué.
« Sans autre sillon possible, nous continuerons à croire. » Un nom dissimulé sous un bandeau noir, un chœur-poème qui fait passer du « je » au « nous », une postface signée par la psychanalyste du narrateur…
Angie David nous dit que c’est « l’écrivain Beauvoir » qui l’intéresse, « avec ses contradictions et ses repentirs », au point de faire siens les propos tenus par le jeune Louis dans Les Mandarins : « On finit par oublier qu’il existe d’autres choses sur terre (…). Des choses qui s’appellent la beauté, la poésie, la vérité. Personne ne s’en soucie plus. »
Avec Eugène – Histoire d’une amitié, Belinda Cannone rend hommage à l’un des plus beaux adjectifs de la langue française : fraternel.
Le livre de Jane Sautière traite d’un sujet (« les exilés en Europe, dans une grande ville riche d’un pays riche ») et délimite un point de vue (« mes propres observations au fil des jours, subjectives »).
Un soir du mois d’août, tard, par ennui, lassitude, canicule, j’ai revu La nuit des morts-vivants de Georges Romero.
C’est à la constance – thématique, fidélité à soi, à ses origines, à sa langue, à sa musique, à son rythme – que l’on reconnaît la signature d’un écrivain. Mais c’est à l’art de la variation – des voix, des regards, des constructions narratives et de leurs enjeux – que l’on mesure la force et la singularité de son travail.
Ce qui saute aux yeux, c’est ce tableau de Giorgione qui fait aujourd’hui la couverture de la nouvelle édition de ce vieux roman du XVIIè siècle, Mathilde de Madeleine de Scudéry (1607-1701), prude parmi les prudes (céleste prude).