Trente ans ont passé lorsque Jeanne apprend la mort de son ancienne professeure de sport. Dans les vestiaires du collège, cette femme l’a agressée sexuellement. Jeanne n’en a rien dit. Devenue adulte, elle décide d’entrer par effraction dans la maison de celle qui vient de mourir… Elle ouvre les tiroirs, fouille les placards, regarde les vêtements et les objets. Que cherche-t-elle exactement ? Une preuve, une explication, ou quelque chose qui permettrait enfin d’inscrire dans la réalité ce qui, pendant trente ans, est demeuré sans véritable représentation ?
Charlotte Milandri construit Vous, Madame autour de cette intrusion et d’un renversement saisissant. Jeanne entre dans l’intimité de celle qui, autrefois, a fait effraction dans la sienne. Mais cette symétrie est trompeuse. L’effraction présente tente précisément de donner une forme à celle du passé. La maison devient ainsi moins le lieu d’une enquête que celui d’une élaboration psychique. Chaque objet rencontré peut servir de point d’accrochage à ce qui n’a pu être symbolisé. La mémoire ne revient pas sous la forme d’un récit continu. Elle procède par fragments, sensations, associations, comme si quelque chose du réel de la scène traumatique résistait encore à sa mise en mots. Le livre rencontre surtout un impensé persistant. L’agresseur est une femme. Ce seul déplacement trouble les coordonnées habituelles à partir desquelles nous pensons les violences sexuelles. Les femmes commettent, selon les données disponibles, beaucoup moins d’agressions sexuelles que les hommes. Pourtant il serait absurde de nier cette dissymétrie. Mais la psychanalyse invite précisément à ne pas confondre différence statistique et différence de structure. Dire que les femmes agressent sexuellement moins souvent ne signifie pas qu’une violence sexuelle féminine serait contradictoire avec le féminin. Cela oblige plutôt à interroger les formes différentes que peuvent prendre l’agressivité, l’emprise et la jouissance selon la position occupée par le sujet.
Chez Lacan, masculin et féminin ne désignent jamais simplement l’homme et la femme biologiques. Ce sont aussi des positions relative à la jouissance, au manque, au désir et à la loi symbolique. De ce point de vue, rien ne permet de faire du masculin le lieu naturel de la violence et du féminin celui d’une innocence originaire. Une femme peut exercer une emprise, instrumentaliser le corps de l’autre et chercher dans cet autre l’objet d’une jouissance qui ne reconnaît plus sa subjectivité.
Pourquoi, dès lors, les violences sexuelles sont-elles beaucoup plus souvent commises par des hommes ? La psychanalyse ne saurait fournir à elle seule une explication causale… Elle permet néanmoins d’avancer une hypothèse. La sexualité masculine est plus fréquemment organisée, dans ses formes pathologiques, autour de la maîtrise de l’objet, de sa possession et de sa réduction à une fonction dans le scénario fantasmatique. Certaines configurations perverses peuvent pousser cette logique jusqu’à faire disparaître le sujet derrière l’objet dont il est attendu qu’il soutienne la jouissance de l’agresseur. L’acte sexuel violent devient alors moins rencontre avec l’autre qu’abolition de son altérité.
La position féminine n’est évidemment pas étrangère à l’agressivité, mais celle-ci emprunte statistiquement et cliniquement d’autres voies. Elle peut davantage investir le lien, l’emprise affective, la dépendance, la culpabilisation ou certaines formes d’intrusion psychique. Ce ne sont pas là des essences du féminin mais des modalités favorisées par une histoire subjective et par les places symboliques que la culture distribue aux sexes. Lorsque la violence féminine devient sexuelle et agie, elle contredit donc puissamment les représentations dans lesquelles nous avons appris à reconnaître la féminité.
C’est ici que le roman de Charlotte Milandri devient particulièrement intéressant. Car l’impensé ne concerne pas seulement l’agresseuse. Il affecte également la victime. Pour pouvoir dire « j’ai été agressée », encore faut-il disposer d’un signifiant permettant de reconnaître ce qui s’est produit comme une agression. Or l’enfant confrontée à un geste sexuel commis par une femme peut se trouver privée de cette possibilité. Celle qui occupe la place de l’enseignante, de l’éducatrice, presque nécessairement associée à la protection, se retrouve soudain du côté de l’effraction sexuelle. Le traumatisme réside alors dans l’acte, mais également dans l’impossibilité de l’inscrire immédiatement dans un système de représentations. Quelque chose a eu lieu sans pouvoir véritablement prendre place dans le récit du sujet. En termes lacaniens, on pourrait dire qu’un morceau de réel demeure sans symbolisation suffisante. Il revient alors autrement, par le corps, la répétition, l’image, le silence ou, trente ans plus tard, par cette nécessité étrange d’entrer dans une maison.
Charlotte Milandri montre avec beaucoup de finesse que le silence de Jeanne n’est donc pas simplement celui du secret. Il est aussi un défaut de mots. On ne tait pas seulement ce que l’on refuse de dire. On peut également taire ce que l’on ne sait pas encore comment nommer. Le titre acquiert dès lors une remarquable puissance. Vous, Madame. Deux mots suffisent à restituer tout un ordre symbolique. « Vous » marque la distance. « Madame » reconnaît une place, celle de l’adulte, de l’enseignante à laquelle l’institution confère une autorité. L’agression sexuelle ne transgresse donc pas seulement l’intégrité corporelle de Jeanne. Elle bouleverse la distribution même des places. Celle qui devait incarner la loi devient celle qui la transgresse. La violence féminine demeure sans doute particulièrement difficile à penser parce qu’elle vient heurter un imaginaire collectif puissant. Le féminin reste associé au soin, à la maternité, à l’accueil et à la protection. Cette représentation n’est pas seulement un stéréotype social. Elle organise profondément notre économie psychique. La mère constitue pour l’enfant le premier Autre dont dépendent la satisfaction, la sécurité et bien entendu la survie. Reconnaître que cet Autre féminin puisse également devenir intrusif, persécuteur ou sexuellement prédateur introduit une contradiction autrement plus inquiétante que celle d’un agresseur conforme à l’image que nous nous faisons déjà de la violence. C’est peut-être aussi pourquoi les agressions sexuelles commises par des femmes demeurent plus difficilement identifiables. Elles rencontrent une résistance collective à leur représentation. Non parce que la violence féminine serait plus mystérieuse que la violence masculine, mais parce qu’elle dérange davantage certains partages imaginaires sur lesquels repose notre compréhension du monde. À l’homme la prédation, à la femme la protection. Vous, Madame introduit une déchirure dans cette distribution rassurante.
Charlotte Milandri se garde pourtant de toute démonstration. Son écriture demeure sobre, contenue, attentive aux objets et aux sensations. C’est précisément ce dépouillement qui donne au livre sa puissance. Trente années séparent l’événement de l’entrée dans la maison, mais le temps psychique ne coïncide jamais exactement avec le temps chronologique. Ce qui n’a pu être symbolisé ne disparaît pas parce que les années passent. Cela insiste.
Jeanne ne trouvera probablement pas dans la maison de la morte l’explication susceptible d’abolir le passé. La psychanalyse nous apprend d’ailleurs qu’aucune explication ne referme entièrement une effraction traumatique. Ce qui peut changer, en revanche, est la place que l’événement occupe dans l’histoire du sujet. Quelque chose qui avait été subi sans pouvoir être pensé peut entrer dans une chaîne de mots, devenir récit, et cesser ainsi d’exister uniquement sous la forme d’un présent interminable. C’est ce mouvement que raconte Vous, Madame. En donnant une forme littéraire à une violence que notre imaginaire peine encore à concevoir, Charlotte Milandri ne se contente pas de lever un silence. Elle montre plus profondément comment ce silence s’est constitué. Et rappelle que le plus difficile à dire n’est peut-être pas toujours ce que l’on veut cacher, mais ce pour quoi, pendant longtemps, aucun mot n’a été disponible.
Charlotte Milandri, Vous, Madame, Arléa, collection La Rencontre, 112 pages, 15 euros.