On pense à Gracchus, au « Chasseur Gracchus » de Kafka, le chasseur mort dont la barque funèbre a suivi un trajet erroné à cause d’une mauvaise rotation du gouvernail, avec pour conséquence une barque qui parcourt dès lors les cours d’eau terrestres – et un chasseur qui voyage après sa mort par tous les pays de la Terre, au lieu de monter au Ciel… Mathias Enard, quant à lui, descend la Sèvre avec son canoë et qualifie son périple de « pèlerinage »… et même de « chemin de deuil »… Il poursuit là son cycle de la Mélancolie des confins…
C’est le temps de la Sèvre Niortaise de Mathias Enard, un peu comme on avait lu, jadis, le « temps du Danube » de Claudio Magris (dont on a lu, plus récemment, Figures de proue)… Pour un peu, on pourrait parler de la Stimmung de Mathias Enard, son état d’âme, mais surtout son ouverture au monde – devant le monde comme monde, une ouverture qui se révèle toujours déjà traversée par une négativité et par un malaise… C’est comme si Mathias Enard faisait l’expérience de la naissance même de la parole, tant il va chercher tout au long de ce récit (qui lui aussi illumine cette rentrée littéraire) les textes les plus beaux de la bibliothèque universelle – de Proust à Rilke, à Joyce, Richard Burton, Hâfez de Chiraz, Velibor Colic, Ivo Andric… où Mathias Enard finit par se définir comme « un rameur ottoman qui promène le sultan calife » en avançant sur la Sèvre Niortaise de son enfance…
Ce sont comme les « sources de la Vivonne » de Mathias Enard – qui faisaient voir à Proust « une espèce de lavoir carré où montaient des bulles » – et qui lui font voir à lui, Mathias Enard, « la grande frontière, les confins de la vie et de la mort »… pour nous raconter les cicatrices des Balkans, Sarajevo, la tragédie yougoslave – avec, au cœur de ce récit historique, politique, poétique, révolutionnaire, la singulière ville de Trieste qui en a fasciné plus d’un, à commencer par James Joyce qui y avait situé son petit récit autobiographique Giacomo Joyce (Gallimard, 1973), qui racontait l’émoi amoureux provoqué chez son héros par une jeune fille à qui il enseignait l’anglais – comme Mathias Enard nous raconte lui aussi, en toile de fond, le souvenir d’un amour de jeunesse, mais plutôt avec la mélancolie de Duras qu’avec la joie de James Joyce (avec la « Maladie de la mort » de Duras plutôt qu’avec la rivière/personnage Anna Livia Plurabelle de Finnegans Wake) – tout en citant les deux, Duras et Joyce, mais en restant « tragique », en se souvenant d’un autre auteur de sa région natale, le baroque français Agrippa d’Aubigné, l’auteur des Tragiques, livre magistral (Poésie/Gallimard) où l’on lit en vers l’Histoire de la France qui était aussi pour le grand poète celle de la guerre de Cent ans…
Mathias Enard est littéralement imprégné de poésie, même s’il veut se débarrasser d’Ezra Pound (qui fut fasciste, antisémite, célébrait Mussolini et que les Américains avaient fini par attraper et enfermer dans une cage, dans laquelle Pound avait vécu plusieurs mois, où il avait même écrit des Cantos que Denis Roche allait traduire au début des années 1960), Pound qui lui aussi avait fait tout un périple sur les pas des troubadours en pays d’oc (Anatolia / Editions du Rocher, 2005) qui l’avait fait passer non loin de Niort, la ville natale de Mathias Enard – qui, au fond, a un petit côté Bertran de Born, Arnaut Daniel, un petit côté troubadour, et un petit côté Giacomo Joyce qui aurait peut-être voulu dire lui aussi (en vain) : « et dans l’obscur de son humide chaude consentante accueillante féminité mon âme, elle-même se dissolvant, a fait jaillir, a répandu et déversé une liquide et profuse semence »…
Mathias Enard, Hôtel Balkan, Editions Actes Sud, récit, 272 p., 22,50€ (En librairie le 16 septembre)