Le strabisme comme clé de voûte du récit familial : voilà le pari audacieux du premier roman de Victoria Kaario, aussi juste que drôle, qui sonde la folie et les violences d’un foyer à partir d’un trouble de la vision en apparence anodin.
Sous la forme d’une enquête qui convoque diverses figures littéraires strabiques croisées à différents moments de sa vie, l’autrice retrace l’histoire de son propre strabisme divergent intermittent. Mais cet autoportrait en trompe-l’œil louche bientôt du côté du drôle de couple que forment ses parents. Le strabisme récalcitrant de la narratrice, qui assume ne former qu’une seule et même personne avec l’autrice, présente une particularité notable : les déviations et clignements incontrôlés ne se manifestent qu’à des moments très précis, lors de chocs ou de grandes émotions.
Cet été-là, assis sur un banc du parc Montsouris où ils ont l’habitude de se retrouver, le père octogénaire de la narratrice lui annonce, comme si de rien n’était, une nouvelle qui la laisse sans voix. Cette scène, aussi grave que cocasse, n’est qu’un épisode parmi tant d’autres dans la vie conjugale de ses « vieux parents pas très normaux ». L’autrice entrelace ainsi, par fragments, deux récits autobiographiques : celui de son œil et celui de sa famille.
Le premier prend la forme d’un inventaire à la Perec, sondant pour mieux déjouer l’imaginaire collectif qui associe le strabisme à une disgrâce physique. S’ensuit une exploration aussi sensible qu’érudite de la manière dont un défaut de vision façonne une existence. En contrepoint, et cela n’est pas sans rapport, le vieillissement de ses parents la conduit à revisiter avec une lucidité décalée, l’histoire douloureuse d’une famille pour le moins cabossée.
Parmi les nombreuses fulgurances poétiques de ce livre, on trouve cette scène de rééducation oculaire : l’orthoptiste, assise devant son « synoptophore », lui demande de « mettre le petit oiseau dans une cage », son œil, indompté, refuse, récalcitrant. « Le strabisme a trait à l’oubli. À la nécessité d’oubli. Loucher, c’est prendre la tangente. Mais ce n’est pas lâche, c’est de la survie. »
À travers l’humour décapant qui caractérise l’écriture de Victoria Kaario se dessine un véritable éloge des problèmes de vision qui, à l’image des bouchons d’oreille, permettent parfois de se soustraire à la violence du monde extérieur et à une réalité familiale devenue, dès l’enfance, trop difficile à porter. À ce titre, l’œil rebelle de l’autriceet la lourde myopie de sa grande sœur seraient, à y regarder de plus près, bien plus qu’un simple héritage génétique.
Le récit de soi n’est pas, dans ces pages, un moyen de mettre le réel à distance mais de mieux le regarder, de biais. La réalité y est si invraisemblable que la fiction serait de trop. C’est d’ailleurs ce que lui souffle Niels, son fils, en l’encourageant à écrire sur ses drôles de parents. En effet, nul besoin d’inventer quand le vécu suffit déjà à excéder la mesure du plausible. Au cœur de ce souci de vérité, la figure de la mère occupe une place centrale : une mère malade, vraisemblablement bipolaire, alcoolique, suicidaire, qui refuse de se faire soigner. On devine en filigrane des traumatismes, individuels et collectifs, qui ont jalonné sa vie, et, en contrepoint, des éclats poétiques, comme autant de souvenirs fantasmés d’une mère heureuse. Une figure peu commune qui vient bousculer l’image attendue de la maternité : une mère « non sauvable », qui dit regretter avoir eu des enfants ; une mère encore vivante que sa fille observe, sans condamner ni absoudre.
L’humour fonctionne ici comme une force de métamorphose, il retourne le pathétique, transforme en burlesque des scènes pourtant dramatiques. L’attention aux détails — des bribes de conversation aux rares photographies d’enfance, point de départ de souvenirs invariablement catastrophiques — devient l’instrument privilégié de cette écriture du quotidien familial, à la fois grave et ludique. De cette tension naît une ironie mordante, qui, fait assez rare pour être souligné, provoque à la lecture un rire franc.
La force de ce texte tient à sa capacité à faire tenir ensemble des réalités diffractées et l’ambivalence du sentiment filial qui en naît : la violence d’un père rêveur, vacillant dans la sénilité mais aussi la tendresse grandissante et la douceur nouvelle que la narratrice éprouve à son égard. Kaléidoscopique, le récit entrelace ainsi le minimal et le massif, l’extraordinaire et le banal, et, au milieu des souvenirs abîmés, quelques rares éclats de normalité, comme ce jour où une amie d’enfance avait élu ses parents le plus beau couple de danseurs d’une bar-mitsvah. Que garde-t-on d’une enfance éprouvée par la folie familiale ? Que fait le vieillissement des parents à des liens filiaux déjà fragilisés ? De cette situation familiale irrespirable, Victoria Kaario fait émerger un récit lumineux, une variation sur le regard autre, tour à tour désopilante et bouleversante. Une entrée en littérature remarquée, une voix que l’on n’est pas près d’oublier.
Victoria Kaario, Mon Œil, Éditions Verdier, 20 août 2026, 128 P., 17,50€.