La fille de Mars, c’est Hélène Smith, pseudonyme d’Élise Müller, médium et artiste suisse, voyageant astralement à travers l’Univers, rencontrant des civilisations extraterrestres, communiquant avec des esprits, avec la Vierge ou des anges qui lui dictent des consignes, qui l’obligent à réaliser des tableaux.
À moins que, plus simplement, elle ne soit folle.
Si Hélène/Élise est un personnage de papier, de mots, Carla Demierre dit s’être inspirée de l’Hélène/Élise réelle, effectivement spirite et artiste suisse, mais elle ajoute : « […] chaque fois que l’histoire le réclamait, je me suis autorisée tous les écarts et toutes les distorsions qui m’ont semblé nécessaires. Ce livre est un portrait-rêvé d’Élise Müller ». Étrangement, Carla Demierre se rapproche elle-même de la médium qui accomplit ce que des voix venues d’ailleurs lui réclament, sauf que dans le cas de l’autrice, ce qui réclame c’est le langage, le livre, la fiction, l’écriture. Hélène/Élise devrait-elle être aussi considérée comme une figure de l’écrivain, d’un certain rapport à l’écriture ? Peut-être. On peut en tout cas retenir que le personnage central du récit est ambivalent, à la fois renvoyant au « réel » et défini par sa nature fictionnelle, imaginaire.

L’ambivalence, l’ambiguïté d’Hélène Smith la caractérisent à travers l’ensemble du livre, à commencer par son double nom ou encore sa double nature, sa position double : humaine et habitée par du suprahumain, résidant à Genève et traversant les galaxies, ici et ailleurs, etc. Le récit la situe également à l’intersection de deux types de discours : celui de la science, de la psychologie, qui insiste sur une explication par la pathologie mentale, et celui du compte-rendu, de la description, de l’approche réalisés par des sociétés s’intéressant au spiritisme, avec en particulier le point de vue d’un autre personnage, Sybil Brown, qui dirige le bureau d’investigation sur la médiumnité de la Société Américaine pour la Recherche Psychique. Hélène/Élise est-elle folle, est-elle réellement spirite ? La question n’est pas tranchée, le livre juxtaposant les deux possibilités sans décider, maintenant le personnage dans une situation ou deux discours contraires le définissent, où la vérité le concernant est indécidable.
Qui est, dans le livre, Hélène Smith ? Elle est surtout, essentiellement, un être fait de mots, de discours, dont on parle de manière contradictoire sans que l’autrice n’énonce une vérité – elle est une figure en laquelle coexistent des possibilités opposées, au sujet de laquelle des discours sont tenus et qui ne sont jamais régulés par les exigences de ce que serait le discours « vrai ». C’est la fiction qui parle, c’est le langage qui développe ses propres possibilités – c’est l’écriture en tant que langage sans autre fondement que lui-même, selon ses capacités paradoxales, son nomadisme. Ce livre de Clara Demierre pourrait être lu comme le développement de ce questionnement : Que devient le langage lorsqu’est évacué le souci de la vérité, l’enracinement du langage dans les règles du discours vrai, dans une réalité supposée conditionner ce qui peut être dit ? La réponse serait peut-être qu’il devient écriture, fiction, littérature.
On peut lire La Fille de Mars comme un récit qui concerne une période historique au cours de laquelle l’esprit, le psychisme devient l’objet de discours énonçant des points de vue et des possibilités plurielles, contraires : la science, la psychologie, la psychanalyse, les études sur le spiritisme parlent de l’esprit comme d’un objet à connaître sans que pourtant cette connaissance ne soit fixée, sans que certains critères ne s’imposent et excluent la valeur de tels discours. Ici, l’esprit est encore un objet indéterminé, au sujet duquel ceci et cela peut être dit, de la même façon que ce qui est énoncé au sujet d’Hélène Smith : le psychisme demeure un objet non fixé, flottant, constitué de discours qui ne saisissent pas la réalité dont ils sont supposés dire les caractéristiques et propriétés. Ou encore, il est possible d’appréhender ce livre comme le récit de ce qui à tel moment arrive à une femme et une artiste qui ne se conforme pas aux attendus sociaux ni aux règles de l’art : elle devient l’objet de discours visant à l’objectifier, à la critiquer, à la faire entrer dans des catégories supposées classifier et rendre pensable ce qu’elle est et ce qu’elle fait : dans ce cas, le « vrai » est aussi un moyen d’un pouvoir social, ce qui empêche « l’errance », l’indéfinition.
Quel que soit l’angle de lecture, on retrouve la question de la vérité, sa problématisation, celle du rapport entre la réalité et le langage, entre le discours et l’objet auquel il est supposé se référer comme à un socle ou une ancre qui l’arrimerait, le fixerait. Clara Demierre construit un récit qui échappe aux exigences du vrai, à la saisie et à l’accaparement de la réalité, à la sélection des possibles. Au lieu de privilégier un point de vue narratif chargé de dire ce qui est, elle crée un récit par la juxtaposition de points de vue, plus précisément en juxtaposant des textes présentés comme des articles de magazines, des extraits d’ouvrages, d’un journal, comme des lettres, des notes rédigées par exemple par Sybil Brown, l’enquêtrice américaine du bureau d’investigation sur la médiumnité, etc. Ces textes ne disent pas la même chose, ne sont pas cohérents entre eux, même s’ils se rapportent au même objet. L’autrice en fait un montage sans recouvrir celui-ci d’un discours supérieur : le montage de textes divers, hétérogènes, contradictoires vaut en lui-même comme principe de composition du récit, l’orientant vers une forme d’incertitude souveraine affirmant la pluralité des possibles, l’indéfinition de l’objet réel.

La composition est encore plus fine puisque cet ensemble de textes est montré à la fois comme le résultat de recherches dans certaines archives concernant l’Hélène/Élise qui a réellement existé mais aussi comme pouvant résulter de « distorsions » et « écarts », comme un « portrait-rêvé », le livre étant présenté comme ayant été écrit grâce à un « téléphone spécial » permettant de communiquer avec l’esprit d’Hélène/Élise. Quant aux notes de l’enquêtrice américaine, l’autrice indique que l’existence même de celle-ci, pourtant centrale dans le récit, n’est pas certaine… L’archive réelle devient indissociable de l’imagination et de la fiction sans que l’on sache ce qui revient à l’une ou à l’autre, sans même être sûr que les archives ont effectivement été prises en compte. Ce brouillage des discours situe le livre moins dans une opposition stricte entre réalité et fiction, entre réalité et pouvoir de la littérature, que dans une zone d’indétermination où l’un et l’autre sont également possibles en même temps – un récit situé sur la limite moins comprise comme ce qui sépare que comme lieu d’une rencontre, d’une coexistence, d’un emmêlement. Ici, la vérité n’a pas sa place – ce que fait Clara Demierre étant précisément l’inverse de ce à quoi sert la vérité, à savoir arraisonner la réalité, la réduire à un certain possible, la dominer. Il s’agit de dissocier le langage d’une forme de pouvoir.
L’écriture de Clara Demierre se situe en deçà de la vérité, là où le langage n’est pas normé par une forme de discours qui hiérarchise, qui exclut, qui soumet. Si Hélène/Élise entend des voix diverses, si à travers ses « voyages » elle rencontre des langues et écritures extraterrestres, si elle est elle-même l’objet de discours pluriels et hétérogènes, c’est parce qu’elle est une figure définie par un certain rapport au langage dans lequel le langage est pluriel, est une réalité hétérogène, dans lequel cette réalité est accueillie pour elle-même : ça parle, des voix parlent, des discours foisonnent, ça énonce de manière incohérente, dans tous les sens. On peut dire la même chose au sujet de l’écriture de l’autrice, Hélène/Élise étant effectivement une figure de l’écrivain, qui exprime une certaine image de l’écriture : écrire, c’est accueillir la pluralité du langage, le bruissement des langages, dans le langage, l’incohérence et le nomadisme des discours, et demeurer à ce niveau de l’accueil, du constat – l’autrice, dans La Fille de Mars, construisant un récit qui est aussi le développement du rapport au langage impliqué par l’écriture, de la puissance du langage impliquée par l’écriture.
La question de la perception et de son rapport à l’écriture, à la création artistique, traverse également le livre : perception d’Hélène/Élise par les autres personnages ; perception singulière et anormale de celle-ci. Ce qui est dit par chacun et chacune à propos de cette dernière paraît lié à une perception limitée, conditionnée par ce qu’un certain discours rend possible de dire et penser. Le scientifique ne perçoit des phénomènes qui accompagnent Hélène Smith que ce que le discours et l’esprit scientifiques d’une époque permettent ; celles et ceux qui sont convaincus de la nature médiumnique des faits en perçoivent ce que leur savoir permet de percevoir et de dire. On retrouve ici ce qui a été dit du rapport entre langage et réalité. Mais il est également à souligner qu’Hélène Smith est caractérisée par un type de perception dont les capacités sont plus larges, plus étranges : entendre des voix, communiquer avec les esprits, voir des anges ou le visage de Jésus, des civilisations extraterrestres, etc. Elle perçoit ce que les autres ne perçoivent pas, accueille ces perceptions sans les interroger, comme elles arrivent, dans leur pluralité, leur obscurité, leur autonomie. C’est par ces perceptions qu’elle peut créer.

Dira-t-on que celui et celle qui écrivent, qui créent des œuvres d’art, entendent des voix ? Oui et non. Oui, en tout cas, dans le sens où la création serait conditionnée par la perception de la pluralité des langages, de la pluralité dans le langage : ça parle, ça dit, ça se tait aussi, certainement, et de manière indisciplinée, incohérente, non normée – ça parle d’un langage pluriel et nomade, dans tous les sens et sans attaches. Ça parle, ça se tait, ça montre : paroles, silences, images qui constituent un monde sans unité, sans synthèse, fondamentalement divers, pluriel. Peut-être est-ce la capacité à percevoir ce monde qui conditionne l’écriture, l’art en général. Peut-être est-ce cela qui caractérise l’écriture telle qu’elle est pensée et pratiquée par Carla Demierre.
Carla Demierre, La Fille de Mars, éditions Corti, août 2026, 220 pages, 19€.