La Laure de Scudéry (Madeleine de Scudéry, Mathilde)

Ce qui saute aux yeux, c’est ce tableau de Giorgione qui fait aujourd’hui la couverture de la nouvelle édition de ce vieux roman du XVIIè siècle, Mathilde de Madeleine de Scudéry (1607-1701), prude parmi les prudes (céleste prude).

Elle parlait tout le temps d’amour platonique, idéal, désincarné, quand on a là – en couverture – le portrait de Laure de Noves, la muse de Pétrarque, qui était aussi Laure de Sade, mariée à Hugues de Sade, de la fameuse famille « Sade » d’où naîtrait un jour un certain marquis, l’auteur des 120 journées ou encore de l’Histoire de Juliette, qui a chanté le vice (les prospérités du vice) et non la vertu – cette vertu qui a fait la célébrité de Laure sous la plume de Pétrarque, chantée comme telle dans ses poèmes, qui lui était apparue pour la première fois à l’an du Seigneur 1327, le 6 avril, à l’église Sainte-Claire d’Avignon, dans la matinée… C’est l’histoire légendaire d’une femme qui se refusa au poète qui l’adorait – à tel point que Pétrarque se désolait souvent des rigueurs inexorables de sa maîtresse, même si l’on a néanmoins relevé des contradictions dans certaines de ses poésies, « où Laure semble désignée comme dispensatrice de joies non platoniques », comme l’avait souligné Gilbert Lely (1904-1985) dans sa « Vie du marquis de Sade » (Jean-Jacques Pauvert, 1952, 1957, 1982)… Mais Sade, Lély… c’était bien après Madeleine de Scudéry et sa célèbre « Carte de Tendre », au caractère nettement anatomique, insérée dans son roman sans fin Clélie, histoire romaine (10 tomes), pour dire et imaginer aussi sa passion « Pellisson », pour dire l’amour platonique qui faisait rire Molière dans ses Précieuses ridicules

« Qui a touché mes seins ? » disait Madeleine de Scudéry au soir de ses quatre-vingt-quatorze ans ; car Mademoiselle Scudéry était vierge, comme le raconte Pascal Quignard dans un de ses petits traités, « Des plaques blanches sur fond jaune », où il raconte Madeleine de Scudéry et Paul Pellisson qui étaient tous les deux si laids qu’ils baissaient les yeux quand ils s’entretenaient – qui s’aimaient sans qu’ils se désirent – qui ne pouvaient passer un jour qu’ils ne s’écrivent, comme l’a raconté encore Pascal Quignard dans son traité, en soulignant aussi que trois hommes, de 1636 à 1656, avaient fait la prose française : Descartes, Pellisson, Pascal… et que Pellisson fit trois hommes : Bossuet, La Bruyère, Fénelon…

C’est la littérature et l’art du Grand Siècle, dont on aura bientôt un musée attitré dans les jardins du château de Saint-Cloud où se situe d’ailleurs (justement) la préface au roman Mathilde (il faudrait plutôt dire « nouvelle ») – sous le titre : « Les Jeux servant de préface à Mathilde », où l’on se retrouve dans un lieu enchanté, campagnard, non loin de Paris, « au bord de la Seine du côté qu’elle descend », en compagnie de cinq femmes et de quatre hommes qui vont parler entre eux de l’amour, de la vie, de tout… de « La fausseté des vertus humaines », pour reprendre le titre du livre de leur contemporain de Béziers Jacques Esprit, qui a été réédité aux éditions Séguier en 2025, avec une préface de Pascal Quignard, « Traité sur Esprit »…

Le XVIIè siècle, c’est l’extrême province, dit Quignard ; le siècle de ces salons où l’on faisait des bouts rimés, où l’on proscrivait le mariage, où l’on votait pour le déclin de la passion, où l’on croyait à l’avenir de la Tendresse : « Tendresse-sur-Estime, Tendresse-sur-Inclination, Tendresse-sur-Reconnaissance »… et d’où l’on sortait de là, à cinq heures, épuisés… Ainsi commencent les romans… Mais qu’est-ce qu’un roman pour Madeleine de Scudéry ?

« Un lieu utopique où les femmes règnent, où tous les hommes sont des chastes et des somnambules qui vantent leur gloire et se soumettent aux mille et trois épreuves que leur animosité édicte. Cette peur des hommes et cette haine qu’ils inspirent aux femmes sont plus modernes que les fables ou les tragédies que rédigeaient Jean de La Fontaine ou Racine »,soutient Pascal Quignard (Petits traités, tome VIII, Maeght Editeur, 1990, et Folio Gallimard 1997)…

Mathilde est bien plutôt une « nouvelle … mais où l’on ne se marie pas non plus, où le modèle de l’amour est celui de Laure avec Pétrarque, sans jamais se douter que le modèle de Giorgione – comme le révèlera l’historienne de l’art Jaynie Anderson dans Giorgione, peintre de la brièveté poétique (Lagune, 1996) – est moins le portrait de Laure de Noves que celui d’une courtisane, d’une « Laura » ou d’une « Lauretta », nom alors répandu chez les dames du demi-monde… Soit Mathilde et Vénus (finalement) ; soit « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre » (comme le dira Lacan au Livre XXIV de son séminaire) ; soit donc la couverture de ce roman, comme le dirait Georges Didi-Huberman : « ce que nous voyons, ce qui nous regarde ».

Madeleine de Scudéry, Mathilde. Honoré Champion (édition par Nathalie Grande). 320 p., 19€