Voici « les Onze » de Volodine – les Bardo solo, Chagrins, Défections & Cie, Dernière livraison, La Grande misère, Les Meilleurs d’entre nous, Malaise chez les plongeuses, Mémoire mode d’effroi, Survies minuscules, Zone crypte zone miroir, Ultimes sursauts –, onze volumes du dernier édifice d’une aventure littéraire, poétique, politique, révolutionnaire, qui se clôt sous la signature d’un collectif, Infernus Iohannes…
Bruno Latour (1947-2022) disait dans ses huit conférences sur le nouveau régime climatique intitulées « Face à Gaïa » (La Découverte, 2015) que nous sommes entrés irréversiblement dans une époque « à la fois postnaturelle, posthumaine et postépistémologique » car tout a changé autour de nous, disait-il en reconnaissant néanmoins que ça faisait beaucoup de « post » (qui plus est quand on parlait alors aussi de « postmodernisme »). Mais Latour ajoutait justement que « ous ne sommes plus exactement des humains modernes à l’ancienne ; nous ne vivons plus à l’époque de l’Holocène ! »
Voici l’Anthropocène Antoine Volodine… qui rajoute un « post » au tableau – celui du post-exotisme qui est l’autre nom de sa littérature très cinématographique, obsédée par la fin du monde, qu’il signe aussi sous différents pseudonymes, hétéronymes (Elli Kronauer, Manuela Draeger, Lutz Bassmann, Ingrid Schmitz, Mario Hinz, Sonia Velasquez, Infernus Iohannes…). C’est une aventure littéraire « où tout se tient » depuis quarante ans déjà, quand Volodine publiait ses premiers romans que certains avaient voulu classer en « science-fiction », alors que les écrivains post-exotiques se sont engagés en politique pour tenter de bouleverser de fond en comble tout ce qui était établi comme à jamais sur la planète, « tout ce qui favorisait l’éternel malheur et obligeait cinq milliards de gueux humains à vivre dans la boue, dans la poussière et l’absence d’espoir », ainsi que Volodine le faisait dire à l’une des ses héroïnes enfermée dans une cellule aux dimensions mesquines dans Écrivains (Seuil/Fiction & Cie, 2010)…

Pour résumer, disait jadis Volodine dans la revue littéraire et philosophique Inculte (2007, « Devenirs roman »), « des hommes et des femmes emprisonnés à vie pour avoir tenté de transformer le monde par la violence et les armes, s’échangent des bribes de livres, des récits et des poèmes qui, au final, deviennent des livres publiés sous une signature unique, hors de leurs murs, hors du monde carcéral » – comme les onze romans, contes, « narrats », « entrevoûtes », « récitats », « shaggas », « leçons », « interruptats »… qui paraissent aujourd’hui sous le nom d’Infernus Iohannes. Ce dernier nous avait déjà donné Débrouille-toi avec ton violeur (L’Olivier, 2022) et ajoute donc onze composants sous le titre générique de « Retour au goudron », chez onze éditeurs différents : Actes Sud (Bardo solo), Minuit (Chagrins), Rivages (Défections et Cie), La Marelle (Dernière livraison), L’Olivier (La Grande misère), Seuil/Fiction & Cie (Les Meilleurs d’entre nous), La Volte (Malaise chez les plongeuses), Robert Laffont (Mémoire, mode d’emploi), Éditions du sous-sol (Survies minuscules), Verdier (Zone crypte, zone miroir) et La Fabrique (Ultimes sursauts) – tous unis dans une même démarche, celle d’un bon remède au pessimisme ambiant et « aux mauvais temps nouveaux », comme le dit Stella Magliani-Belkacem des éditions La Fabrique, en pensant là à Brecht auquel Volodine pourrait sans doute être comparé – car, au fond, ce sont les deux mêmes anges de l’Histoire, « yeux écarquillés, bouche ouverte, ailes déployées » (Walter Benjamin dans ses thèses sur le concept d’histoire à propos de l’ « Angelus Novus » de Paul Klee…).

Antoine Volodine a lui aussi le visage tourné vers le passé – par exemple vers l’ancienne Union soviétique, vers « le Parti » ; et lui aussi – comme l’ange de l’histoire de Benjamin – ne voit plus qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines (les jette à ses pieds)… Antoine Volodine voudrait réveiller les morts – peut-être à l’aide d’un livre entre tous : le Bardo Thödol ou Livre tibétain des morts… Ce qui est sûr, c’est que chez lui « les morts ressuscitent mourants », comme chez Blanchot et son personnage Thomas l’obscur qui « était réellement mort et en même temps repoussé par la réalité de la mort » ; comme le chasseur Gracchus de Kafka qui s’est tué en tombant d’un rocher alors qu’il poursuivait un chamois… et dont la barque de mort s’est trompée de route (ne peut plus gagner l’au-delà)… Gracchus est dans un infranchissable entre-deux, celui qui sépare les vivants des morts, comme si mourir rendait impossible la mort… Les personnages et les auteurs associés de Volodine sont dans cet entre-deux, dans « un monde intermédiaire entre la fin des malheurs et leur suite», lit-on dans La Grande misère ; ils sont dans une sorte de « terminus radieux »… pour reprendre le titre d’un des ses très beaux romans (Fiction & Cie, 2014)…

C’est « l’écriture du désastre » d’Antoine Volodine et de ses hétéronymes – une écriture du désastre qu’il qualifie aujourd’hui de « retour au goudron », matière pour le moins noire, invivable, alors même qu’il va falloir s’y habituer, comme le dit Infernus Iohannes dans Les Meilleurs d’entre nous… Oui, « il faut s’y faire », écrivait Bruno Latour. « Je me tais », l’aventure est finie… ou plutôt ne cesse plus d’arriver… « Retour au goudron » est en somme le post-terminus radieux d’Antoine Volodine, son apothéose ubuesque… Moralité : un spectre hante la littérature – le spectre du porte-parole Volodine, exotique, post-exotique, post-radieux, qui ne l’a pas détourné de l’autre réalité : celle du génocide et de l’ethnocide, de l’univers concentrationnaire (d’inspiration ubuesque), du piège du capitalisme marchand, de la « décivilisation », de l’effondrement, de l’extinction de l’espèce humaine et animale, de la clochardisation (« Chicots datant des dernières vilenies de la civilisation humaine. Ultimes sombres témoignages du sombre passage de l’espèce humaine sur la planète », lit-on dans La Grande misère) – mais aussi de la contestation et de la révolte, du soulèvement ?
Infernus Iohannes, Retour au goudron
Bardo solo, Actes Sud, 336 pages, 22 € 50
Chagrins, Éditions de Minuit, 192 pages, 18 €
Défections et Cie, Rivages, 240 pages, 17 € 90
Dernière livraison, La Marelle, 168 pages, 18 €
La Grande misère, Éditions de L’Olivier, 252 pages, 20 €
Les Meilleurs d’entre nous, Éditions du Seuil, 336 pages, 22 €
Malaise chez les plongeuses, La Volte, 208 pages, 18 €
Mémoire, mode d’effroi, Robert Laffont, 240 pages, 21 €
Ultimes sursauts, La Fabrique, 160 pages,15 €
Survies minuscules, Éditions du sous-sol, 288 pages, 21 €
Zone crypte, zone miroir, Verdier, 224 pages, 19 € 50
