Sophie G. Lucas : Cette révolte (Odessa des oiseaux)

Sophie G. Lucas, Odessa des oiseaux (détail de l'image de couverture)

Avez-vous déjà été coincé ?

Littéralement coincé. Malgré la possession d’une carte bleue, la liberté que nous possédons encore dans une démocratie, et la volonté de partir ?L’expérience d’être sur un bateau dans les eaux merveilleuses de la mer Ionienne peut être une expérience digne d’un film d’horreur.

Vous me direz : certes, c’est vrai, mais étant sur Diacritik vous êtes plutôt là pour lire quelque chose en lien avec la culture plutôt qu’un carnet de vacances. Patience, ça arrive.

Car, tout d’abord, la mer Ionienne possède en son sein l’île d’Ithaque. Oui, celle d’Ulysse, d’Homère, de l’Odyssée. Et rencontrer ce lieu juste au moment de la sortie du film de Christopher Nolan me touche particulièrement. Tout semblait donc aligné pour lire, contempler et vivre les strates temporelles de notre histoire occidentale. C’était sans compter sur la présence d’une équation inconnue personnifiée en un homme. Un homme censé amener de l’amour à quelqu’un que j’aime. Et qui se révèle au bout de quelques jours, que dis-je quelques heures, un Agamemnon chouineur dont on attend que Clytemnestre l’assassine dans son bain avec toute l’humiliation que cela amène. N’étant pas encore membre de la famille des Atrides, j’en ai été réduite à regarder, me taire au risque que les foudres de cet homme médiocre s’acharne sur la personne que qui m’est chère. Alors où s’échapper ? Que faire de sa colère ?

Et c’est là où, mesdames messieurs, la littérature entre en jeu. Car dans les plus grands moments d’angoisse, de volonté de contrôle, de médiocrité et de rabaissement, personne ne peut contrôler votre imaginaire.

Dans cette situation j’ai lu Odessa des oiseaux de Sophie G. Lucas. C’est l’histoire d’une petite fille qui change de nom 3 fois, qui aime son frère Sasha et qui raconte.

Raconte cet amour.

Raconte la famille.

Raconte les dessins d’arbres qui se glissent entre certains chapitres.

Raconte son désir de liberté.

C’est un livre d’une profonde douceur et d’une infinie tristesse sur un monde qui s’écroule. Les chapitres s’ouvrent en courtes de phrases comme si on attrapait au vol la pensée de Jo/Odessa : Jo qui veut la violence, Jo qui veut la liberté Jo, qui veut l’égalité – la troisième personne du singulier parcourt le livre : c’est, pour moi, une pudeur qui m’émeut profondément.

C’est un livre qui, pour nous aider, convoque Elvis Presley, Jo des sœurs Marsh, Kate Bush. Il faut bien cela pour survivre à la vie.

C’est l’histoire d’une lutte des classes : les pauvres qui subissent en première ligne les changements climatiques, l’absence d’empathie, la destruction du monde.

Ironique de lire ce livre sur un monocoque en Grèce, n’est-ce pas ? Et pourtant, quand je lève la tête, ce que je vois c’est un mépris de classe sans non à l’égard de la skippeuse, ce sont des fonds marins détruits au-dessus desquels se prélassent des femmes trop botoxées et trop maigres, des hommes trop gras et trop Fas.

Mais c’est aussi un homme dressé sur son zodiac, tout droit sorti de la mer, hurlant des insultes grecques à un catamaran de luxe qui ne manœuvre ni avec respect ni avec précision son bateau. C’est Ulysse en personne qui plonge de bon matin sous un bateau dont la pâle est coincée dans un port avant de demander sans détour de l’argent sonnant et trébuchant. Ce sont des Grecs pas dupes, qui sont là pour faire raquer les riches. C’est la révolte intérieure qui fait son chemin.

Cette révolte, c’est celle de Jo/Odessa (si proche d’Odyssée), une colère douloureuse, une colère qui dévore.

Je m’attache à ce bateau qui me porte, à ce livre qui me libère, aux morts qui m’habitent. Je pense à ma grand-mère Christiane depuis le bateau qui se nomme Christina. Le livre est hanté par les morts. Les dessins d’arbres sombres sont l’œuvre de Géraldine L. Guillot, la sœur de l’autrice, décédée en 2024. La perte est partout comme une liberté. Libre de mourir, libre d’abdiquer dans cette seconde où tout peut basculer.

« Elle est à peu près sûre qu’il ne s’est pas débattu tout de suite. Qu’il a hésité à se nouer. Une seconde d’hésitation. Est-ce que je veux mourir. Est-ce que je veux vivre. »

Et peut-être est-ce tout le livre, cette seconde suspendue où on a le droit de baisser les armes mais où au dernier moment on décide de vivre.

Oui, l’humanité peut être terrifiante. J’ai vu l’humiliation, le contrôle, l’égocentrisme, la mise en place de la violence. Mais personne n’aura notre monde intérieur, personne n’aura la mer, personne n’aura nos morts. Et même si, comme Henri Bosco le dit : « le paradis, tu ne le trouveras qu’au ciel », peut être que lire nous en rapproche.

Sophie G. Lucas, Odessa des oiseaux, éditions La Contre Allée, août 2026, 224 p., 20 € — Lire un extrait