Dérangeant. Oui, dérangeant. Le livre de Karine Dusfour nous confronte à quelque chose que nous avions organisé de telle sorte qu’il nous soit possible de n’en rien vouloir savoir. La psychanalyse (encore elle) nous a appris depuis Freud que le refoulement ne porte pas sur une réalité inexistante, mais précisément sur ce qui, pour le sujet, insiste suffisamment pour devoir être tenu à distance. Lacan quant à lui, radicalisera ce paradoxe en montrant qu’un savoir peut parfaitement être là sans être assumé par celui qui le porte. Le sujet sait, mais ne veut rien savoir de ce savoir. Etonnant n’est-ce pas ?
C’est à cet endroit que Krisztina Rády, les silences qui tuent dépasse le registre de l’enquête. Karine Dusfour ne révèle pas seulement les faits. Elle remet magistralement en circulation des paroles, rapproche des événements, restitue des signes qui avaient été entendus séparément et dont la séparation même avait fini par produire une forme de déni collectif. Ce qui était su demeurait ainsi sans conséquence… Non parce que l’information manquait, mais parce qu’elle n’avait pas trouvé sa place dans un récit susceptible d’en soutenir la vérité. Car nous savions… Nous savions que Marie Trintignant était morte à Vilnius en 2003 après avoir été frappée par Bertrand Cantat avec une violence que rien ne peut excuser. Nous savions la condamnation, la prison, puis la libération de ce dernier. Nous savions également que Krisztina Rády, épouse de Cantat et mère de ses enfants, s’était suicidée en janvier 2010. Mais ces deux événements avaient été maintenus dans des registres symboliques distincts. La mort de Marie Trintignant relevait du crime, du procès, de la responsabilité pénale. Celle de Krisztina Rády demeurait assignée au territoire beaucoup plus opaque du drame intime, de la souffrance personnelle, du suicide dont les causes seraient, par définition, insondables.
Mais ce cloisonnement mérite de mon point de vue, d’être interrogé. Car il constitue peut-être et précisément la condition du « ne rien vouloir savoir » lacanien. Pour que deux réalités contradictoires puissent coexister sans produire leurs effets, encore faut-il empêcher qu’elles se rencontrent. On savait chacune de ces réalités séparément ; mais on résistait à ce que leur rapprochement pouvait faire surgir.
Le travail de Karine Dusfour commence là… Je veux dire dans la levée de cette séparation. Elle rapproche ce qui avait été tenu à distance, réintroduit une continuité là où nous avions installé deux histoires, et fait apparaître, entre elles, non pas une vérité judiciaire qu’il lui appartiendrait d’établir, mais une question. Or, comme chacun sait, une question, lorsqu’elle a été trop longtemps écartée, peut devenir autrement plus inquiétante qu’une réponse.
Ainsi ce que Karine Dusfour reconstitue autour de Krisztina Rády est moins un secret qu’un système de silence. Témoignages, documents et enregistrements dessinent progressivement les contours d’une relation marquée par ce que nous désignons aujourd’hui comme l’emprise et le contrôle coercitif. Mais l’intérêt du livre est précisément de permettre d’entendre l’emprise au-delà de sa seule dimension comportementale. Car elle ne consiste pas seulement à exercer un pouvoir sur l’autre, à contrôler ses gestes, ses relations ou ses déplacements. Elle touche plus profondément à la position même du sujet dans son rapport au désir. Lacan a suffisamment insisté sur le fait que le désir humain ne se constitue jamais dans une souveraineté solitaire. « Le désir de l’homme est le désir de l’Autre » : nous désirons depuis cette place où nous supposons être désirés, reconnus, attendus par l’autre. L’emprise vient précisément parasiter cette dépendance constitutive. Elle ne crée pas la dépendance du sujet à l’Autre ; elle s’y installe comme le coucou dans un nid qui n’est pas le sien. Peu à peu, le désir propre devient plus difficile à distinguer de ce que l’autre exige, attend ou interdit. Le sujet continue de parler, de choisir, parfois même de défendre celui qui l’assujettit mais l’espace depuis lequel cette parole et ces choix pourraient véritablement lui appartenir s’est considérablement rétréci. C’est pourquoi la question si souvent adressée aux femmes victimes de violences — « Pourquoi n’êtes vous pas partie ? » — est probablement une question mal posée. Elle suppose déjà résolu ce qui constitue précisément le problème. Autrement dit qu’il existerait quelque part un sujet intact, extérieur à la relation, capable de mettre en balance deux possibilités — rester ou partir — puis de choisir rationnellement entre elles.
Or l’emprise ne se situe pas à l’extérieur du sujet. Elle travaille les conditions mêmes de sa décision. On peut alors savoir qu’il faudrait partir et ne pas pouvoir partir. Craindre un homme et continuer à l’aimer. Chercher à s’en protéger tout en le protégeant du regard des autres. Dire ce qui arrive puis, presque dans le même mouvement, en atténuer la portée. Il serait trop simple d’y voir une série de contradictions psychologiques. La psychanalyse nous apprend au contraire à prendre ces contradictions très au sérieux, car le sujet est divisé. Il ne coïncide jamais entièrement avec ce qu’il sait, ce qu’il dit ou ce qu’il veut. Dans une situation d’emprise, cette division devient le lieu même où la domination peut s’exercer. Ce n’est donc peut-être pas l’apparente contradiction de Krisztina Rády qu’il faut interroger, mais notre besoin de lui demander d’avoir été cohérente là où, précisément, quelque chose travaillait à rendre cette cohérence impossible.
Freud nous a appris qu’un sujet peut parfaitement savoir quelque chose et organiser pourtant toute son économie psychique autour de la nécessité de n’en rien savoir. Lacan donnera à ce paradoxe une portée plus radicale encore : le savoir ne se confond pas avec la connaissance consciente que le sujet possède de lui-même. Il peut être là, inscrit dans la parole et cependant demeurer comme séparé de celui qui parle. Quelque chose se sait à travers lui sans qu’il puisse encore en tirer les conséquences… Une phrase, une hésitation, un lapsus, un symptôme, viennent alors porter ce savoir à sa bonne place. Encore faut-il que cette parole rencontre quelqu’un pour l’entendre. Car parler ne suffit pas. Toute parole suppose une adresse, et avec elle, un Autre susceptible de la recevoir. C’est peut-être à cet endroit que le livre de Karine Dusfour devient le plus dérangeant donc le plus interessant. Krisztina Rády n’était pas simplement silencieuse. Elle avait parlé. Elle avait dit sa peur, confié sa détresse, laissé des paroles et des traces. Dès lors, le problème change de nature. Il ne s’agit plus seulement d’interroger le silence d’une femme prise dans une relation d’emprise mais la surdité de ceux auxquels, directement ou indirectement, sa parole pouvait s’adresser.
La question n’est donc plus seulement « pourquoi n’a-t-elle pas parlé ? » Elle devient : « qu’est-ce qui, dans ce qu’elle disait, était à ce point difficile à entendre ? » Et plus largement : « que faisons-nous collectivement d’une parole lorsque l’entendre nous obligerait à renoncer à quelque chose auquel nous tenons ? »
L’affaire Cantat prend ici une dimension presque paradigmatique. Bertrand Cantat n’occupait pas seulement la place d’un chanteur célèbre. Une génération avait investi en lui une certaine représentation de la beauté, de la révolte, de l’intégrité artistique, du refus de la compromission et même, paradoxalement, d’une certaine conscience morale… Noir Désir avait produit une figure à laquelle il était possible de s’identifier dans la justice et le bien. Or l’identification n’est jamais sans conséquence. Ce que nous admirons chez l’autre vient soutenir quelque chose de notre propre idéal. Freud l’avait montré avec l’Idéal du moi lorsqu’il professait que l’objet admiré peut venir occuper une place depuis laquelle le sujet se regarde lui-même et trouve une part de sa propre valeur. Toucher à cet objet revient alors, dans une certaine mesure, à toucher celui qui l’a investi. La mort de Marie Trintignant produisit une effraction considérable dans cette construction imaginaire et symbolique. Il fallait désormais faire tenir ensemble deux représentations devenues presque incompatibles. Celle de l’artiste auquel avaient été attachées des valeurs d’insoumission et de justice, et l’homme responsable des violences atroces ayant entraîné la mort d’une femme d’un mètre soixante sept.
C’est précisément devant ce type de contradiction que le déni trouve sa fonction. Il ne conteste pas le réel. Le réel est là, parfois même parfaitement reconnu. Le déni permet quelque chose de plus subtil : savoir, être au courant et dans le même mouvement, préserver intacte une représentation que ce savoir devrait pourtant bouleverser. Il maintient côte à côte deux vérités qui ne devraient pas pouvoir coexister. Dès lors, la question posée par le livre de Karine Dusfour déborde largement Bertrand Cantat. Elle concerne également ceux qui l’avaient investi, admiré, défendu, parfois réinstallé dans sa position d’artiste. Car entendre pleinement certaines paroles aurait exigé davantage que de reconnaître des faits. Il aurait fallu consentir à perdre une identification.
Et nous renonçons rarement sans résistance à ceux auxquels nous avons confié une part de notre idéal. Le déni ne consiste donc pas à nier que l’événement a eu lieu. Personne ne contestait la mort de Marie Trintignant ni les violences qui l’avaient précédée. Il opère d’une manière autrement plus subtile…. La réalité est reconnue, parfois jusque dans son détail mais quelque chose de ses conséquences demeure suspendu. Le sujet sait, tout en préservant ce que ce savoir aurait dû entamer. Octave Mannoni en avait donné une belle formule devenue aujourd’hui un classique : « Je sais bien, mais quand même… » Ce qui importe ici est moins le « je sais bien » que ce qui vient après : le « mais quand même » aménage une issue au savoir. Il permet au réel d’être reconnu sans que l’édifice imaginaire auquel il se heurte ait à s’effondrer. Je sais bien ce qui s’est passé à Vilnius, mais quand même Cantat demeure un immense artiste – tiens donc… Je sais bien qu’une femme est morte sous ses coups, mais quand même il a purgé sa peine. Je sais bien ce que cette violence devrait modifier dans le regard que je porte sur lui mais quand même l’homme et l’œuvre doivent être séparés – la belle excuse. La formule est commode précisément parce qu’elle n’est pas entièrement fausse. Bertrand Cantat avait purgé la peine à laquelle il avait été condamné. La question de la distinction entre l’homme et l’œuvre peut être pour certains philosophiquement recevable. Le problème psychanalytique commence lorsque ces propositions viennent occuper la fonction d’un écran permettant au sujet de préserver son investissement dans l’objet malgré ce que le réel est venu y inscrire.
Car renoncer à l’idéalisation d’un objet n’est jamais une opération indifférente. Freud avait montré combien le travail de désidéalisation engage celui qui avait investi l’objet autant que l’objet lui-même. Lorsque celui que nous admirons tombe, quelque chose de nous risque de tomber avec lui. Il faut alors remanier nos identifications, reconnaître que nous avons pu déposer notre idéal dans un être qui ne le soutenait pas, consentir enfin à perdre l’image que nous avions construite. Le « mais quand même » permet précisément d’éviter, ou du moins de différer, cette perte. Il autorise le retour de l’objet aimé en neutralisant ce qui aurait dû rendre ce retour psychiquement plus coûteux.
C’est ici que le livre de Karine Dusfour est important car il déborde singulièrement le cas Cantat. Il interroge, sans qu’il soit nécessaire de dresser quelque tribunal rétrospectif, le monde intellectuel et culturel qui participa à cette restauration symbolique. Des artistes travaillèrent de nouveau avec lui, des institutions l’accueillirent, des médias lui rendirent hommage et visibilité et parfois même d’aucun, de manière tout à fait odieuse mirent en doute la probité et le fidélité de Marie Trintignant. On invoqua la peine accomplie, le droit à la réinsertion, l’autonomie de l’œuvre, parfois la possibilité d’une rédemption. Bien sûr ces arguments méritent d’être entendus. Mais la psychanalyse commence précisément là où la rationalité du discours ne suffit plus à rendre compte de l’insistance avec laquelle il est soutenu. Elle ne demande pas seulement si un argument est juste. Elle demande aussi, quelle fonction remplit-il pour celui qui le formule ? Que permet-il de conserver ?
Dès lors, la question devient moins de savoir pourquoi certains intellectuels défendirent le droit de Bertrand Cantat à retrouver une place que de comprendre ce qu’ils défendaient peut-être, à travers lui, de leurs propres identifications. Pourquoi fallait-il tellement sauver l’artiste ? Pourquoi son retour devenait-il à ce point nécessaire ? Et surtout, quelle parole fallait-il maintenir à distance pour que l’objet admiré puisse continuer à occuper sa place ? Bref, pourquoi fallait-il tellement que Bertrand Cantat redevienne Cantat ?
La question mérite d’être posée ailleurs que sur le registre moral. Peut-être parce que renoncer à cette figure aurait signifié consentir à une perte qui ne concernait pas seulement l’artiste. Reconnaître pleinement ce que le réel avait fait effraction dans l’image de Cantat obligeait aussi à reconnaître que nous avions aimé, admiré, parfois idéalisé celui qui avait commis cette violence. Or toute désidéalisation comporte une dimension de perte narcissique. Lorsque tombe celui dans lequel nous avions déposé une part de notre idéal, ce n’est jamais lui seul qui tombe. Quelque chose de notre propre construction imaginaire vacille avec lui.
L’identification rend ainsi le renoncement coûteux. On ne défend plus seulement un chanteur, une œuvre ou même le principe parfaitement légitime de la réinsertion après l’accomplissement d’une peine. On défend aussi, à son insu, la part de soi que l’on avait déposée dans l’objet. Le sujet protège alors moins celui qu’il admire que ce que cette admiration lui permettait de soutenir de lui-même. Il y eut ainsi beaucoup de discours sur le droit de Bertrand Cantat à revenir. Étrangement moins sur ce que ce retour produisait du côté de celles qui n’étaient plus là pour parler. Comme si la réapparition de l’un sur la scène exigeait que les mortes s’effacent une seconde fois derrière lui. La scène, au sens presque analytique du terme, demeurait occupée par le même personnage. Cantat continuait d’être celui autour duquel les discours s’organisaient. Marie Trintignant et Krisztina Rády risquaient encore de n’y apparaître qu’en fonction de lui. Le geste essentiel du livre de Karine Dusfour est justement de déplacer enfin le centre de gravité du récit. Et ce e déplacement n’est pas anodin. Il consiste à cesser de raconter Krisztina Rády depuis Bertrand Cantat. Tant qu’elle demeure « la femme de », son histoire reste prise dans le signifiant qui la rattache à celui qui occupe toute la scène. Elle existe comme épouse, mère de ses enfants, témoin de Vilnius, puis comme femme suicidée. Autant de désignations exactes qui risquent pourtant de recouvrir le sujet qu’elles prétendent nommer. Or la psychanalyse commence précisément lorsqu’elle refuse de réduire un sujet aux signifiants par lesquels les autres l’identifient. Rendre sa place à Krisztina Rády ne signifie donc pas prétendre savoir rétrospectivement qui elle était, encore moins expliquer son suicide… Une telle prétention serait méthodologiquement fragile. Car un suicide ne constitue jamais la clé interprétative d’une vie.
Mais renoncer à expliquer n’oblige pas à renoncer à entendre. C’est précisément ce que fait Karine Dusfour. Elle ne parle pas à la place de Krisztina Rády. Elle ne lui prête pas après sa mort un savoir qu’elle n’aurait pas formulé. Elle rassemble les paroles, les silences, les peurs, les contradictions et les traces que l’histoire avait laissés se disperser. Elle restitue moins une vérité qu’une possibilité d’écoute. Et ce déplacement est décisif. Car il ne s’agit plus de faire parler une morte. Il s’agit de se demander ce qui, lorsqu’elle était vivante et qu’elle parlait encore, nous empêchait de l’entendre.
Reste alors une question, peut-être plus embarrassante que toutes les autres, parce qu’elle déplace définitivement le regard de celle qui n’est plus là vers ceux qui étaient là pour l’entendre.
Nous avons longtemps demandé pourquoi Krisztina Rády n’avait pas parlé. Comme si le silence appartenait nécessairement à celui qui se tait. Comme si toute parole véritable devait être claire, univoque, débarrassée de ses contradictions, suffisamment forte enfin pour s’imposer à celui qui la reçoit. La psychanalyse nous apprend exactement le contraire. Une parole peut se dire à mi-voix, se reprendre, se contredire, chercher dans l’Autre la possibilité même de devenir audible. Elle peut dire et dédire dans le même mouvement. Cela ne la rend pas moins vraie. Cela dit seulement quelque chose de la division du sujet et, parfois, de la difficulté qu’il éprouve à soutenir ce qu’il sait. Krisztina Rády avait parlé. Peut-être pas de la manière dont nous aurions voulu qu’une victime parle. Peut-être pas avec cette cohérence rétrospective que nous exigeons si facilement de ceux qui furent pris dans l’emprise. Mais des paroles existaient. Elles avaient été adressées. Elles avaient circulé.
Une parole ne disparaît pas uniquement lorsque personne ne la prononce. Elle peut également disparaître lorsque ceux qui la reçoivent trouvent, consciemment ou non, de bonnes raisons pour ne pas en tirer les conséquences. C’est peut-être cela, au fond, que le livre de Karine Dusfour vient aujourd’hui déranger. Non pas hélas ce que nous ignorions, mais ce que nous savions suffisamment pour avoir besoin de ne pas le savoir. Dès lors, ce n’est pas seulement le silence de Krisztina Rády qu’il faut interroger, mais le nôtre.
Karine Dusfour, Krisztina Rády, les silences qui tuent, Harper Collins, 320 p., 19,90€