Devenir enseignant est moins une vocation qu’une folie. Du moins, c’est une source d’éternelle inquiétude. Il n’y a qu’à lire La solitude des professeurs est infinie pour en avoir un aperçu.
Yannick Haenel signe un roman à la fois réaliste et hautement poétique inspiré de sa propre expérience dans l’enseignement. Dès l’incipit, lorsqu’on somme le narrateur d’avancer, on se croirait chez Flaubert tant semble reparaître ce pauvre Charles Bovary avec sa casquette. Rien d’étonnant à ce que très vite cette pensée survienne, une pensée que du reste chaque enseignant un tant soit peu censé a forcément eue : « J’ai eu l’envie folle de déserter ».

Dans ce nouveau roman, qui est une sorte de préquel de Cercle (2007), on retrouve Jean Deichel, l’alter ego de l’auteur, fraîchement diplômé : « J’avais vingt-deux ans et n’étais pas sûr d’exister ». Ce désir d’exister et de se cogner enfin à la réalité reviendra tout au long du livre. Les différents collèges et salles des profs où l’air est irrespirable ne seront qu’une manière d’aller vers soi-même, autrement dit de faire un « saut dans l’existence ».
Le portrait d’Ania, sa tutrice, est extrêmement réussi. Dès le départ, elle douche ses espoirs et n’aura de cesse de le jalouser. Car c’est un fait trop largement sous-estimé : dans l’enseignement, plus qu’ailleurs, la jalousie règne et la solidarité n’existe pas.
Au fil des pages, la solitude du narrateur grandit, sa détresse aussi, mais il reste tout de même quelques bonnes raisons de s’arrimer à la vie. Le désir, d’abord, ainsi que la foi en la littérature — on ne redira jamais assez combien la foi est nécessaire quand on veut devenir enseignant — et puis les feuillages, que l’on contemple ou que l’on caresse dans les poches de son manteau. À la passion fixe de Philippe Sollers, Yannick Haenel substitue « une joie fixe ».
Afin de tenir dans l’Éducation nationale, afin de ne pas flancher trop vite et démissionner comme tant d’autres, il faut impérativement trouver son jardin, aussi bien concrètement que symboliquement. « Ici, tout le monde est agressif, monsieur Deichel », lui dit fort justement son principal peu de temps après la première rentrée. Il faut aussi s’armer d’une bonne capacité d’autodérision et d’abstraction : « Je m’y plaisais car il y avait des fougères ». Ou carrément d’un mantra qui ressemble étrangement à un acronyme de syndicat : « SFCDT (se foutre carrément de tout) ». Et face à tant de violence, qu’y a-t-il de plus désarmant qu’un sourire ?
Mais là où Yannick Haenel touche à l’universel, c’est lorsqu’il parle de la beauté de l’enseignement, de ces minutes suspendues où les élèves écrivent ou lisent un texte à voix haute ; de ces moments magiques où ils disent ce qui dans un texte, fût-ce un détail, les émeut tout particulièrement. Tout professeur de Lettres se reconnaîtra dans cette phrase : « J’avais reconnu un pays qui me convenait » ; ou dans celle-ci : « Nous sommes là, ensemble, nous habitons le temps ». Et dans l’inquiétude suivante, car rien n’est jamais acquis, surtout dans ce métier où une heure ne ressemble jamais à la suivante : « est-ce que j’allais payer cher toute cette joie ? »
Jean Deichel comprend aussi très bien la psychologie des adolescents et spécialement celle des adolescents de banlieue. Peut-être pour la simple et bonne raison que, comme il l’écrit : « Ma vie était entièrement contenue dans l’idée de banlieue ». Tout en s’évertuant à remplir son rôle de passeur, le narrateur saisit avec finesse ce qui affadit irrésistiblement et va jusqu’à tuer chaque enseignant, quelques semaines ou quelques mois après l’entrée dans ce métier. « Personne n’enseigne impunément », écrit-il, à raison.
À rebours des classements internationaux et de l’école comme foyer de la réussite, le narrateur se fout du niveau : ce qui compte, c’est « de susciter leur faim, réveiller leur soif », diffuser « une onde de sympathie studieuse », tendre l’oreille en somme au grand murmure tant attendu par les élèves. Il est sensible aux âmes, aux saisons : « L’hiver, dans les collèges, est si terrible que nous éprouvons très simplement du réconfort à être ensemble ».

Il y a aussi des phrases qui serrent le cœur, comme celle-ci : « J’avais enfin une chambre, j’allais avoir une vie ». La pureté qui émane de Jean Deichel est contagieuse. Magnanime, il est très souvent méprisé, pour ne pas dire piétiné. On le traite de saint ; mais on sait que chaque personne qui se voue à ce métier le fait avec dévotion.
Logé au-dessus d’un club de tennis, le narrateur se fend parfois de considérations poétiques sur ce sport, ou sur la beauté de la lumière qui émane de la terre battue. On se souvient du très beau texte de Jean-Philippe Toussaint sur le football ; voici que Yannick Haenel fait l’apologie d’un court de tennis : « Je crois qu’une surface de terre battue relève de l’œuvre d’art ; j’apprécie la rigueur de ses lignes, et plus encore qu’elles soient rompues par une chaise d’arbitre ».
La symbolique d’un vase brisé parcourt l’intégralité du livre, jusqu’à son terme, et permet d’éclairer la destinée des enseignants, bien plus fragiles qu’on ne le croit.
Les renvois implicites au reste de l’œuvre de Yannick Haenel sont nombreux : des phrases qui déferlent et impliquent d’évoluer parmi les avalanches ; du fusil dans le bureau du principal au chien italien qui rappellent furieusement ceux de Tiens ferme ta couronne — cette fois, Jean Deichel n’a peut-être plus la tête mystiquement alvéolée, mais il n’en est pas moins obsédé par son jardin ; sans oublier le renard pâle récurrent qui permet au narrateur de tenir bon dans le préfabriqué d’un collège de banlieue où on l’a parqué plusieurs années de suite. On peut enfin penser à la notion de dépense, centrale dans le précédent roman de l’auteur, lorsqu’il écrit que la vie de prof appelle « des forces qui ne servent qu’à être brûlées ». Du reste, on recroise furtivement « (s)on vieil ami Bataille ».
Aux Judith de La solitude Caravage et du Trésorier-payeur succède ici une autre Judith, enseignante ; elle concentre toute l’attention du narrateur. Après Michaël Cimino dans Tiens ferme ta couronne, certaines scènes rappellent ici Tarkovski ou bien Jean-Pierre Melville — le personnage de Pierre-Yves, notamment, ressemble à un cousin éloigné de Delon dans Le Samouraï.
Mais enseigner est l’autre nom de l’amour. All Is Full of Love, la chanson de Björk écoutée en boucle, va aussi dans ce sens. Et La solitude des professeurs est infinie est une grande déclaration d’amour à la littérature. « J’avais besoin, j’ai toujours besoin de me croire dans un roman », écrit le narrateur. Et au fil des pages, ce sont Nerval, Rimbaud, Duras (en dépit du mépris de l’inspecteur académique pour l’auteure de L’Amant) ou Charles Juliet qui défilent, mais aussi Charlotte Delbo, Clarice Lispector, les mystiques juifs, Baudelaire ou Moby Dick.
Chaque rentrée enseignante est pour le narrateur l’incarnation tangible de l’éternel retour. Et lorsque l’année se termine, l’effondrement point. Toujours plus juste, Yannick Haenel parvient à restituer la schizophrénie propre à ce métier ainsi que la sensation d’enlisement qui peut étreindre tout enseignant au bout de quelques années, mais aussi le mépris dont ils sont l’objet, en particulier quand ils se vouent à l’enseignement dans le secondaire. Parce qu’être prof, selon lui, implique « un certain amour de la gratuité » dont la société est fort dépourvue. Enseigner, voilà la grande aventure. Enseigner, allons plus loin, « c’était comme écrire, comme faire de la littérature ».

Quelques femmes peuplent enfin ce roman, des femmes peu affables, ou en tout cas peu empathiques, qui ne comprennent ni le métier d’enseignant, ni le désir qui pousse à écrire. Ce sont toutefois ces femmes qui inspirent ses plus belles pages au narrateur, lequel attend le grand amour ; lorsqu’il relate sa rencontre avec Sophie, qu’il semblait avoir déjà connue, « mais dans des livres », on croirait qu’il décrit un tableau de Bonnard. L’air de rien, celle-ci le pousse à réécrire Proust : « La vie vraiment vécue, la vie précise et intense, la vie qui déborde ses limites, la vraie vie, en somme, c’est celle qu’on partage avec une femme dont on est amoureux ».
Et si tout est si juste du début à la fin, c’est sans doute parce que ces phrases viennent de très loin, d’un manuscrit perdu et d’une expérience vieille de trente ans. À présent, tout est clair. Livre de l’inquiétude et de la joie, de l’absurdité et de l’inhumaine administration, ce chant de solitude, nimbé d’enthousiasme, beaucoup plus politique qu’il n’y paraît, est peut-être l’un des textes les plus importants de cette rentrée littéraire.
Yannick Haenel, La solitude des professeurs est infinie, éditions Gallimard, août 2026, 320 p., 21 € 50