Abdellah Taïa : Histoires d’A (Debout dans tes rêves)

Abdellah Taïa, 1998 (DR)

Debout dans tes rêves est un réseau de relations amoureuses. Le livre décline différents types d’amour : amours au présent ou amours passés, impliquant la sexualité ou non, amours se décomposant, détruits, qui demeurent.

Le livre est un lieu de l’amour, de sa durée. Les écrivant, les rappelant – les appelant, les faisant revenir –, l’auteur fait durer ses amours par-delà le temps, la rupture, l’éloignement, l’oubli. Mais il y inscrit tout autant ce qui fait obstacle à l’amour : les conditions sociales, culturelles, matérielles, politiques ; l’esprit et ses processus (la peur, l’envie, le désir, l’ignorance, la bêtise, etc.) ; le temps, la distance, le poids de l’histoire individuelle et collective …

La question de la relation, des types de relation, est centrale dans l’œuvre d’Abdellah Taïa. Cette question y est pensée, développée à partir du singulier, de l’intime, du récit de soi, d’une vie – mais l’intime y est également lié au social, au politique. Ainsi du narrateur de Debout dans tes rêves faisant le récit de son arrivée en France, de ses premières années : ses attentes, ses espoirs, ses rencontres, ses rapports avec les autres, avec l’administration, sa condition, la nécessité de survivre ; tout ceci étant immédiatement à l’intérieur d’un système social, lié à des conditions politiques qui compliquent, parfois favorisent, souvent empêchent : le racisme, la pauvreté instituée en système, la police, les discours et leur poids sur les esprits et les corps.

Ici, même les désirs et les plaisirs sont politiques – ce qui signifie aussi que les désirs et les plaisirs, que le récit de soi, le point de vue subjectif et intime sont révélateurs du politique et du social. Ce qui signifie également que la dimension intime résonne avec le collectif et peut en être une critique, peut être une arme politique – le livre amplifiant cette résonance et l’efficacité du rapport critique, perturbateur.

Les personnages évoqués dans le récit sont des corps singuliers, des voix, des histoires singulières, leurs trajectoires correspondent à chaque fois aux lignes d’une vie qui se poursuit avec ses idéaux, ses espoirs, ses tristesses, ses réussites et échecs. Mais chaque corps, chaque voix, chaque ligne est peuplé d’autres lignes, d’autres voix, d’autres corps. Chacun est comme un collectif, indissociable d’une dimension politique, sociale, qui le rattache à ces autres qui parlent, vivent, espèrent, aiment, souffrent. Chacun est d’autant plus lié à d’autres, habité par d’autres que c’est aussi par les autres que chacun s’éprouve, s’aperçoit, se construit, devient celui qu’il est, ou est détruit.

Ces dimensions et relations complexes façonnent les personnages, composent le récit, un des éléments qui font la force de l’écriture d’Abdellah Taïa étant que celui-ci parcourt cette complexité, la restitue, la déplie dans ses multiples composantes – psychologiques, affectives, sociales, érotiques, matérielles,  subjectives – et les réunit en un réseau de strates et de lignes qui les rend indissociables, toujours résonnant en même temps.

Debout dans tes rêves entrecroise les histoires d’individus singuliers, différents, tisse les fils des relations entre le narrateur, jeune marocain vivant en France dans une situation financière, administrative, sociale très précaire, et par exemple un enfant français dont il est le baby-sitter, d’un milieu bourgeois, blanc. Il s’agit d’un amour qui passe par la transmission, l’amitié, la protection, la rencontre improbable entre des cultures, des statuts, des âges éloignés qui pourraient fonctionner comme des obstacles (« Deux mondes différents, deux réalités qui s’opposent ») mais favorisent au contraire une histoire à deux inédite.

Il y a ce groupe de jeunes – maghrébins, tamouls, français – qui se retrouvent le soir, la nuit, à Belleville, dans la rue, pour boire, parler, crier. Jacques qui est parmi eux tient pourtant des propos racistes et en même temps peut dire : « Vous ne m’aimez pas. C’est moi qui vous aime » ; il peut dire : « Je ne vous aime plus. Je vous hais de toutes mes forces », et revenir chaque soir auprès de ses amis.

Il y a cette femme étrangère croisée dans la salle d’attente d’une administration hostile – quelques paroles, un échange de quelques minutes, mais une sorte de lien d’amour se crée, existe, ne dure que quelques instants.

Il y a l’histoire avec un Français, une histoire qui dure, complexe, avec ses beautés et aussi conflictuelle, douloureuse, avec ses déchirures, sa fin – histoire qui mobilise les affects, le sexe, l’entente réelle, l’inégalité financière, les classes sociales, l’histoire coloniale : autant de strates, de dimensions qui s’entremêlent, favorisent, font obstacle, construisent et détruisent.

Il y a l’histoire avec un homme arabe, histoire érotique, sexuelle, physique autant que sociale, politique – histoire qui transgresse, fait apparaître les murs, les détruit, les subit, qui fait percevoir d’autres possibles plus désirables, un lien amoureux qui est aussi profondément politique : « On a dansé arabe ensemble. On a parlé arabe et, à l’hôtel, rue Louis-Blanc, on a baisé toute la nuit, en arabe […]. C’était enfin un retour libre et flamboyant au lieu d’origine, à la langue et à la blessure d’origine, pour y exprimer une double liberté […] ».

Il y a la solitude du narrateur, son angoisse, sa peur, qui sont l’envers d’un désir, d’une volonté de lien, de rapport, d’amour ; qui permettent la mise en évidence critique de rapports de pouvoir sociaux, politiques.

À chaque fois, le corps, la voix, la mémoire, la relation sont des lieux intimes et politiques. L’amour est intime et politique, sentiment pluriel et relation plurielle. C’est cette pluralité qui est centrale, qui est explorée dans ce livre qui est aussi un livre de l’exil. L’exil y présente les caractéristiques des autres histoires du livre, les mêmes caractéristiques que les histoires d’amour. L’exil est ici une des situations de l’amour tel qu’il est conçu par Abdellah Taïa : des désirs, des obstacles, une volonté de liens, des distances, la dimension intime et politique, économique, « raciale », etc. L’exil serait, paradoxalement, une de formes de l’amour présentes dans le livre et qui les traverse toutes. Écrire à partir de l’exil, c’est écrire à partir de l’amour. C’est écrire pour l’amour, en vue de l’amour.

Abdellah Taïa, Debout dans tes rêves, éditions Julliard, août 2026, 224 pages, 21€.