Robin Josserand : Un retour impossible (Après Mireille)

Robin Josserand (DR)

Après deux premiers livres à sonder le désir, Robin Josserand fait paraître Après Mireille, un roman-enquête sur son arrière-grand-mère déportée.

Tout commence à Ravensbrück, dans un mémorial désert, où le narrateur s’interdit d’éprouver et même de photographier quoi que ce soit. À l’époque déjà, les photos étaient rares. Et Robin Josserand en est persuadé : tout doit passer par la langue. La béance est là, elle le regarde. Très vite, elle l’épuise, aussi. Il la reçoit comme « une brûlure ».

Ce qui le ranime soudain, c’est la présence d’un livre écrit par son arrière-grand-mère, Mireille Mallet, récit d’une déportation dissimulée sous une couverture de couleur beige, ornée d’un triangle : Sous le signe du triangle. Ce livre, Robin Josserand l’a découvert lorsqu’il était encore lycéen ; il ne pensait pas qu’il écrirait un jour à son sujet, mais aussitôt, il eut ce sentiment : « J’accédais enfin à mon histoire ». Voire : « Par le truchement du livre, j’étais devenu quelqu’un ».

Bien des années plus tard, à la faveur de recherches qu’il fit dans le cadre de l’écriture d’un autre roman, il découvrit un cliché qui le remit sur la piste de son arrière-grand-mère, décédée avant sa naissance. C’était comme si, par-delà la mort, une connivence préexistait entre eux. « Après tout, écrit-il, nous sommes les deux écrivains de la famille ».

Mireille, pourtant, est la mal-aimée de la famille. On ne la mentionne jamais ; aucune photo d’elle n’est exposée nulle part. Cela intrigue d’autant plus le narrateur qu’elle a écrit deux livres et survécu aux camps.

Mais Après Mireille ne se contente pas de retracer une vie empêchée. Ce roman vaut aussi pour la manière dont Robin Josserand tresse l’histoire de son grand-père et la sienne propre, comment en un mot l’histoire de Mireille les lie ; outre le récit de la déportation et du retour des camps, s’esquisse le roman d’une enfance heureuse auprès d’un grand-père aimant, ainsi que le portrait d’un homme généreux qui a su rester dans l’enfance alors même que son enfance lui fut volée, un homme qu’il est allé visiter pendant des mois chez lui, au Creusot. Écrire, dans ces pages, est l’autre nom de l’amour.

Et cette descente dans le puits de la mémoire se fait main dans la main, le petit-fils tendant au grand-père une main amie afin de mener l’enquête sur son arrière-grand-mère. Écrire, c’est aussi vouloir accéder à la vérité, et l’auteur s’y emploie : ce livre n’est qu’une manière d’annihiler les propos réducteurs longtemps colportés à l’égard d’une aïeule — égoïsme, méchanceté, froideur. Aussi, sans nier ses parts d’ombre, Robin Josserand s’attache-t-il à dévoiler la « triste façon d’être au monde » de Mireille, brisée au retour des camps.

Car c’est bien de solitude dont il s’agit, d’une solitude rigoureuse et impossible à amoindrir. On ne revient pas de l’innommable. On ne refait pas sa vie non plus. Demeure « une peine insondable ». Institutrice de métier, Mireille s’est isolée au point de s’éloigner de ses propres enfants. La blessure ravivée par les camps était insoutenable. Impossible de ne pas penser en effet que le matricule de Ravensbrück réveilla l’abandon qu’elle connut à sa naissance, et le souvenir d’un autre matricule, celui de l’Assistance publique. Difficile aussi de ne pas voir la mise en scène de son propre suicide en guise de catharsis dans Le pain blanc, une autofiction écrite vingt ans après son retour des camps.

Afin d’écrire Après Mireille, l’auteur s’est rendu sur les lieux pour tâcher de comprendre, dans une sorte de pèlerinage. De temps à autre, des surprises ont lieu : « La vérité est que ce bloc de béton dans cette forêt ordinaire me bouleversa plus que tout ce que j’avais pu éprouver à Ravensbrück ».

Ce qui émeut beaucoup, c’est ainsi la place qu’occupent les détails, ou l’importance que conservent certains objets, des années après la disparition de l’être cher. Ainsi de l’arme noire qui servit à Mireille pendant la résistance et que le grand-père du narrateur sort d’un torchon, des bols de noisettes ramassées dans la cour que Mireille offrait au visiteur, ou des feuilles de Sopalin qu’elle faisait sécher sur les radiateurs afin de les réutiliser.

Toujours, les détails émeuvent le narrateur et nous émeuvent en retour : des ruines de ruines aux pièces de monnaie qui gisent au fond d’une eau verdâtre. Ce qui captive, c’est, à Dachau comme ailleurs : « l’effarante force de l’infime ». Et l’émotion est si vive qu’une rage de dents frappe le narrateur dès le début du périple.

Robin Josserand poursuit l’enquête, et soulève de vraies questions : pourquoi son arrière-grand-mère s’est-elle lancée dans la résistance, sinon par amour, elle qui n’eut aucun engagement politique après 1945 ? Pourquoi a-t-elle laissé passer vingt ans entre la rédaction de ses deux livres pour finalement renoncer à l’écriture ? La littérature n’est-elle pas la seule à pouvoir « assumer le désordre du réel » ?

Il montre aussi l’ambivalence et la complexité d’un être. Réputée pour être une intellectuelle, Mireille hurla au retour des camps afin qu’on lui restitue sa valise ; elle passe désormais son temps à tirer sur des boîtes de conserve, n’est pas aimée au village. Le grand-père se souvient d’elle comme « une bête sauvage, brutale et vulgaire », d’une femme qui semble-t-il avait du plaisir à l’humilier. Et il y a une pudeur dans le livre à évoquer le viol qu’a subi Mireille lors du voyage du retour des camps, mais aussi dans la façon dont est racontée l’enfance misérable du grand-père. C’est cette grande pudeur qui fait toute la force et aussi la beauté de ce livre.

Le récit s’achève par un entretien fictif particulièrement réussi dans lequel l’auteur fait parler son arrière-grand-mère. C’est l’hiver en Saône-et-Loire ; la neige tombe. Face caméra, près de l’âtre, Mireille modianise quelques paroles. Elle parvient à dire : « Vous savez, c’est impossible de retranscrire ce que nous avons vécu ». Mireille n’est plus seulement une ancienne déportée qui témoigne. La fille de l’Assistance publique refait surface ; elle dit encore : « Il est si facile de devenir un sauvage ». Ce sont là cinq pages dune justesse imparable et d’une beauté stupéfiante.

Avec ce roman qui brosse le portrait de trois générations, Robin Josserand fait mieux que s’adonner à une quelconque archéologie familiale : il prouve si besoin est que la famille est un fabuleux espace de non-dits, tout en se livrant à une précieuse étude de l’altérité, allant au-delà des jugements hâtifs pour mieux restituer la complexité d’une femme brisée, sœur lointaine de Charlotte Delbo, et la doter d’une humanité dont on l’a si souvent privée.

Robin Josserand, Après Mireille, éditions Mercure de France, août 2026, 160 pages, 18 €.