Livre hybride, Viser juste n’est pas une autobiographie mais, à la fois, un récit de soi, d’émancipation, un essai, une fiction, un manuel, un manifeste.
S’il faut viser juste, il faut acquérir un savoir-faire, s’entrainer, apprendre. C’est le temps long de cet apprentissage qui est retracé : apprendre à dire, à penser, à nommer, à objectiver ce qui est arrivé – un viol, une relation d’emprise reposant sur le viol, au sortir de l’enfance, au début, à peine, de l’adolescence. Il faut apprendre à dire qui et comment – les faits. Il faut apprendre à nommer précisément, pour soi et pour les autres, ces faits. Il faut apprendre à dire ce qui rend ces faits possibles, le système social, politique, affectif qui les soutient et les rend répétables.

Adèle Haenel raconte la sidération et le déni par soi et par les autres. Elle met surtout en évidence comment le viol est aussi un type d’acte qui implique que les choses ne soient pas dites, que le langage dise autre chose que ce qui a eu lieu et a lieu : les autres – la famille, l’entourage, le groupe social – ne disent pas, énoncent un discours qui masque (« la construction du silence, du non-sens ») ; le coupable ne dit pas ce qu’il fait, il le recouvre d’un discours qui dissimule et rend acceptable ; la jeune fille ne dit pas, ni aux autres ni clairement à soi-même (« j’ai appris à ne pas voir »), peut-être par incapacité, peut-être pour survivre. C’est ce rapport du viol au langage qui est mis en avant par l’autrice, c’est ce rapport qu’il s’agit d’attaquer, dans toutes ses dimensions, à tous les niveaux : dire ce qui a eu lieu, le dire aux autres, à soi ; le dire pour agir sur et contre le système langagier général, social, politique, médiatique, qui soutient et perpétue le système où le viol est possible comme fait social.
Le livre est centré sur cette préoccupation concernant le langage, sur la nécessité de se soucier du langage comme moyen d’expression, comme moyen politique, comme moyen d’une construction de soi. Il s’agit d’apprendre un autre langage, à parler autrement, selon d’autres finalités subjectives, symboliques, sociales, politiques (et judiciaires). Viser juste ne saurait être réduit à une approche théorique puisque cette pensée du langage est incarnée en une personne, en un point de vue – et en une vie – individuel et singulier qui par définition n’a pas immédiatement accès à cette conscience de ce qu’est et de ce que peut le langage : trop jeune sans doute, subissant la sidération de l’événement, prise dans les mailles d’un système social et langagier qui fait obstacle, puisque c’est là sa fonction, à savoir ne pas dire, ne pas permettre de dire, de se dire à soi-même, permettre de justifier, voire valoriser ce qui arrive sous les yeux de tous et que personne ne voit ou ne veut voir.
Le livre est le récit du temps et du parcours nécessaires à l’extraction de son propre état de sidération, de son renoncement, de son ignorance, à la prise de conscience de la nécessité de parler et penser autrement, d’être soi-même autrement – récit d’un apprentissage, récit d’une formation de soi, d’une métamorphose qui passent également par le langage : celui d’autres, celui des livres, celui de la philosophie, celui des films, du théâtre qui sont découverts, rejetés, acceptés, intégrés, utilisés.
Si Viser juste présente une réflexion sur des idées, il déroule également un récit par et dans lequel s’incarnent des corps, des subjectivités, des émotions, des relations – par lequel le discours, l’énonciation sont inséparables d’un point de vue singulier, d’une expérience, d’une vie singulière qui s’expose ici dans ses limites et capacités, dans ses métamorphoses. Si elle permet un récit de soi, cette dimension est aussi un moment dans l’appropriation de la parole, de la conscience et de la construction de soi, dans l’attaque contre le régime courant du langage qui empêche celle qui a subi les viols de dire et de se dire en la soumettant à un discours général qui exclut la singularité de l’expérience, qui l’assigne à une place dans l’énonciation où elle ne peut que répéter le discours commun, préfabriqué, complice. Parler de soi, en son nom, et publiquement, sont nécessaires à la contre-stratégie qui est recherchée (« devenir une arme de guerre »). Et cela implique également que ce qui est dit demeure un récit circonscrit à une expérience singulière, à une parole dans laquelle d’autres peuvent certainement se retrouver mais qui ne prétend pas recouvrir la parole des autres (qui peut, peut-être, inciter à la parole).
La dimension théorique du livre correspond à une nécessité vitale : il s’agit, fondamentalement, de survivre, psychiquement et, sans doute, physiquement. Un des moyens, c’est un nouveau rapport au langage : se construire une place nouvelle dans le langage, affirmer de nouvelles modalités de l’énonciation, concevoir de nouvelles finalités, pour troubler, perturber le système indissociablement langagier, social, politique existant, pour miner les rapports de pouvoir qu’il véhicule et rend possible ; mais il s’agit tout autant de s’extraire soi-même du processus de destruction de soi, littéralement, produit par le viol. Pour cela, il faut créer un autre rapport au langage qui permet de dire, qui permet fondamentalement de penser (« Poser une question là où il y avait une évidence ramène dans le champ du pensable »). Il s’agit de rendre ce qui est arrivé pensable : pour le dire mais aussi en faire un objet que la pensée peut examiner, peut analyser, développer, confronter, qu’elle peut soumettre à son pouvoir, à ses capacités, tenir à distance, en un sens, maîtriser. Il s’agit de ne plus subir mais de devenir agent, sujet de son discours, de sa pensée, de son existence, de ne plus être l’objet de ce que d’autres, et un autre en particulier, imposent et ont imposé, de s’extraire autant que possible d’un système de pouvoir destructeur et mortifère (« son évasion hors du rôle qu’on lui attribue »).

Le livre est construit selon ces intentions et finalités : recréer le rapport au langage, rendre pensable, construire par et avec le langage uns stratégie autant subjective que politique et sociale. Dans le livre, les choses sont dites, publiquement, les choses sont décrites précisément. Mais, en plus de l’exposition des faits, Adèle Haenel élabore des moyens littéraires multiples qui permettent des stratégies langagières différentes afin de cerner ce qui a eu lieu, ses modalités, ses implications, ses effets. Elle recourt à la fiction, aux personnages, celui de l’enfant-fantôme, celui de l’enfant disparu ; elle recourt au théâtre, au cinéma, au récit de souvenirs, à l’analyse psychologique, à une forme de conte, à l’analyse, à l’essai. L’ensemble construit un livre hybride, étrange, chacune de ses dimensions permettant une approche particulière de soi, des autres, des situations, des enjeux. Il s’agit en quelque sorte pour l’autrice de construire et mobiliser des instruments dont les possibilités et capacités particulières multiplient la diversité de l’expression, de la compréhension, de la mise au jour, de l’attaque – chacun permettant ce que l’autre ne peut pas faire ou fait de manière insuffisante.
On comprend que lorsqu’il est question, dans le livre, de créer les conditions d’un nouveau langage, d’un nouveau rapport au langage, cela concerne aussi un certain rapport à ce que peut la littérature qui n’est pas ici qu’un moyen d’exposer, de raconter, mais apparaît comme une des conditions, en tout cas des possibilités, de tout ce qui est en jeu : l’écriture comme moyen de l’enquête (« c’est sur ma propre mort que j’enquête »), de l’énoncé, de l’apparition, de l’attaque, de soi. L’écriture apparaîtrait, pour reprendre ce qu’Adèle Haenel, à la fin du livre, dit du théâtre, de l’interprétation, de la mise en scène, comme un moyen pour une « réarticulation du monde ».
Adèle Haenel, Viser juste, avec la collaboration de Gisèle Vienne, L’Arche Éditeur, août 2026, 192 p., 17 €