On pense à Gracchus, au « Chasseur Gracchus » de Kafka, le chasseur mort dont la barque funèbre a suivi un trajet erroné à cause d’une mauvaise rotation du gouvernail, avec pour conséquence une barque qui parcourt dès lors les cours d’eau terrestres – et un chasseur qui voyage après sa mort par tous les pays de la Terre, au lieu de monter au Ciel… Mathias Enard, quant à lui, descend la Sèvre avec son canoë et qualifie son périple de « pèlerinage »… et même de « chemin de deuil »… Il poursuit là son cycle de la Mélancolie des confins…

Trente ans ont passé lorsque Jeanne apprend la mort de son ancienne professeure de sport. Dans les vestiaires du collège, cette femme l’a agressée sexuellement. Jeanne n’en a rien dit. Devenue adulte, elle décide d’entrer par effraction dans la maison de celle qui vient de mourir… Elle ouvre les tiroirs, fouille les placards, regarde les vêtements et les objets. Que cherche-t-elle exactement ? Une preuve, une explication, ou quelque chose qui permettrait enfin d’inscrire dans la réalité ce qui, pendant trente ans, est demeuré sans véritable représentation ?

Depuis Biographie Comparée de Jorian Murgrave, publié en Présence du Futur en 1984, celui qui se fait appeler Antoine Volodine a construit un édifice littéraire sans équivalent dans toute la littérature : une cathédrale en ruines, pleine de dédales et de détours, hantée par des figures à la frontière de la vie et de la mort, de l’humanité et de l’animalité ; les trous dans les murs laissent voir au dehors un paysage désastré, où errent les formes diverses que prend l’humanité à un stade terminal. Grand entretien avec l’auteur de Retour au goudron, signé Infernus Iohannes, nom collectif pour un écrivain unique.

Voici « les Onze » de Volodine – les Bardo solo, Chagrins, Défections & Cie, Dernière livraison, La Grande misère, Les Meilleurs d’entre nous, Malaise chez les plongeuses, Mémoire mode d’effroi, Survies minuscules, Zone crypte zone miroir, Ultimes sursauts –, onze volumes du dernier édifice d’une aventure littéraire, poétique, politique, révolutionnaire, qui se clôt sous la signature d’un collectif, Infernus Iohannes…

Un couple se brise, comme le verre à moutarde Musclor que Tristan avait acheté au temps du bonheur, parce qu’il lui rappelait son enfance. Émilie, qui déménage après la rupture, ne le recollera pas. Ce n’est que le premier d’une série d’objets quotidiens que la narratrice du dernier livre de Clémentine Mélois emballe dans des journaux avant de les placer, « façon Tétris », dans les cartons. Elle empaquette et se souvient. Chaque « bricole » est « chargée à ras bord de sa propre histoire », et mis bout à bout les objets finissent par « composer un portrait en creux » non seulement de cet amour désormais défunt mais de qui elle fut, est et espère devenir.

Il y a dans l’écriture du premier roman de Laetitia Faure une urgence, une rage, une envie de se réapproprier son existence, un besoin de dire sa vérité. Celle d’une enfant, d’une fille, d’une femme devenue mère à son tour : dire, écrire la réalité telle qu’elle l’a vécue, perçue, ressentie jusqu’au plus profond de son corps. Dans Possédés, Laetitia Faure raconte la violence subie, l’éducation rigoriste, elle parle de l’attitude du père, du mysticisme de la mère, de l’effacement du frère, de la discrétion de la sœur. Critique et entretien avec l’autrice de ce livre qui paraît aujourd’hui dans la collection « La Librairie du XXIe siècle », aux éditions du Seuil.