Aïda N’Diaye : « J’ai voulu montrer à quel point la honte est d’abord l’affect des positions minoritaires » (La honte)

Aïda N’Diaye ©Pierre Niedergang

Dans La honte, Aïda N’Diaye explore la destructivité, la violence et la dimension politique de cet affect répandu, mais inégalement distribué.

Mêlant une écriture sensible à l’expérience intime et à un cortège de références minoritaires qui lui sont précieuses, elle nous offre les outils pour penser ces hontes qui nous traversent, nous construisent, nous blessent.

Aïda N’Diaye propose un parcours à la fois conceptuel et personnel autour de la honte, un affect qui impose sa présence dans chaque histoire individuelle, ce qui ne l’empêche pas de faire aussi l’objet d’une distribution inégale et d’un usage politique. À la fois érudit et pédagogique, La honte propose en même temps un travail conceptuel singulier, une réflexion philosophique dont l’énergie est constamment stimulée par les occurrences contemporaines de la honte. Si Aïda N’Diaye mobilise à l’occasion des références classiques sur la question (Descartes, Sartre, Anders), elle propose surtout un parcours dans sa bibliothèque personnelle composée d’ouvrages rédigés à partir de positions sociales minoritaires : queer, noire et féminine. En compagnie de bell hooks, Hervé Guibert et Sara Ahmed (entre autres), Aïda N’Diaye relance les réflexions sur la honte à partir des formes à travers lesquelles elle se manifeste aujourd’hui.

La honte est un livre philosophique dans lequel tu proposes un travail conceptuel sur lequel on reviendra, mais c’est aussi, et c’est frappant, un livre très personnel, un livre sur toi. La dimension intime de ton texte se ressent aussi bien dans le cours du texte que dans ces intermèdes entre chaque chapitre dans lesquels tu évoques des épisodes où tu as éprouvé de la honte, « La fois où j’ai haussé le ton sur mes enfants », « Toutes les fois où le vêtement que j’ai essayé s’est avéré trop petit » … Qu’est-ce que cette articulation entre l’expérience personnelle et le travail conceptuel te permet de faire ? Qu’est-ce que ce point de vue singulier et situé socialement qui est le tien te permet de voir de manière spécifique et de nous livrer dans ton texte ?

Quand j’ai choisi de parler de la honte, de proposer ce mot, il m’a tout de suite semblé que je ne pouvais précisément pas parler de la honte sans passer par ce qu’elle représente pour moi, la place qu’elle occupe dans ma vie. La honte est une émotion particulière caractérisée par le silence, par la difficulté que nous avons toutes et tous à parler de nos hontes, comme le dit Annie Ernaux par le fait que la honte s’accompagne du sentiment que l’on est seul, seule à l’éprouver. Je ne me voyais donc pas analyser la honte sans évoquer les miennes : c’est si difficile de se pencher sur ses propres hontes qu’il m’a semblé qu’il fallait que j’aille à la rencontre du lecteur ou de la lectrice en faisant comme un premier pas, en mettant moi-même une partie de mes hontes à nu.

La honte est véritablement l’affect que j’éprouve le plus. J’évoque à un moment dans le livre la honte comme l’éthos de la gêne ou du sentiment de ne pas être à sa place, pour reprendre le titre du livre de Claire Marin, cet inconfort qu’évoque aussi Sara Ahmed, cette difficile exposition au regard caractéristique de la honte : c’est certain que c’est l’expérience du monde qui est la mienne, je pense, depuis toujours. Mais je me suis rendue compte qu’il n’existe pas une honte dans mon histoire, un moment fondateur de honte qui explique l’importance qu’elle a prise – il y a cette succession de hontes, toutes ces fois dont le texte parle et qui se sont sédimentées et ont formé ma manière d’être dans le monde, traversée par ces expériences de honte.

Je crois que ce qui m’intéressait aussi dans ma réflexion sur la honte, c’était vraiment de l’explorer, de m’y plonger comme dans quelque chose de souterrain et de caché. D’une manière générale, les sentiments négatifs m’intéressent plus que les sentiments positifs, et ce qui m’intéresse en eux, ce n’est pas tellement de montrer comment on peut en sortir. Je trouve que cette approche a toujours quelque chose d’un petit peu culpabilisant, parce qu’on se dit alors qu’on ne devrait justement pas éprouver ces sentiments négatifs, les laisser nous abattre, et qu’on devrait réussir à les dépasser. Pour la honte, donc, ce qui m’intéresse, ce n’est pas tant comment la retourner, et d’ailleurs je ne suis pas sûre que ce soit réellement possible. J’ai voulu au contraire véritablement comprendre ce qui nous fait honte, ce qui se joue dans la honte, ce qui se mêle à la honte, la dimension de peur ou peut-être de colère qu’elle peut contenir.

Je crois que le projet de ce livre est parti d’un autre projet, de podcast. Est-ce que tu peux nous en dire plus sur l’histoire de ce livre ? Qu’est-ce qui t’a poussé à l’écrire ?

J’ai commencé à travailler et réfléchir sur la honte, d’abord dans la perspective d’un ouvrage, pour les raisons personnelles que je viens d’évoquer. En commençant à travailler sur le sujet, je me suis également rendue compte que la honte était présente dans la plupart des sujets sur lesquels j’avais déjà écrit : le genre, évidemment, puisqu’on peut dire qu’à bien des égards la honte est un affect particulièrement féminin ou, en tout cas, qui est genré et ne s’éprouve pas de la même manière selon qu’on est une femme ou un homme ; mais aussi la question du mérite, puisque la honte est un affect assez central dans le vécu, l’expérience des transfuges de classe – qui est précisément une expérience de déplacement et qui mène aussi à cet affect très particulier qui est la honte de la honte, que l’on trouve décrite par exemple chez Camus et dont parle Chantal Jaquet dans son livre sur les transclasses.

Par la suite, en effet, j’ai eu la possibilité de travailler à un documentaire sonore et j’ai mené un certain nombre d’entretiens autour de ce sujet. Ce documentaire n’a finalement pas pu voir le jour, mais j’ai voulu poursuivre mon travail tout en le réinventant. Pour le documentaire audio, à partir d’une série d’entretiens, j’avais écrit un récit autour de la parole et des témoignages de celles et ceux qui sont frappés par la honte : victimes de viol ou survivants, survivantes de génocide, malades, par exemple. En faisant évoluer mon projet vers un livre, je me suis un peu écartée de ces voix : je ne suis moi-même pas victime de ces violences extrêmes, et je ne voyais pas l’intérêt d’essayer de répéter (en moins bien !) ce que de magnifiques livres sur ces sujets ont déjà dit. Il a donc fallu réinventer ma recherche et mon écriture pour un livre et non plus un objet sonore.

Ce texte s’éloigne donc du projet de documentaire à bien des égards, et notamment parce que par la suite, ma lecture de bell hooks a encore déplacé et enrichi ma réflexion sur la honte. La question du regard m’apparaissait évidemment déjà comme centrale, puisqu’on peut dire que, par définition, la honte est une question de regard et c’est notamment l’analyse que l’on trouve chez Sartre. Mais la question du regard chez bell hooks prend une autre dimension, car elle pense ce regard à partir de la position particulière des femmes noires, elle-même référée à l’esclavage. Chez bell hooks, j’ai également trouvé toute une réflexion sur la ligne de couleur, c’est-à-dire la manière dont, dans les États-Unis ségrégués, les populations blanches et les populations non blanches étaient physiquement ou symboliquement séparées. Ces analyses permettent de réfléchir à ce qui se joue derrière cette ligne de démarcation, ce que les uns, les unes et les autres peuvent y voir et donc sur ce que le voile derrière lequel nous cachons nos hontes peut avoir comme effet. En un sens, toute la réflexion de bell hooks tourne autour de cette question de la honte, puisqu’il y est question, d’une part, de la manière dont les systèmes de domination colonisent les esprits – or, cette intériorisation de la domination est véritablement le moteur de la honte ; et, d’autre part, de la manière dont nous pouvons regarder depuis des positions minoritaires, et il me semble que c’est également un enjeu essentiel de la honte que j’ai essayé de traiter, notamment dans la deuxième partie du livre.

En te lisant, on se rend compte qu’il y a un mouvement dans le livre qui est – comment dire ? – en spirale, c’est un travail de sculpture minutieux et progressif. Dans les premiers chapitres, tu pars de conceptions de la honte qui, pour être intéressantes et importantes historiquement, sont parfois un peu massives ou un peu trop grossières pour épouser la complexité de nos expériences de la honte aujourd’hui. Et j’ai l’impression qu’au fur et à mesure du livre, tu tailles de manière de plus en plus précise un concept de honte qui est à la fois nuancé et pluriel. À la fin de cette lecture, on a l’impression qu’il y a moins « la honte » que des usages pluriels de hontes qui prennent, elles aussi, différentes formes.

C’était l’une des difficultés de ce livre : ne pas aplatir ces diverses expériences qui sont radicalement différentes et à bien des égards impossibles à superposer, sans non plus se contenter d’un catalogue des différentes versions de la honte. Il est certain qu’entre la honte de l’enfant qui a fait une bêtise, la honte de Rousseau qui a volé un ruban, ne veut pas être découvert, et va pour cela dénoncer une jeune servante de la maison, et la honte des victimes de génocide, la honte de Primo Levi, ou cette honte ontologique dont parle Günther Anders face à notre responsabilité à l’égard de l’état du monde, nous avons en effet un ensemble de hontes qui n’ont à peu près rien à voir ou qui, en tout cas, renvoient à des expériences radicalement différentes.

Peut-être que la meilleure manière, si on le voulait, d’homogénéiser ces différentes expériences, serait de parler d’un certain déplacement, d’un certain écart à l’égard d’une norme. Il peut s’agir d’un écart disons volontaire, de notre fait, comme c’est le cas lorsque nous nous mettons en infraction avec une loi morale, par exemple, et que nous en éprouvons de la honte. Ce peut-être aussi lorsque nous sommes victimes d’une situation d’humiliation, de violence, qui nous ramène à notre écart à la norme. Je pense à cet épisode que raconte Kaoutar Harchi d’une de ses professeurs qui lui offre un livre sur l’histoire de l’Algérie et qui lui demande de parler de ce livre devant toute la classe, ce livre qu’elle lui dédicace en écrivant « à ma petite arabe qui doit bien connaître son histoire ». Là, la jeune fille est victime d’un comportement, qui se pense d’ailleurs sûrement comme bienveillant, et qui souligne en réalité l’écart à la norme que la professeure entretient, un rappel à l’ordre racial et social. Donc, l’expérience de déplacement peut être l’une des manières dont nous pourrions essayer d’homogénéiser la notion, mais cela nous ferait quand même perdre ce que cette expérience a de particulier et on ne peut décemment pas mettre sur le même plan une expérience de transfuge de classe et le vécu d’une victime de génocide, par exemple. Dès lors, c’est vrai que les hontes s’entendent au pluriel.

Tout au long du livre, tu désignes la honte comme étant non pas une émotion ou un sentiment, mais un affect. Ce n’est pas un choix anodin, puisque c’est un terme qui a beaucoup circulé dans les sciences sociales et en philosophie depuis les années 1990-2000, notamment à travers les différents affective turns qu’ont traversé ces disciplines. Pourquoi, de ton côté, choisir de désigner la honte comme un affect ?

Effectivement, je me suis demandé comment nommer la honte et il m’a semblé que le terme d’affect était le plus approprié. Je me suis appuyé sur la définition que Spinoza donne des affects, c’est-à-dire véritablement cette idée que nos corps, comme nos esprits (puisque les deux sont chez Spinoza indissociables), sont traversés par l’intégralité de ce qui nous entoure, nos relations aux autres, mais d’une manière plus générale, les événements que nous traversons et que nous vivons. Et cela fait que notre complexion, comme l’appelle Spinoza, c’est-à-dire dans le fond l’état dans lequel nous sommes, est éminemment variable et versatile. Cela fait aussi que ces affects sont absolument imbriqués et réversibles : nous pouvons passer très facilement de la gourmandise au dégoût, de la joie à la tristesse, en l’occurrence, pour notre sujet, de la honte à la peur ou à la colère.

Ce lexique spinoziste m’a paru particulièrement adapté pour parler de la honte, d’abord parce que les affects se distinguent en deux grandes catégories, dans le fond, la joie et la tristesse ; et la définition que donne de la tristesse Spinoza est particulièrement juste et parlante pour chacun et chacune d’entre nous : c’est le passage d’une plus grande à une moindre perfection, ce qui diminue notre puissance d’agir. Or, il me semble que la honte se caractérise d’abord comme un empêchement : on dit souvent qu’elle nous écrase et si elle nous écrase c’est bien qu’elle nous empêche, qu’elle représente une entrave à l’action, une diminution en effet de notre être. D’ailleurs, celui qui ou celle qui éprouve de la honte aura tendance à vouloir se cacher, c’est-à-dire à littéralement restreindre, réduire, diminuer la place que son être occupe dans le monde. Donc, d’abord, je trouve que cette description de la tristesse est particulièrement juste et adaptée pour caractériser cet affect qu’est la honte.

Ensuite, cette notion d’affect chez Spinoza ne distingue pas le corps et l’esprit, ou du moins elle implique que nos états mentaux, les émotions conscientes que nous éprouvons, sont le résultat de l’état dans lequel notre corps se trouve, et cela restitue une autre dimension de la honte qui est qu’il y a une réaction physique à la honte. La honte est d’abord un état physique, c’est l’une des manières par lesquelles notre corps est affecté, précisément, modifié, transformé par ce que nous vivons et cela implique, et c’est aussi une dimension importante de la honte, la variabilité de l’affect : je peux avoir honte aujourd’hui de choses dont je n’avais pas honte auparavant et inversement.

Enfin, la honte pour moi est fondamentalement un affect lié à ce qui, dans ce qui nous entoure – c’est-à-dire principalement les systèmes de domination d’une part, et d’autre part l’ensemble des images dans lesquelles nous évoluons –, traverse nos esprits et construit nos représentations, et au premier chef la représentation que nous avons de nous-mêmes, puisque la honte est liée à une forme de haine de soi, une représentation de nous-mêmes qui consiste finalement à nous voir à travers le regard de l’autre et souvent un regard méprisant, un regard rabaissant.

Dans ce tour d’horizon de la honte, les passages les plus surprenants sont ceux où tu sembles reconnaître une dimension parfois positive de la honte. En même temps, chaque fois c’est aussi pour venir nuancer cette dimension positive : si la honte est un affect qui nous confronte à nos limites éthiques, par exemple, alors elle pourrait avoir un intérêt pédagogique ; mais, en même temps, ce n’est pas le cas, car elle contient aussi une dimension destructive pour la psyché. Ça te tenait à cœur de prendre en compte les forces potentiellement positives contenues dans cet affect ?

C’est une question importante et donc je voudrais être claire dès le départ. Pour moi, il n’y a aucune dimension positive de la honte, en tous les cas dans sa dimension morale. C’est une émotion qui est quasiment exclusivement négative. C’est pour ça que j’ai mis en exergue cette citation de Nietzsche que je trouve très belle et qui résume parfaitement les enjeux de ces analyses : « Que considères-tu comme ce qu’il y a de plus humain ? — Épargner la honte à quelqu’un. » Malgré tout, ce que j’ai remarqué en travaillant sur la honte c’est qu’il y a un peu deux salles deux ambiances, si je puis dire : il y a un certain nombre de personnes qui comme moi pensent que la honte est un affect essentiellement négatif, dont on ne se relève pas et qui est pour ainsi dire inutile. Mais il y a aussi un certain nombre d’autres personnes qui identifient la honte comme un affect central dans la construction, la constitution, l’édification de nos systèmes moraux. Dans cette perspective, la honte devient l’aiguillon éthique qui nous indique que nous avons franchi une barrière morale et nous oriente vers une « meilleure version de nous-mêmes ».

Je suis partie d’un constat assez simple : si la honte pouvait jouer ce rôle, alors ça aurait du sens de l’utiliser comme un moyen d’éducation, et notamment de faire honte à nos enfants pour leur transmettre nos valeurs morales. Or, il me semble que, si on voit les choses ainsi, si on pose cette proposition, on voit assez immédiatement ce qu’elle a d’absurde, voire d’inacceptable : évidemment que personne ne souhaite faire honte à son enfant pour qu’il comprenne les principes moraux que nous essayons de transmettre.

Ma perspective n’est pas du tout de prendre la défense de la honte. Ce que j’essaie de montrer dans la première partie du livre, c’est que cette idée que la honte pourrait avoir une ouverture ou une fonction morale me paraît fausse. Je reprends notamment l’une des formules de Ruwen Ogien qui dit la honte, d’un point de vue moral, en fait ne sert à rien, elle vient en plus c’est-à-dire en trop, elle se surajoute inutilement.

À la fin de ton livre, tu évoques le fait qu’un des seuls usages légitimes de la honte se trouve au niveau collectif : « Nous, et c’est bien d’un nous collectif qu’il s’agit, avons besoin de la honte comme une boussole éthique face aux désordres du monde, non pour chacun pris individuellement ». Je trouve ça frappant cette dimension collective qui, seule, peut donner une dimension positive et constructive à cet affect. Qu’est-ce que tu entends par là ?

En effet, pour moi, la honte est essentiellement négative d’un point de vue moral, individuel, mais j’ai quand même trouvé quelque chose, et notamment chez Günther Anders, sur un certain usage de la honte, plus politique. C’est assez proche de ce qu’on trouve chez Primo Levi, ce qu’il appelle la honte du monde. Au niveau individuel, comme je l’ai dit, la honte nous coupe de nos responsabilités, se sentir honteux c’est vouloir se cacher, dissimuler ce que nous avons fait si jamais nous estimons que nous avons commis une faute et c’est la raison pour laquelle cet affect est complètement stérile du point de vue moral et individuel. En revanche, c’est quand même un petit peu différent politiquement, notamment lorsque nous prenons sur nous une honte qui n’est pas la nôtre. C’est d’ailleurs la particularité de la honte comparée à la culpabilité, par exemple : je peux avoir honte pour l’autre ou au nom de l’autre. C’est l’affect, par exemple, que nomme Simone Weil pour parler de la colonisation. Elle dit : « j’ai honte de mon pays ».

Alors, ça peut paraître un petit peu étrange parce que, si on y réfléchit sérieusement, on pourrait se dire que ça n’a pas vraiment de sens de prendre sur soi quelque chose que nous n’avons pas fait et, justement, c’est la question que pose Günther Anders. Est-ce que ça veut dire que nous aurions pu le faire? Est-ce pour cela que nous avons honte ? Or, Anders s’insurge contre cette idée, en parlant d’Hiroshima puisque c’est l’un des tremblements de terre de son existence, il s’insurge justement contre cette idée que nous devons avoir honte en tant qu’humain parce que ce sont des hommes qui ont commis ces atrocités et que, comme nous sommes aussi des hommes ou des femmes, cela signifierait que nous aurions pu le faire également. Or, dit Anders, non, je n’aurais pas pu le faire et d’ailleurs, je ne l’ai pas fait, donc cette sorte de surenchère dans la contrition est quelque chose qu’il récuse. Mais, en revanche, la honte a quand même une fonction qui est une fonction inverse, c’est-à-dire que nous avons honte justement parce que ça n’aurait pas dû arriver, que nous aurions dû l’empêcher, que nous aurions dû agir pour que cela n’arrive pas.

Dans ce sens-là, la honte que décrit Anders n’est pas cette honte un peu veule qui consiste à s’affliger, à cacher ce que l’on a fait et en même temps à se flageller, et qui, finalement est complètement stérile et ne sert qu’à montrer qu’on est du « bon » côté. Il me semble que, quand Camille Froidevaux-Mettrie parle de la honte que les hommes doivent éprouver à l’égard du système patriarcal dans lequel nous continuons à vivre, c’est la même chose. Elle ne demande pas aux hommes de se flageller pour des violences qu’ils n’ont pas nécessairement commises, ou parce que ce sont des hommes qui auraient pu commettre ces violences. Elle leur demande ce qu’ils font, ce qu’ils vont faire pour être à nos côtés dans nos luttes féministes.

Il me semble que là, dans cette dimension collective, il y a quelque chose qui sort la honte de sa caractéristique ordinaire, qui est l’impuissance, l’écrasement, l’empêchement, pour en faire au contraire un affect mobilisateur, une invitation à la participation au monde, à la transformation du monde, à la prise de responsabilité à l’égard de la situation du monde. Et notre époque assez sombre nécessite peut-être que, plutôt que de nous résigner à un état de fait dans lesquels se multiplient les inégalités, la destruction de l’environnement, les guerres et les discours de haine, nous ayons davantage ce sursaut en quelque sorte de responsabilité qui peut être là malgré tout peut-être la seule dimension positive de la honte.

On y arrive, La honte est un livre politique. D’abord, le parcours conceptuel que tu proposes est jalonné de références à des auteur·rices qui mettent en avant la dimension sociopolitique de la honte, notamment depuis un point de vue minoritaire. C’est aussi un texte dans lequel tu affirmes, toi aussi, une position politique. Déjà par certaines prises de position anti-racistes, anti-homophobes, anti-sexistes, anti-génocidaires, mais aussi parce que tu prends en compte le fait que la honte est un affect qui est inégalement distribué. La honte est distribuée le long de lignes tracées par des rapports sociaux de domination…

Oui, c’est un aspect qui a vraiment été très important pour moi. La honte est liée à l’humiliation, je pense que pour beaucoup d’entre nous c’est le premier terme auquel nous pensons lorsque nous pensons à la honte. Les hontes que nous éprouvons, et qui nous écrasent, sont le résultat de nos positions de dominé.e.s, des mécanismes de domination. De ce point de vue là, la honte est un phénomène éminemment social qui naît de l’inégale distribution des positions dans la société, des normes qui organisent le monde social et des écarts à la norme qui génèrent ces phénomènes d’exclusion, d’humiliation, de honte. La honte, c’est le mécanisme par lequel les normes sociales s’impriment en nous pour nous conduire à nous soumettre à la hiérarchie sociale, pour nous mettre, nous remettre ou nous maintenir à notre place. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on peut aussi interroger ce slogan : « que la honte change de camp ». C’est ce que fait l’essayiste Valérie Rey-Robert par exemple : y a-t-il réellement un sens à demander à des individus qui se trouvent dans des positions de domination d’éprouver une honte qui est l’affect des dominé.e.s ? On a bien vu d’ailleurs lors du procès des viols dits de Mazan à quel point de nombreux accusés restaient complètement hermétiques à la honte, et même à la culpabilité. Donc j’ai voulu montrer à quel point la honte est d’abord l’affect des positions minoritaires, d’écart à la norme.

Par ailleurs cette réflexion permet aussi d’interroger tout ce que la honte peut générer comme espace. On peut aussi penser les espaces de marge et les espaces de relégation dans lesquels la honte nous place comme des espaces safe. Dans cette dimension politique de la honte, ce qui m’a intéressée, c’est donc de me demander ce que donnent tous ces phénomènes politiquement, socialement, et notamment à l’égard du retournement du stigmate. Il est bien évident que ce retournement est un mécanisme à bien des égards salvateur, voire fondateur, et je pense notamment aux mouvements de Prides. Mais il nous met peut-être sur une fausse piste, car il laisserait entendre que la seule issue possible pour sortir de la honte, ou la seule chose que nous pouvons faire de la honte, c’est de la retourner en fierté. Mais, par exemple, moi j’ai honte de mon poids, j’aimerais me libérer de cette honte, ça ne veut pas dire que j’aimerais en être fière, enfin ça n’a pas vraiment de sens de penser les choses en tant que telles.

En revanche, c’est beaucoup plus intéressant, me semble-t-il, de se demander ce que produit cette honte et notamment tout ce jeu de la marge, du voile et du dévoilement, des espaces que la honte produit. Tout cela constitue des lieux dans lesquels les individus déploient des stratégies créatives, politiques, collectives de résistance, de réparation et de lutte. Cela permet de discuter l’idée, d’une part, qu’il faudrait forcément rendre visible aux yeux de toutes et tous ce qui est censé être honteux et, d’autre part, aussi cette idée que la honte dénaturerait ou corromprait l’être. Au contraire, on peut voir comment elle peut aussi permettre de le démultiplier, de l’augmenter presque…

Le livre se termine sur l’amour, ce qui est un peu surprenant dans un texte sur la honte. L’amour, c’est pour toi une manière de lutter contre la honte ?

Le livre, que j’adore, de Solène Brun sur le métissage, Derrière le mythe métis, se termine presque par une scène dans laquelle un dimanche soir, alors que Solène Brun va au domicile de cette famille pour mener son entretien, elle tombe sur une mère qui est en train de coiffer, de tresser, je crois, les cheveux de sa fille métisse, et la chercheuse apprend que c’est un rituel hebdomadaire. C’est une scène qui m’a beaucoup frappée, que j’ai trouvée très douce, très belle. Le livre de Solène Brun n’est pas un livre dans lequel il est tant que ça question de la honte, en revanche, il y est beaucoup question de fierté et de la fierté de leurs origines racisées que parviennent à développer certains des enfants métisses qu’elle interroge, ce qui n’est pas rien quand on sait les discriminations auxquelles ça les expose. Alors, j’ai dit que sortir de la honte par la fierté n’était pas forcément un objectif qui a du sens. Néanmoins, ça m’a quand même interrogée : que se passe-t-il dans le rapport entre ces parents et ces enfants pour que des enfants métisses, qui pourraient justement être dans des logiques de honte et de dissimulation, assument fièrement des origines que parfois ils pourraient cacher et dont ils pourraient avoir honte ? Il m’a semblé qu’il y avait comme une sorte de résistance à la honte dans certains de ces récits et cela a été mon point de départ.

Par ailleurs, je pense que la question des enfants est apparue comme assez centrale dans ma réflexion parce que, précisément, comme je pense qu’il est quasiment impossible de sortir de la honte tant c’est un affect finalement sédimenté dans nos expériences, dans nos corps et dans nos êtres, en revanche, la question de savoir comment il est possible d’éviter que la honte survienne m’a paru peut-être finalement plus pertinente précisément à partir du moment où on ne peut plus la défaire une fois qu’elle a été fabriquée. Pour finir, ces questions d’humiliation de domination sont des questions qui interpellent ce que nous faisons aux enfants, ce que nous faisons des enfants. Je suis enseignante et l’école est un espace dans lequel la honte est très présente.

Donc c’est vrai que j’ai été très sensible dans ma réflexion à cette question de ce qui pouvait empêcher un individu de se construire dans la honte. Et l’amour, à partir de bell hooks, mais plus généralement des théories féministes, m’est apparu finalement comme la solution, plus que la fierté, par exemple, qui est aussi un affect qui peut diviser, qui peut aussi relancer des logiques de domination. L’amour comme éthique, l’amour comme vertu politique, dans l’éducation et dans la relation aux autres au sens très large, évidemment bien au-delà de l’amour romantique, s’est imposé comme la seule porte de sortie. Également parce que, peut-être, j’aurais dû le dire plus tôt, le retournement du stigmate me paraît une solution compliquée. Pour retourner le stigmate, il faut disposer des espaces et des relais politiques, notamment collectifs, permettant justement d’exprimer et de dire ce qui est honteux, car ce retournement peut aussi exposer à des violences. Si je suis seul.e à porter haut ce que d’autres me font sentir comme honteux, je m’expose à une violence, une violence homophobe, transphobe, sexiste, raciste. Donc, le retournement du stigmate n’est de toute façon pas un mécanisme qui peut se mener seul, c’est forcément un collectif. Et, dès lors, ce qui rend justement ces espaces collectifs susceptibles de favoriser ce renversement, c’est l’amour comme ce lien d’accueil, d’écoute, si ce n’est inconditionnel, en tous les cas ouvert à l’autre dans son altérité.

Donc, oui, l’amour me paraît être l’affect le plus juste pour nommer ce qui nous permet de résister à la honte, l’amour que nous devons à nos enfants, l’amour que nous devons à celles et ceux avec lesquels et pour lesquels nous luttons, l’amour non comme sentiment spontané, mais comme engagement, comme éthique, comme responsabilité et comme action.

Aïda N’Diaye, La honte. Quand le regard de l’autre nous façonne, éditions Autrement, septembre 2026, 192 p., 20 €