Jane Sautière : Cette vie qui nous est commune (De la terre des pleurs un grand vent s’éleva)

© Jean-Philippe Cazier

Le livre de Jane Sautière traite d’un sujet (« les exilés en Europe, dans une grande ville riche d’un pays riche ») et délimite un point de vue (« mes propres observations au fil des jours, subjectives »).

Le livre se présente comme un récit plutôt que comme une étude, un essai. Il ne s’agit pas pour l’autrice de surplomber son sujet, d’en parler, mais de déplier une expérience subjective sans s’approprier ce dont il est question : moins des connaissances abstraites, savantes, que des sentiments, des émotions, des actions circonscrites et limitées, des visages singuliers, des prénoms singuliers.

Faisant cela, Jane Sautière problématise et questionne le fait de parler, la possibilité de parler, elle délimite un espace à la fois littéraire et éthique résultant de la volonté de ne pas parler des exilé.e.s comme on pourrait parler de n’importe quel autre objet – et surtout de ne pas parler à leur place. Le texte est régulé par le désir de témoigner sans réduire, sans prétendre connaître, sans effacer la distance d’avec celle qui parle, qui écrit, et la singularité de ceux et celles dont il est question.

Le texte marque volontiers les signes de cette distance : la situation est celle d’exilé.e.s pauvres, abandonné.e.s, dans un pays riche, dans une ville riche (Paris) ; celle qui témoigne est blanche, ne vit pas ce que vivent ceux et celles dont elle parle, a d’autres ressources et capacités, bénéficie d’un système qui au contraire opprime et persécute, met en danger les exilé.e.s pourtant venu.e.s chercher refuge. Jane Sautière s’efforce de penser et créer les conditions d’une littérature qui affirme et reconnaît cela, qui en témoigne, et qui en même temps serait capable de le problématiser, d’énoncer ce qui pourrait l’inverser, le contredire. Il n’est pas question d’un discours général, grandiloquent : personne n’est réellement sauvé dans le livre, aucune solution globale n’est mise en avant ; les exilé.e.s ne sont pas seulement des victimes que les blancs devraient sauver. Ils et elles sont d’abord des individus singuliers, des histoires et des trajets singuliers qu’il s’agit d’accueillir. C’est cela que fait le livre : mettre en avant la nécessité éthique de l’accueil, l’aide à la survie, à la vie, dans une situation singulière, entre individus singuliers, à l’intérieur d’un périmètre réduit (« Ce n’est pas très compliqué ce qu’on fait. C’est la simplicité même. Des gestes les uns à la suite des autres »). Ce qui ne signifie pas qu’il faudrait s’en contenter, que toute action politique plus large serait à exclure ; c’est plutôt qu’une politique de l’accueil, de l’hospitalité, commence au niveau le plus limité, le plus simple, le plus banal et quotidien : regarder, écouter, offrir un repas à quelqu’un, lui parler, être avec lui ou elle au lieu de fuir et d’ignorer et de condamner.

De la terre des pleurs un grand vent s’éleva contredit le sort que la politique du « pays riche », de la « ville riche » impose aux exilé.e.s, à savoir le rejet dans les marges urbaines, dans la périphérie lointaine de l’espace commun. Contre cette invisibilisation, le texte fait voir, fait dire : des visages, des lieux, des corps, des histoires (« On voit, on croyait voir et là on sait, on voit, pour de vrai »). Jane Sautière recherche les « traces » des exilé.e.s pour faire de ces traces les témoins de vies, de corps, d’esprits réels, vivants, présents là sous nos yeux et que nous ne voyons pas, que nous n’écoutons pas. Le livre est au contraire un lieu de l’accueil, de l’écoute, du regard : il s’agit de voir, de dire, de laisser dire, d’accueillir aussi dans son propre discours, dans sa propre langue, dans son propre espace ; en soi également, dans ses sentiments, ses émotions, son corps, sa pensée (« Un espace où quelque chose s’échange, s’ouvre, se partage »).

Là où la représentation dominante, politiquement et discursivement dominante, socialement et affectivement dominante, efface, annule, néantise, la littérature peut faire apparaître, peut laisser être, peut conserver les traces, transformer la trace en signe d’une présence vivante et digne (« Si je parle de ces morts, c’est qu’il y a, j’ose le dire, une hospitalité dans/de la mort à construire »). Elle peut être ce qui participe aux vies dont elle parle sans se satisfaire d’en parler, sans parler à leur place, sans parler pour soi ou pour les « siens » mais plutôt pour eux, avec eux, ensemble dans la distance et la proximité, dans cette vie qui nous est commune (« Alors, puisque nous ne sommes tenus à aucune obéissance qui ne soit celle qui constitue la vie, nous savons comment contredire ce qui offense cette vie »).

Jane Sautière, De la terre des pleurs un grand vent s’éleva, éditions Quidam, août 2026, 72 pages, 10€.