Angie David nous dit que c’est « l’écrivain Beauvoir » qui l’intéresse, « avec ses contradictions et ses repentirs », au point de faire siens les propos tenus par le jeune Louis dans Les Mandarins : « On finit par oublier qu’il existe d’autres choses sur terre (…). Des choses qui s’appellent la beauté, la poésie, la vérité. Personne ne s’en soucie plus. »
Simone de Beauvoir avait eu le prix Goncourt de l’année 1954 avec Les Mandarins ; la même année avait paru un tout autre roman, Histoire d’O de Pauline Réage. Angie David a raconté l’histoire de ce chef-d’œuvre de la littérature érotique dans son magnifique essai biographique consacré à Dominique Aury (éditions Léo Scheer, 2006), Dominique Aury ou la vraie Pauline Réage (qui s’appelait aussi Anne Desclos). Histoire d’O de Pauline Réage/Dominique Aury et Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir… ça fait deux ! D’autant que la posture d’auteur érotique est ambiguë pour une femme, dit Angie David qui souligne que si parler publiquement de la sexualité des femmes est bien un acte libérateur, les poncifs de l’érotisme restent rétrogrades (l’autorité, la force virile, l’orgasme de la femme soumise). Qui plus est, Le Deuxième Sexe (Gallimard, 1949) commet peut-être l’erreur d’envisager la question féminine à la lumière des thèses sartriennes et de leur caractère tristement phallocratique, comme le dira plus tard Annie Le Brun dans son brûlot Vagit-prop, lâchez tout (Editions du Sandre, 2010).
Dominique Aury était cependant féministe, mais sans le revendiquer, sans le proclamer, en défendant la solidarité entre femmes, « leur promotion », dit Angie David – écrivant surtout que « Pauline Réage est une figure de femme qui vaut toutes les femmes ». En écho à la formule de Sartre, à la toute fin des Mots : « Tout un homme, fait de tous hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui.»). Pauline Réage avoue la sexualité des femmes – « faite de fantasmes, de soumission, de douleur, de bisexualité, d’amour. » Dominique Aury exprime publiquement une vérité féminine pour la première fois, dit Angie David. Elle est féministe par nature, non par conscience communautaire (ça fait deux !). Angie David reconnaît qu’après avoir écrit la biographie de Dominique Aury, l’autrice d’Histoire d’O et secrétaire générale de la NRF, elle aurait pu s’intéresser de près à Beauvoir… Mais, pour plusieurs raisons, ça n’a pas été le cas : « l’icône a en partie supplanté l’auteur, son essai culte a quasiment fait disparaître son œuvre littéraire. » Qui plus est, Angie David reconnaît qu’elle avait une image stéréotypée de la femme engagée politiquement, « accaparée par ses combats en faveur de la gauche, plus militante qu’artiste ». En vérité, Simone de Beauvoir ne lui était pas sympathique – jusqu’à ce qu’elle découvre ses Mémoires, où Angie David lit les mots de Beauvoir : « Ma vie serait une belle histoire qui deviendrait vraie au fur et à mesure que je me la raconterais. »
C’est ainsi qu’est né le récit Ma vie avec Simone de Beauvoir qu’on peut lire aujourd’hui (selon le titre de la collection « Ma vie avec » de Sandrine Treiner), où Angie David écrit (à la façon de Plutarque) un parallèle entre Simone de Beauvoir et elle, Angie David, ou plutôt tous ceux qui ont vécu jusqu’à présent à travers elle, à commencer par Léo Scheer (mort en mai 2024), qui fut un peu son « Sartre », sa « tête en liberté », qui lui a autant enseigné la philosophie, l’art contemporain, le cinéma hollywoodien des années 50 que les bons
restaurants, le design, les codes vestimentaires. « Entre nous, dit-elle, c’était une conversation ininterrompue, et chaque seconde passée à ses côtés me permettait d’emmagasiner ce que j’ignorais». Elle raconte ainsi que la vie, avec lui, était d’une intensité folle, peut-être même un chef-d’œuvre érotique, qu’elle n’aurait pas réalisé ailleurs, comme Simone de Beauvoir avait découvert la jouissance avec Nelson Algren, son amour transatlantique, cet écrivain underground de Chicago (devenu Lewis Brogan dans Les Mandarins) et dans les bras duquel la femme de tête avait pris conscience d’avoir un corps. Ce qu’elle approuverait ensuite avec Claude Lanzmann, beaucoup plus jeune qu’elle (comme Angie David avec Léo Scheer). Claude Lanzmann a dit à la fin de ses Mémoires (Le lièvre de Patagonie, Gallimard, 2009) n’avoir jamais songé à se dissocier de son époque (pour dire par exemple : « De mon temps… »). Et ce temps était absolument celui dans lequel il vivait, comme le dit à son tour Angie David à la fin de son récit : il y a une chose qui nous rend Simone de Beauvoir résolument contemporaine, « c’est d’avoir raconté sa vie »… On pense alors à Henry James et son héroïne postière (cité par Deleuze) : « Elle avait fini par en savoir tant qu’elle ne pouvait plus interpréter, il n’y avait plus d’obscurités qui lui fissent voir clair… il ne restait qu’une lumière crue. » C’est vrai pour Simone de Beauvoir comme pour Angie David… Leurs vies parallèles.
Angie David. Ma vie avec Simone de Beauvoir, Éditions Gallimard, 208 pages, Septembre 2026, 19€.