Sampler Bouvet : Oscillant sous l’arc obscur des nouveaux soleils

©Patrick Bouvet

Un soir du mois d’août, tard, par ennui, lassitude, canicule, j’ai revu La nuit des morts-vivants de Georges Romero.

Était-ce par jouissance masochiste pour éprouver une petite frayeur, tandis qu’une chaleur exténuante envahissait la capitale ? J’observais la taille des zombies, nettement plus imposante que celle des humains. Il faut être excessif pour faire peur. Les monstres ont souvent possédé une taille exagérée, une silhouette spéciale. La créature de Frankenstein, King Kong, ou plus loin dans notre passé légendaire, le Cyclope. Polyphème est un monstre idiot dans l’Odyssée de Christopher Nolan, sa consistance de chewing gum ne fait pas vraiment peur. Le cinéma de Romero propose un malaise et une prise conscience autrement subtils.

Je retrouve la stupidité excessive de Polyphème chez le personnage du dernier livre de Patrick Bouvet, Oscillant sous l’arc obscur des nouveaux soleils. D’abord un clin d’œil au Jardin des délices de Jérôme Bosch : de tout petits humains tentent de s‘introduire dans une coquille d’œuf géante. Nous pourrions être ces humains. Nous le sommes. Nous le sommes presque. Broyés par la machine virtuelle, fascinés par les promesses des nouvelles technologies, submergés par un flux incessant de mises en scène spectaculaires… nous vacillons entre excitation et épuisement vital.

Halluciné, hallucinant, ce récit n’est pas métaphorique au premier ou second degré, il est plus direct. Comique ou tragique selon le lieu où on se trouve, au bord d’une vision, au seuil d’un constat, au cœur d’une description, dans un affolement de données qui se télescopent et désignent la radiographie à peine exagérée de ce que pourrait être notre futur proche.  L’œuf géant peut exploser aujourd’hui, demain, après-demain, en tant qu’il représente un capitalisme autodestructeur et foudroyant. Tant pis pour les humains et les agents de la destruction pris dans ce flux centripète, au premier chef le personnage de Chris, sorte de Terminator qui veut « finir » le monde et le faire exploser « just for fun ». Hybridation de biker, hippie, bûcheron, sous ses cheveux longs, gras, blonds californiens, il porte une casquette bleu pétrole qui pourrait être rouge et faire l’Amérique plus grande encore. Ce barbu romanesque sans âge trimballe sa teinture oxygénée comme signe ultime du triomphe de l’artifice, de la bêtise, de la virtualité.

Patrick Bouvet, également musicien, a souvent adapté son écriture aux techniques du sampling et de la répétition, je peux donc sampler son personnage : Chris est-il Trump autant que Musk ou Mad Max ? Homer Simpson shooté au Fentanyl ? Un narrateur de Bret Easton Ellis ayant abusé du Nembutal au milieu d’une multitude d’écrans ? Les personnages de B. E. Ellis appartiennent aux années 80 et 90. Ces jeunes gens riches, égarés de fêtes en coucheries, semblent vulnérables à côté du colosse qui patauge dans les années Trump, les années d’un mandat suicidaire et apocalyptique. Rappelons que Donal Trump fut un personnage pour de vrai dans le roman Glamorama, du même B. E. Ellis, paru en 1998.

Depuis, le monde occidental a empiré, accentué sa décadence aux mains de quelques hommes d’affaires et pseudo-philosophes de la Silicon Valley, qui prônent une idéologie high-tech, proto-fasciste, libertarienne : Musk, Vance, Peter Thiel, ou le blogueur Curtis Yarvin proche de MAGA, défendent une théorie paranoïaque qui vise à détruire les universités, les médias, les services publics, pour les remplacer par de mini états financiers. Des petites entreprises partout. Ils veulent cela. C’est ce qu’ils veulent.

Bouvet parodie cette hubris en imaginant un Olympe-Hypermarché en PVC, à l’intérieur duquel les clients brûlent dans un fantasme traumatique digitalisé… Son personnage pousse un caddie, les mains dans un paquet de chips contenant un scorpion, dans ce magasin aux mémoires fracturées – un monde mortifère – détonateur de l’Apocalypse … Un bourdonnement lui brouille l’esprit – – – son corps n’offre plus de résistance – – – il avance avec des gestes automatiques – – – comme s‘il avait été conçu par HéphaïstosIl aime se filmer avec son téléphone portable – déclamant de longs passages appris par cœur d’une bible réinterprétée par l’IA .

Le devenir numérique se transforme en humanimachine programmée pour la catabase, du grec ancien « descente aux Enfers » initiatique, là où se joue l’ultime épreuve du héros. L’enfer est ici une dark machine, vaste zone sans fenêtre où la panne est permanente.

Chacun survit dans cet univers plat de cristaux liquides, hommes et femmes s’agitent les mains dans la simulation … Pas de sortie possible hors de cette dimension : La masse des corps numérisés ondule pour la plus grande joie des hyper-riches – approchez-vous de l’écran – vibrez avec la machine – venez lécher l’image du monde plat en pleine action – Chris voit la violence surnaturelle avec des niveaux érotiques jamais atteints.

Entièrement scanné, le monde réel attend la grande nuit du bug qui permettra de saboter tout libre-arbitre pour rendre enfin possible la fin de la démocratie. Cette panne définitive relève-t-elle du hacking, de l’espionnage, d’une mafia obscure ? On ne sait pas, on se sait plus, au-delà de tout manichéisme, la centrifugeuse ventriloquée annonce un grand carnaval cyberpunk, haché en formules brèves, sautillantes, qui témoignent du talent et de la vélocité de l’auteur : ses agencements et bifurcations font de ce livre un texte deleuzien.

J’ai pensé aux prophéties d’Orwell, mais plus encore aux fondements théoriques de Guy Debord. Au début de La Société du Spectacle, il est précisé que dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. Nous y sommes presque. Debord sert donc encore à quelque chose !

Patrick Bouvet fait partie d’une famille d’auteurs confidentiels, expérimentaux, qui font de la dystopie une matière à réfléchir plutôt qu’un divertissement. Je pense à Daniel Foucard : La robotisation a déclassé le danger… Le naufrage c’est douter de sa capacité à rester connecté… le secours c’est garder le contact, le piège c’est se sentir observé (Daniel Foucard, Seule, éditions Inculte, 2018). Ou encore à Pavel Hak, qui dans son roman Trust, décrit la pathologie d’une société rongée par l’oligarchie, le sexe violent, la finance, un monde où quelques rescapés d’un krach boursier se runissent dans des sous-sols bunkérisés, plus forts que jamais du chaos qu’ils ont provoqué (Pavel Hack, Trust, KC éditions, 2025)

D’autres romanciers, moins innovants dans l’écriture, interrogent une problématique similaire. Alain Damasio invente des créatures furtives cachées dans des angles morts pour échapper au contrôle (Alain Damasio, Les Furtifs, éditions de La Volte, 2019), tandis que Dave Eggers, beaucoup plus intéressant, imagine un univers entièrement globalisé à coup de firmes géantes et de prédation tentaculaire, où une intelligence artificielle dicte aux citoyens infantilisés des applications afin d’évaluer ensuite leur Total de Honte (Dave Eggers, Le Tout, Gallimard, 2024)

On reconnaissait les textes antérieurs de Bouvet à leur rythme électrique, oral-écrit, caviardages de discours préfabriqués. Cette fois, une syntaxe plus horizontale, entrecoupée de tirets, semble régurgiter des informations issues d’un télex sans âge. L’effet disque rayé qu’elle provoque, signale la certitude qu’homo-numerus a définitivement dépassé le stade homo-sapiens et homo-oeconomicus, dans une dystopie gore où Rabelais aurait fait intrusion chez Elon Musk.

Nous avons plus ou moins connu une époque où on pouvait encore créer de la beauté à partir de l’aliénation. Dans le dernier plan de Zabriskie Point (Michelangelo Antonioni, 1970), une villa huppée pleine d’objets de consommation explosait en haut d’une colline. C’était beau, merveilleux, psychédélique. Les artistes n’étaient pas embarrassés d’utiliser les indices de la société de consommation pour produire des images convaincantes (Warhol, Lichtenstein, Rauchenberg). Comment est-il possible d’être créatif aujourd’hui avec Bezos, Zuckerberg, Instagram ? On peut s’informer, poster, céder au vertige de l’autopromotion, oui, mais créer vraiment, je ne vois pas comment.

Durant cette nuit caniculaire du mois d’août, à ma troisième bouteille d’eau j’ai visionné un second film de Romero, Dawn of the Dead (ZOMBIE, 1978). Les morts y conservent la mémoire des lieux qu’ils fréquentaient lorsqu’ils étaient vivants, principalement les centres commerciaux. Ils s’y sentent bien, ils sont chez eux, comme Ulysse débarqué à Ithaque. Dans ces vitrines scintillantes, le zombie admire son reflet de consommateur après sa mort. 50 ans plus tard, le monstre de Bouvet oscille sous les soleils d’un bug intégral, devenant l’archive de lui-même transformée en information … marchant la bouche pleine de chips saveur napalm enflammé… Cette autophagie boulimique et désespérante me rappelle les petits bonshommes nus du Jardin des délices, qui tentent de se hisser en vain vers une rédemption aléatoire.

Dans Dawn of the Dead, quand un zombie mord un humain, l’homme devient zombie à son tour. C’est horrible mais drôle, je sens encore la chair, le goût du sang de la peinture dégoulinant sous le noir et blanc. Trouver les moyens d’être créatif aujourd’hui avec la pomme d’Apple, la mèche de Trump, le sourire stupidement adolescent de Max Zuckerberg, constitue un pari impossible. Il y aurait tant à dire sur les mèches, la blondeur américaine, ce faux blond universel qui de Jean Harlow à Marilyn et de Madonna à Taylor Swift, constitue le label indestructible du Nouveau Monde. Le Chris de Bouvet trimballe une tignasse de Barbie gluante qui semble décollée d’un crâne en silicone … mannequin des ténèbres dans le scintillement des miroirs électroniques. Comment créer de la beauté avec une figure aussi dévitalisée ? On peut simplement, peut-être, sampler.

Dolly Parton a samplé sa blondeur extravagante, rassemblant autant les communautés queers que les bourrins qui ne voyaient en elle qu’une créature à gros nichons. Assumant son exubérance, elle déclarait : Mon image est ridicule, mais elle est rigolote.

Patrick Bouvet, Oscillant sous l’arc obscur des nouveaux soleils, KC éditions, septembre 2026, 106 p., 13 €