Belinda Cannone : Circulation de l’affection (Eugène – Histoire d’une amitié)

Avec Eugène – Histoire d’une amitié, Belinda Cannone rend hommage à l’un des plus beaux adjectifs de la langue française : fraternel.

Les histoires d’amitié abondent en littérature. Certains écrivains furent même amis. On se souvient de Montaigne et La Boétie — et du fameux : « parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Il y a deux siècles, à Weimar, Gœthe assistait quant à lui à l’exhumation de la dépouille de son ami Schiller et faisait placer le crâne de celui-ci dans sa bibliothèque personnelle.

Si l’amitié est grande, c’est bien parce qu’il n’est jamais affaire que d’elle-même, surtout lorsque les amis ne viennent ni du même milieu social ni du même cercle intellectuel. Être ami avec quelqu’un, c’est avant tout faire l’expérience de l’altérité ; cela consiste à accueillir l’autre intégralement, en ce qu’il est rien moins qu’un autre soi-même selon Aristote ; c’est une invitation à tendre vers la désubjectivation tout en étant foncièrement soi-même. Belinda Cannone le prouve en écrivant « la beauté impeccable d’un homme simple », en l’occurrence d’Eugène, un homme dont elle s’éprend en s’installant à la campagne, et qui devient son « passeur de l’existence cotentine », en plus de l’aider pendant plus d’un an à transformer une étable en habitation, maison qu’il signera sans jamais dire où.

Ce portrait d’Eugène et de sa femme Michèle est aussi un livre de deuil, assorti d’un contre-don : « Il aide à endurer la perte et il rend ». Car en amour comme en amitié, on se sent toujours redevable, pourvu d’une dette à l’égard de l’autre. Et dans les deux cas, ce sont des images ou des expressions qui demeurent, des oiseaux que l’on reconnaît et parvient à nommer grâce à l’autre.

Le sentiment tenace qu’une injustice a eu lieu, par ailleurs, à l’égard d’un homme qui, précisément, se passionnait — et peut-être pour cette raison — pour les questions de justice sociale : « Son intelligence aurait pu le mener loin, mais dans son milieu on ne faisait pas d’études ; il fallait contribuer dès que possible à la survie de la famille. Il y a là une leçon politique : l’organisation de notre société n’a pas permis qu’un homme aussi doué se déploie plus amplement ».

Ici, l’hommage passe par une restitution fidèle du Cotentin, autrement dit de la région que l’on a en partage avec l’ami aujourd’hui disparu et sur laquelle on écrit pour prolonger la relation : « Quand le ciel où s’avance le couchant prend ces teintes extravagantes, orangées et roses, il arrive que je sois frôlée — comme près de la tempe l’aile d’une chauve-souris en chasse — par une pointe de mélancolie ».

Et au fil des pages évoquant ce James Dean des champs, grand timide parfois pourvu d’une extrême assurance et grand connaisseur de la campagne, Belinda Cannone rappelle ces mots de Philippe Jaccottet dans Beauregard : « Les prés chantonnent à ras de terre contre la mort ». C’est bien en observant cette terre que l’on se souvient de l’ami, et ce pour une raison simple : « Il donnait des ailes à mes désirs champêtres ».

L’auteure ne pèche pas par immodestie et sait combien il est difficile de traiter d’un tel thème après Platon, Sénèque ou Montaigne ; mais elle mesure la grandeur des sentiments qu’elle a éprouvés et la chance qu’elle a eue de croiser dans sa vie le couple formé par les Anne, tous deux pourvus d’une grande noblesse d’âme.

Ce récit d’un crépuscule lumineux restitue la multitude de gestes anodins qui sont les vraies marques de l’amour — donc de l’amitié — et qui sont autant de joies, comme cette invitation à écouter « le concert des insectes » ; mais aussi l’intelligence de son ami, la finesse de ses analyses, ou sa propension à élargir l’existence, ainsi que son infinie délicatesse qui le rend si fragile lorsqu’il vient effectuer quelques travaux chez elle à Paris.

Il y a aussi dans le livre de très belles pages sur l’empathie, l’activité bienfaisante du jardin, la présence des oiseaux (pouillot véloce, mésanges ou étourneaux), ou bien la contemplation d’un chêne, vouée peut-être à endiguer tout sentiment de solastalgie.

Depuis quelques années, les récits d’admiration ne sont plus légion. Eugène – Histoire d’une amitié est de ceux-là, et c’est heureux. L’amitié est gratitude, constance et indéfectibilité. C’est un chant rempli de malice et de joie, un refuge, une conception de la vie que l’on a en partage. Dix ans après S’émerveiller, Belinda Cannone n’a rien perdu de son extrême vigilance pour le monde qui l’entoure.

Belinda Cannone, Eugène – Histoire d’une amitié, éditions Thierry Marchaisse, septembre 2026, 104 pages, 17€.