C’est à la constance – thématique, fidélité à soi, à ses origines, à sa langue, à sa musique, à son rythme – que l’on reconnaît la signature d’un écrivain. Mais c’est à l’art de la variation – des voix, des regards, des constructions narratives et de leurs enjeux – que l’on mesure la force et la singularité de son travail.
Depuis Mon Maroc (2000), Abdellah Taïa élabore une œuvre romanesque dans laquelle se disent et se jouent l’exil et le déracinement, la violence – qu’elle soit d’ordre sexuel, familial, politique ou social –, la fragilité et la force des laissés-pour-compte, de ceux que le corps social marginalise, invisibilise et qui doivent, au Maroc ou à Paris, mettre en place des stratégies pour vivre, pour survivre. Durant cette période (2000-2026), l’écrivain est aussi devenu cinéaste (son rêve d’adolescent), réalisant deux longs métrages (L’Armée du salut en 2014, Cabo Negro en 2024) et un court métrage (Ne jamais s’arrêter de crier, 2023), tous salués par la critique. En douze romans et trois films, il a ainsi construit une œuvre véritable, sincère, qui porte en elle des cris étouffés et des fulgurances lumineuses.
Debout dans tes rêves (Julliard, 2026) ne déroge pas à ce constat : c’est un roman où règnent l’ombre et la lumière, le clair-obscur, cette technique picturale héritée du Caravage et des maîtres flamands et hollandais, que réemploya Fragonard, peintre du XVIIIe siècle, à qui Majid, le narrateur du roman, consacre sa thèse. Majid est un jeune Marocain homosexuel, venu en France pour étudier et constamment soumis aux pressions administratives que les préfectures réservent aux immigrés. Les longues attentes devant les portes fermées des bâtiments où l’on entre pour récupérer un document et d’où l’on ne sait pas si l’on sortira libre. Sa vie, déjà précaire, se fragilise davantage encore lorsqu’il décide de mettre fin à son histoire amoureuse avec Grégoire et que son directeur de thèse lui fait comprendre qu’un tel sujet de recherche – la littérature et la peinture du XVIIIe siècle – n’est pas pour lui, qu’il lui faudrait plutôt s’intéresser « au chaos incompréhensible de l’islam ». Ce renvoi symbolique à l’orientalisme, c’est la place qu’on lui assigne, dans sa vie amoureuse, dans ses études. Comme si on l’invitait constamment à « marcher [lui]-même sur [s]es propres rêves ».
Dans cette tempête qui ouvre le sol sous les pieds de Majid, dans ces menaces constantes d’OQTF (obligation de quitter le territoire français), dans Paris devenue sombre, entre les vengeances de Grégoire et le départ de Marwane, le nouvel amant du narrateur, arrive soudain Gabriel. Un enfant. Un ange ? Il y en a beaucoup chez Fragonard, aussi. Gabriel, c’est le très jeune fils d’une famille bourgeoise du 9e arrondissement de Paris. Isabelle, la mère, est à la recherche d’un baby-sitter qui tous les jours irait le chercher à 16 h 30 à l’école et le ramènerait chez lui, qui s’en occuperait quand il serait malade. Mais c’est Gabriel qui, seul, décidera de qui jouera ce rôle. Et c’est Majid qu’il élit.
Ainsi, s’immisce Gabriel dans l’obscurité d’une vie et d’un avenir qui ne tiennent qu’à l’obtention d’un bout de papier à renouveler tous les trois mois. Dans les moments de grâce partagés avec l’enfant, le passé resurgit, bien sûr, des souvenirs, des images, des scènes : Mourad, le futur mari d’une des sœurs du narrateur, lui intimant, sur une barque, au milieu d’un lac, alors qu’il ne sait pas nager, de n’être plus lui-même, de faire la promesse, devant Allah, de « laisser tomber [s]es manières efféminées », de « tuer le zamel », le « pédé » en lui. De tuer quelque chose de lui. Là au milieu de ce lac dans lequel il pourrait tomber. Là où Mourad pourrait ne pas le sauver. Plus tard, longtemps plus tard, c’est Gabriel qui apprendra à Majid à nager, dans une piscine parisienne. Majid, lui, enseignera à Gabriel ce que c’est que de marcher pieds nus, de sentir à travers les pieds, nus, la sensation de la terre, son contact. Gabriel offrira sa lumière à Majid, Majid préservera toujours Gabriel de l’obscurité de sa vie. L’ombre et la lumière se répondront, changeront de camp, parfois. Ce n’est pas une histoire de nuance, non. Pas de nuance : de variation (lors d’une rencontre à la Librairie Kléber de Strasbourg, le 17 septembre 2026, Abdellah Taïa a déclaré détester l’idée de « nuance » et lui préférer le motif de la « variation ».)
Debout dans tes rêves. Le titre sonne comme une injonction, une prière, un salut. Rien d’étonnant à ce que la figure du jeune vendeur de légumes tunisien, Mohamed Bouazizi, qui s’était immolé à l’âge de vingt-six ans dans la ville de Sidi Bouzid pour protester contre la police qui lui confisquait régulièrement sa charrette, apparaisse dans les dernières pages du roman. C’est de lui, de son geste, de sa mort, qu’est né le Printemps arabe. Debout dans tes rêves, nous dit Abdellah Taïa. C’est un chant. Un hymne. Venu de loin, de l’enfance, de la mère, des corsaires de Salé. C’est de là que tout vient. De Hay Salam. Ce quartier populaire proche de Rabat où Abdellah et son double, Majid, ont vu le jour. Debout dans tes rêves est le roman de l’espoir revenu, de la Lumière dans la Nuit. Sommé de marcher sur ses propres rêves, Majid apprend enfin à s’y tenir debout, pieds nus, dans la lumière d’un enfant.
Abdellah Taïa, Debout dans tes rêves, éditions Julliard, août 2026, 224 pages, 21€.