Trop de gens, dont on se fiche complètement, ont cru bon de publier leurs réflexions et pensées, généralement d’une atroce banalité, fébrilement notées durant les deux confinements subis depuis 2020. Aussi, l’on en veut presque à Chantal Thomas d’avoir inscrit le terme de « Journal » sur la couverture de son dernier livre. Ce choix risquant, en effet, de décourager ceux qui ne seraient pas déjà des amoureux de son écriture. Et ce serait tellement, tellement dommage !

Que l’on ait avec l’œuvre L’Etranger une proximité admirative ou plus réservée, on ne peut que s’incliner devant le phénomène littéraire que représente ses reprises par des lecteurs séduits et s’engageant à leur tour dans une adaptation ou une interprétation critique, comme le mangaka Ryota Kurumado et le critique Christian Phéline.

« Ce sont des personnes invisibles qui deviennent visibles », explique Nora, coordinatrice du Lotus Bus, en parlant des travailleuses du sexe chinoises qui portent plainte contre leurs agresseurs. C’est dans cette mission de dévoilement que s’inscrit le premier livre de Rémi Yang, Roses d’acier : dévoilement de la réalité des femmes pour qui « les arbres [du boulevard] offrent un semblant de camouflage », dévoilement de la violence derrière ce métier « générateur de fantasmes », dévoilement de « la femme qui a rêvé de Paris et de ses monuments » derrière Meigui, présidente autoritaire des Roses d’acier. Plus qu’une chronique, Roses d’acier (sous-titré Chronique d’un collectif de travailleuses du sexe chinoises) est le récit d’une enquête sociale et herméneutique, fruit d’un déchiffrement du visible permis par la posture intermédiaire du journaliste sino-français.

Guillaume Gesvret, professeur de Lettres dans un lycée de Seine-Saint-Denis, propose dans Un léger désordre un essai sur la lecture à partir de situations de cours. Ce sont les moments d’interruption par des paroles intempestives ou « hors-sujet » des élèves qui sont le point de départ de sa réflexion littéraire et théorique. Entretien.

Hypnotique Rombo d’Esther Kinsky ! Rombo = grondement précurseur d’un tremblement de terre (le mot italien). « Cette rumeur inouïe, inquiétante et profonde, dure plusieurs minutes avant que se déclenche le tremblement de terre proprement dit », lit-on dans le livre. Or le livre a pour projet de cerner ce que fut le séisme du 6 mai 1976 qui a dévasté le nord-est de l’Italie, et ce par les différentes approches que se donne l’écrivaine-géographe-peintre-conteuse (c’est moi qui lui prête de tels attributs…). 50 ans plus tard donc, Esther Kinsky nous fait revivre le drame à travers les monologues de sept personnages qui alternent avec la description des sites que bouleversa le tremblement de terre.

On n’aime pas quand quelqu’un meurt. Et pourtant on ne le connaît pas ou si peu, autant que tous ceux qui ont lu et relu ses livres, ceux qui se sont habitués à ce vieux compagnonnage. On est triste, alors qu’au fond on ne sait rien de l’homme, on ne sait rien de ce qu’il a été, comment il a vécu et ressenti les choses qui ont été sa vie – ne connaissant que l’écrivain, même pas, pas l’écrivain, lui qui n’a presque jamais joué à être un écrivain, refusant le jeu médiatique qui accompagne aujourd’hui l’écriture – ne connaissant dès lors que les livres, les longs paysages rudes de ses livres, les crépuscules de ses nuits, et son verbe, la cadence de son verbe, on le connaissait par l’implacable cadence litanique de son verbe.

Il n’y a rien en dehors de l’ordinaire des situations. Le dehors, l’extra-ordinaire tout autant, relèvent sans aucun doute du plan le plus quotidien dans sa manière de nous faire signe : plan de vacuité, troué par des événements qui ne sont pas davantage des élévations. C’est « ici et maintenant » que la philosophie prend son départ. De sorte qu’il ne sera pas même question de principes dérobés, nichés dans le retrait du fond, couverts sous des apparences tant décriées comme si ne se jouait rien d’essentiel à la surface des choses et que seul l’ordre du temps permettait d’en relever enfin le cours.

Si un nom pouvait incarner, de manière contemporaine, la passion pour la pop culture, nul doute que celui Nicolas Tellop s’imposerait avec force. Pour preuve encore, son dernier opus, un essai aussi singulier qu’émouvant, le très beau L’Évangile de l’espace qui vient de paraître au Feu Sacré. Consacré à l’écrivain américain Kurt Vonnegut, ce bref texte plonge dans l’univers si étonnant de l’auteur d’Abattoir 5. De ce coup de foudre littéraire est née la passion de Tellop pour une littérature s’interrogeant sur le rôle qu’elle peut jouer pour le lecteur : peut-on même parler de littérature engagée ? Cela a-t-il un sens ou sommes-nous en face de l’escroquerie la mieux troussée du XXe siècle ? Autant de questions peu apaisées que Diacritik est allé poser à l’auteur le temps d’un grand entretien.

Alors que son dernier livre, Nûdem Durak. Sur la terre du Kurdistan, vient de paraître aux éditions Ici-Bas, Diacritik est heureux de publier la version française d’un entretien avec Joseph Andras, mené par Wesîla Torî, paru en kurde dans Bianet, dans lequel l’écrivain revient sur la genèse de son livre et la nécessité littéraire comme politique de « faire sortir de prison la voix des prisonniers ».