M train : 18 stations dans la « carte de l’existence » de Patti Smith, un voyage à travers les bars, cafés — elle qui a toujours rêvé de tenir le sien — et lieux qui l’ont inspirée, prétexte à l’évocation d’un univers littéraire, poétique, intime, puisque, comme l’écrit Wittgenstein, cité dans le livre, « le monde est ce qui arrive » et c’est bien ce monde tel qu’il advient que consigne Patti Smith, « zombie optimiste », « noircissant des pages somnambuliques ». Le livre, traduit en français par Nicolas Richard, paraît aux éditions Folio.

Que dire lorsqu’un écrivain meurt ? L’écrivain est ses livres et les livres ne meurent pas. Ils peuvent être oubliés, ne plus être lus, mais ils ne meurent pas. Que dire sinon, peut-être, le silence, se taire ? Et lire les livres.
Mathieu Riboulet vient de décéder, lisons ses livres.
En hommage, nous republions un article écrit lors de la parution des Œuvres de miséricorde, en 2012.

En 1960, Djibril Tamsir Niane fait paraître Soundjata, l’histoire du plus célèbre empereur du Mali, qui vécut au XIIIe siècle. L’historien et dramaturge contribue ainsi à fixer et à faire connaître une épopée auparavant racontée uniquement par des griots, dans des cérémonies au déroulement très strict. La publication offre une très large diffusion à cette histoire de femme-buffle, d’enfant paralysé qui se dresse sur un arc, de sortilèges et de génies, de batailles où le monde se partage, de création d’empires.

« Becky observe les gens, contemple la rue, entend les bruits ambiants, sent le trottoir sous ses pieds, et elle s’autorise à envisager ce qu’elle aimerait en dire un jour, avec son corps, dans une chorégraphie de sa propre composition ». Cette chorégraphie, c’est à Kae Tempest qu’il revient de la composer, dans un étonnant premier roman, Écoute la ville tomber, qui vient de paraître aux éditions Rivages dans une traduction de Madeleine Nasalik — note : cet article a été modifié pour respecter l’identité de l’auteur, devenu Kae.

nous voulons dire de ne pas pleurer

tout le monde meurt

l’heure vient pour tout le monde

nous ne sommes pas les personnes malveillantes que vous pensez

nous sommes des enfants dans un monde d’adultes

il faut que vous trouviez un moyen de vous débarrasser de la haine

nous tuer ne vous donnera pas la paix

le meurtre n’est pas une bonne chose

toute forme de meurtre n’est pas une bonne chose

Ils sont jeunes et sublimement beaux, « elle était blonde et osseuse dans son bikini vert, bien qu’on fut en mai dans le Maine et qu’il fît froid. Il était grand, vif ; une lumière l’animait, qui attirait le regard, le capturait. Ils s’appelaient Lotto et Mathilde ».

Certains êtres sont victimes d’une étrange maladie : tout verse pour eux dans le spectral, les êtres deviennent fantômes, les lieux se font décor, les souvenirs basculent dans l’onirisme. Pour un peu, il me semble que les narrateurs de Didier Blonde souffrent de ce mal. Tout leur file entre les doigts et ils ne cessent d’enquêter sur des ombres en fuite. Ses récits, romans ou enquêtes, sont autant de traques pour arracher au temps des bribes de souvenirs, des fragments de réalité, des attestations ou des pièces à conviction.

Un roman étranger (2017) est le premier roman de Khalid Lyamlahy. Trois lignes mélodiques composent le tempo de cette fiction : celle qui est dominante, le document d’identité au sens propre du terme — un étudiant étranger est aux prises, chaque année, avec le renouvellement de son titre de séjour, dominante qui éclaire en grande partie la dédicace (« Aux étrangers d’ici et d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui. Aux miens ») ; les deux autres lignes mélodiques ont aussi à voir avec la construction de l’individu — la recherche de l’amour et la tentative d’écrire un roman. D’où le titre et le projet, sur lequel revient l’écrivain dans un entretien.

Entretien avec Marie de Quatrebarbes autour de Gommage de tête qui vient de paraître chez Eric Pesty éditeur : il y est question de boîte verte et tête coupée, de boules de billard cosmiques, de robinets, soit d’un usage sérieux comme ludique de référents cinématographiques ou artistiques, d’« emprunts et empreintes », de la composition même de ce livre depuis « des forces plastiques qu’on ne peut pas contraindre : C’est une matière dynamique, engagée dans de multiples essais de formes ».

Le titre du livre de Nadine Agostini, Histoire d’Io, de Pasiphaé, par conséquent du Minotaure, peut résonner avec Histoire d’O de Pauline Réage/Dominique Aury, comme il peut être phonétiquement entendu comme « histoire d’Yo », « histoire de Je » (Yo en espagnol). D’Histoire d’O, on pourrait retrouver le personnage féminin, soumise à un désir masculin hétérosexuel et désireuse de ce désir, autant esclave que jouissant. Ainsi Io, objet sexuel de Zeus, trouve son double chez Pasiphaé affirmant un désir brut, non médiatisé par les convenances, la morale, l’humain – désir pour un taureau dont elle veut le sexe en elle pour jouir.

« Il n’était pas armé pour répondre aux histoires de Jude, parce que la plupart constituaient des histoires auxquelles il ne pouvait pas répondre » : le trouble de Willem face aux multiples drames peu à peu révélés par Jude, tant ce dernier demeure longtemps incapable de verbaliser ce qu’il a traversé, est celui que Hanya Yanagihara transmet à ses lecteurs dans Une vie comme les autres.

Le terme de performance est souvent associé aux arts du spectacle ou aux arts plastiques. Pourtant les écrivains pratiquent de plus en plus ces lectures performées, la richesse du festival Actoral en témoigne chaque année comme celle d’Extra! au Centre Pompidou. Ces lectures-spectacles et mises en espace que proposent désormais de nombreux auteurs sont pour eux une manière autre d’incarner le texte, de mettre en scène le corps et la voix de l’écrivain, de prolonger l’expérience de lecture (ou de la susciter) par une re-présentation qui en éclaire ou en complexifie les enjeux. Un colloque international se tiendra à Montpellier, du 31 janvier au 2 février prochains, pour interroger ces pratiques du champ littéraire contemporain, ce mode singulier de présence des auteurs et en déployer les enjeux : spectacle, stratégie publicitaire ou invention poétique ?