Les souvenirs volés de Didier Blonde : Le Figurant

Certains êtres sont victimes d’une étrange maladie : tout verse pour eux dans le spectral, les êtres deviennent fantômes, les lieux se font décor, les souvenirs basculent dans l’onirisme. Pour un peu, il me semble que les narrateurs de Didier Blonde souffrent de ce mal. Tout leur file entre les doigts et ils ne cessent d’enquêter sur des ombres en fuite. Ses récits, romans ou enquêtes, sont autant de traques pour arracher au temps des bribes de souvenirs, des fragments de réalité, des attestations ou des pièces à conviction.

On se souvient du titre d’André Breton : Discours sur le peu de réalité. Les textes de Didier Blonde s’écrivent dans ce sillage : voilà pourquoi ils sont à ce point peuplés de fantômes et d’êtres inconsistants bien sûr, mais surtout pourquoi le cinéma a une telle place dans son œuvre. Le cinéma, ce n’est pas seulement un creuset de fiction, ni un espace projectif où rêver sa vie en technicolor ou en muet. C’est surtout un lieu qui condense notre adhésion au réel, qui intensifie notre participation au monde, qui dynamise les sentiments et les actions : en comparaison, nos vies ont peu de saveur, semblent délavées ou atones.

Si Didier Blonde est attentif aux profils perdus et aux silhouettes fugaces au second plan des films, c’est pour saisir ce sentiment d’être le figurant d’une histoire dont on ne serait pas l’auteur : ni tout à fait spectateur, ni tout à fait acteur, le figurant est un passant, visible seulement par intermittence. On le croise dans beaucoup de ses livres, il est cette fois au centre de son dernier roman, intitulé fort à propos Le Figurant. Car le narrateur l’est sur le tournage de Baisers volés de François Truffaut, où il rencontre Judith et multiplie les apparitions : cette rencontre sera presque sans lendemain et près de cinquante ans plus tard, il part à sa recherche. Le Figurant poursuit l’obsession cinéphilique d’une œuvre à la recherche des actrices du muet, dans Un amour sans paroles ou Leïlah Mahi 1932, mais réactualise cette tonalité spectrale dans le Paris de 1968.

À travers Paris, il cultive sa cinéphilie jusqu’à devenir l’encyclopédiste d’un seul film, pour retrouver sa trace. Le lecteur suit cette enquête comme un roman noir : un témoin interrogé ne s’y trompe pas, en lui demandant « Vous écrivez des romans policiers, peut-être ? » Mais c’est une enquête qui se mène aussi bien dans les dédales parisiens pour retrouver d’autres figurants et retracer la biographie dérobée de Judith que dans les Cinémathèques ou les bonus des DVD, auscultant plan après plan la présence incertaine de la jeune fille. Il confronte souvenirs et photogrammes, va sur le terrain pour retrouver les lieux du film, interroge les témoins en vie, au point de reconstituer mentalement le tournage afin de la faire ressurgir : « Je suis retourné sur place, avenue Rachel, cimetière Montmartre, je voulais recadrer la scène, placer la caméra au même endroit, sentir l’air, m’imprégner de la lumière, de l’atmosphère qu’elle avait respirée, qui eux du moins, si insaisissables soient-ils, n’avaient pas changé. Aidé par les lieux qui sont une mémoire, même retouchés, je suis doué d’une force de concentration, d’imagination, ou de vertige peu commune, je verrai son fantôme. »

L’on retrouve là l’obsession d’un Patrick Modiano, sensible à la ville comme à une pellicule qui garde confusément la mémoire des événements, mais l’on découvre surtout un narrateur qui cesse d’être spectateur d’un rôle filmé par autrui, pour placer à son tour la caméra et opérer des recadrages. C’est là sans doute un des enjeux de l’œuvre de Didier Blonde : dire la fascination mélancolique du cinéma, mais en reprendre littérairement les outils et les motifs, en captant la force des génériques dans le vertige des listes ou en reprenant à son compte un art du fondu au noir.

À la croisée du cinéma et de l’infra-ordinaire perecquien, il s’agit pour Didier Blonde de saisir les vies éphémères : les silhouettes provisoires qui traversent les films ou celles qui papillonnent aux terrasses des cafés. C’est ce que souligne le narrateur dans un très juste passage où il observe toute la salle d’un café, Le Général Lafayette : il prend des notes sur des allées et venues, consigne les changements de clientèle, fait mémoire de ces ébauches d’histoires qui se nouent et se dénouent, photographie comme il dit les gens avec des mots. Ce sont là des figurants dans le film du réel, sans réalisateur, ni scénariste, et que le narrateur enregistre au jour le jour. Ce roman d’un café, c’est là un livre que l’on attend avec impatience : l’écrivain s’y dessine en mineur, comme un greffier de l’imperceptible.

Le Figurant est aussi à sa manière un livre sur 1968, la libération du désir et la découverte des corps, puisque Baisers volés sort alors dans les salles. Que fait-on aujourd’hui de cette effraction-là ? Comment dire sa fidélité, sans embaumer cette effervescence dans un culte (cinéphilique, politique, littéraire) ? Les dernières pages du livre esquissent une réponse en amenant le narrateur sur le tournage d’un remake du film par une réalisatrice américaine de trente ans : tout revient en quelque sorte, mais ces revenants sont d’aujourd’hui, et bien en chair. « Tout recommençait, mais autrement. La vie l’emportait. » Le narrateur cesse d’être un spectateur mélancolique, cherchant à retrouver le fil(m) des jours perdus, pour regarder avec légèreté l’agitation et les fous rires d’aujourd’hui.

Didier Blonde, Le Figurant, Gallimard, 2018, 160 p., 15 € (10 € 99 en format numérique) — Lire un extrait